Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Polynésie 2021 (jour 2)

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)

Énoncé

C - Œuvre: Voltaire, L'Ingénu - Parcours: Voltaire, esprit des Lumières.

Étienne Klein, Le goût du vrai, Tracts n°17, juillet 2020.

La philosophie des lumières défendait l'idée que la souveraineté d'un peuple libre se heurte à une limite, celle de la vérité, sur laquelle elle ne saurait avoir de prise.

David Hume écrit en 1742: « Même si le genre humain tout entier concluait de manière définitive que le Soleil se meut et que la Terre demeure en repos, en dépit de ces raisonnements, le Soleil ne bougerait pas d'un pouce de sa place et ces conclusions resteraient fausses et erronées à jamais ». Les vérités scientifiques, nous dit en somme le philosophe écossais, ne sauraient relever d'un vote. La crise sanitaire que nous traversons a toutefois montré avec éclat que nous n’avons guère retenu la leçon. […]

Le 5 avril dernier, alors qu'aucune étude thérapeutique n’avait encore eu le temps d’aboutir, Le Parisien publiait les résultats d’un sondage abracadabrantesque. À la question: « D'après vous, tel médicament est-il efficace contre le coronavirus ? », 59% des personnes interrogées répondaient oui, 20% non. Seuls 21% des sondés déclaraient qu’ils ne savaient pas. L'immense majorité (80%) affirmait donc savoir ce que personne ne savait encore…

Certes révélatrice sur nos systèmes de croyances, sur notre promptitude à nous considérer experts, une enquête de ce type ne dit strictement rien de l'efficacité thérapeutique dudit traitement. Elle ne fait qu'embrouiller les choses et troubler les esprits.

Tant s'en faut que 1 je souhaite restreindre notre liberté de croire ou de penser. Mais il me semble important de pointer quatre biais 2 qui la contaminent à notre insu et s'amplifient par interférences mutuelles.

Primo: la tendance à accorder davantage de crédit aux thèses qui nous plaisent qu’à celles qui nous déplaisent. Sans aller y voir de trop près, nous adhérons spontanément aux « vérités » qui répondent à nos vœux, rejetant les autres d’un revers de main. Gouvernés par nos émotions, notre feeling, nous prenons nos désirs pour des réalités. Et tant pis pour les faits ou les arguments qui viendraient à nous démentir.

Deuzio: ce que certains appellent plaisamment l' ipsédixitisme: « dès lors que le maître lui-même l'a dit ( ipse dixit), alors on ne discute pas ». L'autorité que nous accordons à X ou Y nous incline à considérer comme vrais tous les propos qu’il tient, nous dispensant d’exercer notre esprit critique. Dan Sperber qualifie d'« effet gourou » cette sensibilité aux arguments d'autorité 3. Dans sa forme dégradée, ce travers nous pousse à croire qu’une chose est vraie pour l'unique raison que nous l'avons lue ou entendue.

Tertio: l' ultracrépidarianisme, autre néologisme malicieux construit à partir de la locution latine: Sutor, ne supra crepidam (« Le cordonnier doit s'arrêter au rebord de la chaussure »). Ce mot désigne la tendance, fort répandue, à parler avec assurance de sujets que l'on ne connaît pas.

Quarto: la confiance accordée à l'intuition personnelle, au bon sens, aux évidences apparentes, pour émettre un avis sur des sujets scientifiques. Or non, la gravité ne fait pas tomber les corps lourds plus vite que les corps légers – même si l'on voit bien que les boules de pétanque chutent plus rapidement que les feuilles mortes. Non, le mouvement des corps qui ne sont soumis à aucune force ne s'arrête jamais – même si notre bicyclette finit par s’immobiliser si nous cessons de pédaler. […] Ouvrez un manuel scientifique, de quelque discipline que ce soit: vous y constaterez que les sciences sont de grosses machines à pulvériser les préjugés et à contredire les interprétations spontanées que nous faisons des phénomènes qui nous entourent.

