Exercice 2 - Sujet C - Essai · Bac STMG Français Polynésie 2021 (jour 1)

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 1 (2021)

Énoncé

Essai

En quoi l'éducation, en favorisant notamment l'exercice de la pensée, nous permet-elle d'améliorer la situation dans laquelle nous vivons ?

C - Œuvre: Voltaire, L'Ingénu - Parcours: Voltaire, esprit des Lumières.

Michel Eltchaninoff, « Notre dernière utopie », Philosophie magazine, n°122, Septembre 2018.

L’éducation est notre grande utopie. La seule, et certainement la dernière. L’avenir se

présente à nous sous les traits pas très engageants de robots envahissants dans des

paysages dévastés et dépeuplés d’animaux, le tout sous une chaleur écrasante. Nous ne

confions plus guère aux religions le souci d’améliorer le monde. Et sommes vaccinés des

5 grandioses projets politiques de changer la vie. Nous avons considérablement réduit nos

ambitions. Nous les avons, en quelque sorte, privatisées. Il reste cependant un domaine

dans lequel nous sommes prêts à investir tous nos espoirs, toutes nos idées – et une partie

de nos économies. C’est l’éducation de nos enfants, qui sont les derniers porteurs d’avenir

auxquels nous croyons encore. […]

10 Si l’on jette un œil aux statistiques, le projet éducatif semble porter ses fruits partout

dans le monde. Depuis trente ans, la proportion de personnes ayant fait des études

supérieures a été multipliée par deux. Or, dans le même temps, la Terre s’est largement

pacifiée. Les statistiques sur les conflits armés ou les meurtres montrent la baisse des actes

violents. En 1940, 20 personnes sur 100 000 mouraient de la guerre chaque année. Elles

15 sont aujourd’hui vingt fois moins nombreuses. En ce qui concerne les homicides, ils sont

passés de 100 par an pour 100 000 habitants dans l’Europe au XIV e siècle à un seul de nos

jours ! La France a vu son taux de meurtres annuels divisé par deux depuis vingt ans. Ces

données sont citées par le psychologue américain, chercheur en cognition 1 et en

psychologie du langage Steven Pinker. Selon lui, nous avons beau trouver notre monde

20 horrible et dangereux, les études prouvent que nous n’avons jamais été aussi pacifiques

qu’aujourd’hui: nous vivons plus longtemps, sommes moins victimes qu’auparavant de

maltraitances diverses, avons plus de chances de mourir dans notre lit qu’attaqué par autrui.

Dans ce cadre général, l’éducation ne joue pas seulement un rôle vague ou accidentel. Elle

est décisive. Steven Pinker montre par exemple dans son essai La Part d’ange en nous que

25 l’alphabétisation porte en elle une dimension éthique fondamentale. La lecture, en effet, est,

d’après Pinker, « une technologie de mise en perspective ». Lire un texte rédigé par autrui

nous extrait de notre expérience immédiate et de notre ego, et nous place littéralement dans

l’esprit d’autrui, dont « vous partagez temporairement les attitudes et réactions ». Adopter le

point de vue d’autrui porte ainsi à l’empathie et nous pousse à ne pas le faire souffrir.

30 Cette corrélation entre éducation et comportement moral semble réaliser le

programme du siècle des Lumières. Éduquer, c’est, selon les mots de Kant dans Qu’est-ce

que les Lumières ?, « faire sortir l’homme de la minorité dont il est lui-même responsable »,

c’est-à-dire montrer à chacun qu’il n’a pas besoin d’être dirigé par autrui pour comprendre

et transformer le monde. Loin d’être réservée à une élite dirigeante, l’éducation doit faire

35 accéder le peuple entier à l’esprit critique et à l’autonomie morale. Cette idée est en réalité

beaucoup plus ancienne. Elle tire sa source de l’éducation telle qu’elle a été théorisée en

Grèce antique – quoique dans une optique plus élitiste – à travers ce qu’on a appelé la

paideia. À travers l’apprentissage de la grammaire, des mathématiques, de la philosophie,

de l’histoire naturelle et de la gymnastique, la paideia consiste à élever l’individu vers une

40 culture qui le rende capable d’exercer sa fonction de citoyen et d’acquérir les vertus. Les

sophistes, si décriés parce que certains d’entre eux faisaient payer leur enseignement et

apprenaient à leurs élèves des techniques rhétoriques, ont inventé l’humanisme. Selon eux,

et notamment Protagoras, l’homme n’est rien tant qu’il n’a pas acquis une culture le rendant

capable de participer à la vie publique. Pour cela, une conception purement pratique de

45 l’éducation ne suffit pas. Dans l’Athènes de Périclès, la politique n’est pas conçue comme

un métier, mais comme la manière proprement humaine de participer au monde. Elle porte

en elle un idéal universel d’éthique 2, puisqu’elle consiste à décider ce qui est juste et ce qui

ne l’est pas. Repris à la Renaissance par des écrivains et des penseurs soucieux

d’émanciper les hommes des tutelles religieuses, l’idéal des humanités comporte une

50 puissante dimension morale.

