Exercice II - Sujet A.2 - Essai · Bac STMG Français Polynésie remplacement 2021
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2021)
Énoncé
Essai
2.- Paul Ricœur, « Civilisation universelle et cultures nationales », Revue Esprit, octobre 1961.
Comment est possible une rencontre de cultures diverses, entendons: une rencontre
qui ne soit pas mortelle pour tous ? Il paraît en effet ressortir des réflexions précédentes
que les cultures sont incommunicables; et pourtant l'étrangeté de l'homme pour l'homme
n'est jamais absolue. L'homme est un étranger pour l'homme certes, mais toujours aussi un
5 semblable.
Quand nous débarquons dans un pays tout à fait étranger, comme ce fut le cas pour
moi, il y a quelques années, en Chine, nous sentons que malgré le plus grand dépaysement
nous ne sommes jamais sortis de l'espèce humaine; mais ce sentiment reste aveugle, il
faut l'élever au rang d'un pari et d'une affirmation volontaire de l'identité de l'homme. C'est
10 ce pari raisonnable que tel égyptologue fit jadis quand, découvrant des signes
incompréhensibles, il posa en principe que si ces signes étaient de l'homme, ils pouvaient
et devaient être traduits. Certes dans une traduction tout ne passe pas, mais toujours
quelque chose passe.
Il n'y a pas de raison, il n'y a pas de probabilité, qu'un système linguistique soit
15 intraduisible. Croire la traduction possible jusqu'à un certain point, c'est affirmer que
l'étranger est un homme, bref, c'est croire que la communication est possible. Ce qu'on vient
de dire du langage – des signes – vaut aussi pour les valeurs, les images de base, les
symboles qui constituent le fonds culturel d'un peuple. Oui, je crois qu'il est possible de
comprendre par sympathie et par imagination l'autre que moi, comme je comprends un
20 personnage de roman, de théâtre ou un ami réel mais différent de moi; bien plus, je puis
comprendre sans répéter, me représenter sans revivre, me faire autre en restant moi-même.
Être homme, c'est être capable de ce transfert dans un autre centre de perspective.
Alors se pose la question de confiance: qu'arrive-t-il à mes valeurs quand je
comprends celles des autres peuples ? La compréhension est une aventure redoutable où
25 tous les héritages culturels risquent de sombrer dans un syncrétisme 1 vague. Il me semble
néanmoins que nous avons donné tout à l'heure les éléments d'une réponse fragile et
provisoire: seule une culture vivante, à la fois fidèle à ses origines et en état de créativité
sur le plan de l'art, de la littérature, de la philosophie, de la spiritualité, est capable de
supporter la rencontre des autres cultures, non seulement de la supporter, mais de donner
30 un sens à cette rencontre. Lorsque la rencontre est une confrontation d'impulsions
créatrices, une confrontation d'élans, elle est elle-même créatrice. Je crois que, de création
en création, il existe une sorte de consonance en l'absence de tout accord.
C'est lorsqu'on est allé jusqu'au fond de la singularité que l'on sent qu'elle consonne
avec toute autre, d'une certaine façon qu'on ne peut pas dire, d'une façon qu'on ne peut
35 pas inscrire dans un discours. Je suis convaincu qu'un monde islamique qui se remet en
mouvement, un monde indou dont les vieilles méditations engendreraient une jeune histoire,
auraient avec notre civilisation, notre culture européenne, cette proximité spécifique qu'ont
entre eux tous les créateurs. Je crois que c'est là que finit le scepticisme 2.
Rien par conséquent n'est plus éloigné de la solution de notre problème que je ne sais
40 quel syncrétisme vague et inconsistant. Au fond les syncrétismes sont toujours des
phénomènes de retombée; ils ne comportent rien de créateur; ce sont de simples
précipités historiques. Aux syncrétismes, il faut opposer la communication, c'est-à-dire une
relation dramatique dans laquelle tour à tour je m'affirme dans mon origine et je me livre à
l'imagination d'autrui selon son autre civilisation. La vérité humaine n'est que dans ce procès
45 où les civilisations s'affronteront 3 de plus en plus à partir de ce qui en elles est le plus vivant,
le plus créateur. L'histoire des hommes sera de plus en plus une vaste explication où chaque
civilisation développera sa perception du monde dans l'affrontement avec toutes les autres.
Or, ce procès 4 commence à peine. Il est probablement la grande tâche des
générations à venir.
50 Nul ne peut dire ce qu'il adviendra de notre civilisation quand elle aura véritablement
rencontré d'autres civilisations autrement que par le choc de la conquête et de la
domination. Mais il faut bien avouer que cette rencontre n'a pas encore eu lieu au niveau
d'un véritable dialogue. C'est pourquoi nous sommes dans une sorte d'intermède,
d'interrègne, où nous ne pouvons plus pratiquer le dogmatisme de la vérité unique et où
55 nous ne sommes pas encore capables de vaincre le scepticisme dans lequel nous sommes
entrés. Nous sommes dans le tunnel, au crépuscule du dogmatisme, au seuil des vrais
dialogues.
(821 mots)
1 Syncrétisme: mélange d'influences diverses, synthèse.
2 Scepticisme: attitude d'une personne qui doute.
3 S'affronter: signifie ici « se confronter à ».
4 Procès: signifie ici « processus ».
Selon Paul Ricœur, « nous sommes au seuil des vrais dialogues ». Que faut-il, selon vous, pour franchir le seuil et entrer dans un vrai dialogue avec l'autre ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le chapitre « Des Cannibales » des Essais de Montaigne, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés durant l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Que faut-il, selon vous, pour franchir le seuil et entrer dans un vrai dialogue avec l'autre ?
Réponse : Un essai réussi peut s'organiser en trois temps. I. Le dialogue véritable suppose d'abord de renoncer à l'ethnocentrisme et au jugement de supériorité : comme Montaigne le montre dans « Des Cannibales », l'Européen qui traite l'autre de « barbare » juge en réalité selon ses propres coutumes et projette sur l'inconnu ses propres vices (la cruauté qu'il reproche aux cannibales se retrouve, pire, dans les guerres de religion européennes). II. Il faut ensuite un acte de confiance et d'imagination : Ricœur montre que comprendre l'autre suppose de parier que ses signes et ses valeurs sont traduisibles, de se transporter par sympathie dans son « centre de perspective » sans cesser d'être soi-même ; c'est un risque assumé, non une certitude. III. Enfin, le vrai dialogue n'est ni une soumission à l'autre ni un mélange confus (le « syncrétisme » que Ricœur dénonce) : c'est une rencontre créatrice où chacun s'affirme dans son origine tout en s'ouvrant à l'altérité, comme deux œuvres d'art qui se répondent sans se confondre. On peut conclure que franchir ce seuil est une tâche jamais achevée, à la fois individuelle (éducation du regard, comme le prône Montaigne) et collective (histoire des civilisations en confrontation créatrice, comme le suggère Ricœur).
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