Le droit des citoyens à poser des questions, à enquêter, à émettre des avis, à interpeller les chercheurs comme les gouvernants, n'en demeure pas moins un droit absolu. Et qu'il doit leur être répondu de la façon la plus honnête possible. Mais avoir un avis n'équivaut nullement à connaître la justesse ou la fausseté d’un énoncé scientifique. Les revues scientifiques ne sont certes pas parfaites – il leur arrive de publier des articles contenant des erreurs ou présentant des conclusions biaisées –, mais ni Twitter ni Facebook n'ont vocation à concurrencer Nature 4, encore moins à en tenir lieu, comme ils tendent parfois à le faire ces derniers temps.

Au demeurant, l'indépendance de la vérité scientifique évoquée par Hume n'enlève rien à la liberté individuelle: ni Newton, ni Darwin, ni Einstein n'étaient des dictateurs en puissance. Elle la protège, au contraire, du moins en démocratie. Car lorsque le pouvoir ment, trompe ou se trompe, l'individu peut alors se réclamer de cette vérité pour le contester.

(778 mots)

1 Tant s'en faut que: Ne croyez pas que.

2 Biais: déformations de la pensée.

3 Un argument d'autorité est un raisonnement qui se réfère à une personnalité connue pour renforcer le propos.

4 Nature: revue scientifique de référence.

Essai

L'autorité intellectuelle ou scientifique nous dispense-t-elle d'exercer notre esprit critique ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur L'Ingénu de Voltaire, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Compare ton essai avec la proposition de correction ci-dessous.

Énoncé: Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Polynésie 2021 (jour 2)

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

L'autorité intellectuelle ou scientifique nous dispense-t-elle d'exercer notre esprit critique ?

Réponse : # Plan possible pour l'essai Introduction : Poser le paradoxe : l'autorité scientifique ou intellectuelle, en apparence garante de la vérité, pourrait sembler dispenser le citoyen ordinaire de réfléchir par lui-même ; pourtant les Lumières, et Voltaire en particulier, invitent à ne jamais renoncer à l'esprit critique. I. L'autorité peut inciter à une confiance aveugle qui dispense de penser - L'ipsédixitisme décrit par Klein : on croit une chose vraie parce qu'une autorité l'a dite. - Dans *L'Ingénu*, les personnages institués (juges, prêtres, courtisans) exercent une autorité que le héros, naïf, questionne justement parce qu'il ne la connaît pas encore : leur autorité, non interrogée par les autres personnages, produit l'injustice (emprisonnement de l'Ingénu). - Risque de l'« ultracrépidarianisme » inversé : le simple citoyen se sent dispensé de comprendre par lui-même une question scientifique complexe et s'en remet à un expert. II. Mais l'autorité légitime, notamment scientifique, repose elle-même sur l'exercice de l'esprit critique et ne saurait en dispenser - Klein montre que la vérité scientifique ne se décrète pas par un vote ni par une autorité : elle se construit par la preuve, la réfutation, le débat (exemple de Hume, des revues scientifiques imparfaites mais vérifiables). - Voltaire, dans *L'Ingénu* comme dans ses combats (affaire Calas), incarne cet esprit critique qui interroge les autorités religieuses et judiciaires de son temps au nom de la raison. - L'esprit critique du citoyen doit s'exercer non pas en prétendant tout savoir, mais en questionnant légitimement (« le droit des citoyens à poser des questions »), en distinguant avoir un avis et connaître la vérité d'un énoncé. III. L'esprit critique et l'autorité intellectuelle sont donc complémentaires plutôt qu'opposés - L'autorité scientifique bien comprise protège la liberté individuelle (elle permet de contester un pouvoir qui « ment ou se trompe »). - Chez Voltaire, l'Ingénu finit par acquérir un jugement autonome, nourri par les autorités qu'il rencontre (Gordon, les jansénistes) mais jamais soumis servilement à elles. - Conclusion : l'autorité légitime doit être un point d'appui pour l'esprit critique, non un substitut à celui-ci ; les Lumières, et Voltaire en particulier, nous enseignent à conjuguer confiance raisonnée et vigilance permanente.

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