(758 mots)

1 Cognition: processus d’acquisition de la connaissance.

2 Éthique: ensemble de conceptions morales.

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur L'Ingénu de Voltaire, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

En quoi l'éducation, en favorisant notamment l'exercice de la pensée, nous permet-elle d'améliorer la situation dans laquelle nous vivons ?

Réponse : ### Proposition d'organisation et de rédaction de l'essai #### Introduction - Accroche : Dans *Qu'est-ce que les Lumières ?*, Kant définit les Lumières comme la sortie de l'homme hors de l'état de minorité où il se maintient par paresse et lâcheté. Son mot d'ordre est : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. » - Problématique : En quoi l'éducation, en cultivant l'esprit critique et l'exercice de la pensée, est-elle un levier pour améliorer notre condition individuelle et collective ? - Annonce du plan : - L'éducation affranchit d'abord l'individu des préjugés et de l'obscurantisme. - Elle forme ensuite la sensibilité morale en développant l'empathie et la tolérance. - Elle prépare enfin un citoyen éclairé, acteur du progrès social et politique. - Il faudra cependant en mesurer les limites. --- #### I. L'éducation, instrument d'émancipation contre l'obscurantisme 1. Se libérer des illusions et des dogmes : - La pensée critique démasque les superstitions, les abus de pouvoir et le conformisme. - Dans *L'Ingénu*, l'emprisonnement à la Bastille devient paradoxalement un lieu d'apprentissage. Au contact des livres (histoire, géométrie, physique, philosophie) et des discussions avec le janséniste Gordon, le Huron passe de la naïveté à une raison lucide. - Gordon lui-même, éclairé par le bon sens du Huron, renonce à ses dogmes : l'échange de pensées libère les deux hommes. 2. Prendre du recul face aux institutions arbitraires : - Le regard neuf de l'Ingénu, dépourvu de préjugés, révèle l'absurdité de certaines pratiques. - Voltaire vise ainsi les lettres de cachet, la persécution des protestants après la révocation de l'édit de Nantes et la corruption des bureaux de Versailles. --- #### II. L'exercice de la pensée, vecteur d'empathie et de pacification 1. Se décentrer par la lecture : - Selon Pinker, cité par Michel Eltchaninoff, la lecture est « une technologie de mise en perspective » : elle nous place dans l'esprit d'autrui et conduit à l'empathie. - Les statistiques citées montrent une baisse des homicides et des morts à la guerre, concomitante de la diffusion de l'instruction. 2. Apprendre la tolérance : - Montaigne, dans « De l'institution des enfants », recommande de « frotter et limer notre cervelle contre celle d'autrui ». - Dans « Des cannibales », il montre que « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». - Voltaire, dans le *Traité sur la tolérance*, combat le fanatisme par la raison. --- #### III. L'éducation, fondement de la responsabilité citoyenne, mais non sans limites 1. Former le citoyen : - Dès l'Antiquité, la *paideia* et l'enseignement des sophistes, Protagoras en tête, visaient à rendre l'homme capable de participer à la vie publique et de décider du juste. - Les Lumières veulent étendre cet idéal au peuple entier, avec l'*Encyclopédie* de Diderot et d'Alembert puis le projet d'instruction publique de Condorcet. 2. Les limites de l'éducation : - Le savoir ne suffit pas toujours à rendre meilleur : Rousseau, dans le *Discours sur les sciences et les arts*, soutient que les sciences peuvent corrompre les mœurs. - Dans *L'Ingénu*, l'éducation et la lucidité du héros n'empêchent pas la mort tragique de Mlle de Saint-Yves, victime de l'injustice des puissants. - Penser ne suffit donc pas : il faut aussi agir, comme Voltaire lui-même dans l'affaire Calas. --- #### Conclusion - Bilan : L'éducation améliore notre situation à trois niveaux : - elle libère l'esprit des préjugés ; - elle développe l'empathie et la tolérance ; - elle forme des citoyens capables de juger et de transformer le monde. - Nuance : Elle n'est efficace que si la pensée débouche sur l'engagement et si les institutions la rendent accessible à tous. - Ouverture : À l'heure des réseaux sociaux et de la désinformation, l'éducation à l'esprit critique reste, comme le dit Eltchaninoff, « notre dernière utopie ».

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