Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Polynésie session normale 2022

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2022)

Énoncé

2.B - Essai

B - Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme » — Parcours: Peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Jean-François Dortier, Empathie et bienveillance, 2017.

Nul doute, l'empathie 1 est devenue un enjeu humain majeur pour comprendre les humains et construire le « vivre ensemble ». Au travail, en famille, à l'école, à l'hôpital, et même en politique, l'empathie et son corollaire, la bienveillance, sont sollicités pour rendre les collectifs humains plus viables. […]

Cet élan général en faveur des bons sentiments a suscité en réaction son lot de critiques. Elles sont de plusieurs ordres.

Une première ligne de critiques provient des sociologues, qui se méfient des visions « naturalistes » des émotions et sentiments. Alain Ehrenberg, par exemple, a fermement contesté que l'empathie soit un sentiment universel et naturel, comme le soutiennent des psychologues et neurobiologistes selon lesquels la violence ou la délinquance sont la manifestation d'un trouble de l'empathie. Les bourreaux d'humains ou d'animaux peuvent être par ailleurs de bons pères de familles, soucieux de leurs proches et de leurs amis. Simplement, leur empathie est orientée sur d'autres objets d'attention.

Plus généralement, les sociologues considèrent que l'empathie ou la sollicitude doivent toujours être envisagées dans leur contexte social. Ainsi, la sociologue américaine Arlie R. Hochschild, l'une des pionnières de la sociologie des émotions, considère que la sollicitude est toujours normalisée par les règles du social ( felling rules – ou règles émotionnelles). L'environnement et les missions professionnelles encadrent ainsi, du moins en partie, les émotions. Il en va ainsi des hôtesses de l'air, par exemple, qui doivent materner les passagers, veiller à leur confort. Dans leur cas, la sollicitude n'est pas forcément feinte; elle est réelle, mais « capturée » à des fins marchandes dans le cadre d'une relation de service très normalisée. L'auteure parle de « travail émotionnel » à propos de la façon dont les émotions sont mobilisées au travail.

L'empathie au travail peut être vue aussi sous un autre angle que celui du « gouvernement des sentiments ». La plupart des métiers de services (le soin, le social, l'éducation) supposent un engagement dans une relation personnelle auprès des personnes. Un éducateur travaille avec des adolescents en crise, une assistante sociale ou une infirmière travaillent au contact d'êtres humains en difficulté. Cet engagement est très coûteux psychologiquement. À terme, cela peut conduire à éprouver une grande « fatigue compassionnelle 2 ». Ce n'est pas un hasard si la notion de « burnout » est apparue aux États-Unis dans les années 1970 pour décrire une maladie typique des travailleurs sociaux. Bien que louable, l'empathie a ses faces sombres, et peut fragiliser celui qui la pratique au quotidien.

La critique de l'empathie et la bienveillance peuvent prendre enfin une tournure plus directement politique. Pour Paul Bloom ou Yves Michaud, l'appel à la générosité et à la compassion, quand il vise à régler les problèmes sociaux, aboutit à une concurrence des victimes qui peut être source d'inégalité: se pencher sur le sort des uns, c'est ignorer les autres. À cela peuvent s'ajouter certains effets pervers: les bons sentiments ne font pas toujours de la bonne politique. Y. Michaud rappelle que des interventions récentes des Occidentaux en Irak au nom des principes humanitaires ont abouti à la destruction de l'État et favorisé l'essor du terrorisme. Cette critique politique repose souvent sur la distinction entre solidarité et bienveillance. Car après tout, il existe des formes d'assistance mutuelle qui ne reposent en rien sur l'empathie et l'attention à autrui. C'est le cas avec les systèmes d'assurance et de sécurité sociale. Quand une personne tombe malade, sa prise en charge ne relève pas d'un geste généreux d'inconnus mais de la prise en charge d'une caisse commune où chacun donne son obole 3 pour ses propres intérêts. Cette solidarité ne fait pas appel à l'empathie réciproque, mais à l'intérêt bien compris de chacun: le partage des risques. De la même façon, le droit issu de la protection sociale est plus égalitaire que la philanthropie 4, certes généreuse, mais qui s'adresse en général à une communauté, une victime pour laquelle le généreux donateur s'est ému.

Il reste, en dépit des critiques, que le développement des débats à son sujet nous rappelle une chose essentielle: aucun être humain, aucune société ne saurait se passer de bienveillance. Un monde sans gentillesse, sans prévenance, sans bienveillance n'est pas viable. Il est donc sans doute illusoire de ne compter que sur elle, mais tout aussi illusoire de vouloir s'en passer. Autrement dit, l'empathie ne fonde peut-être pas les relations humaines, mais elle les rend plus douces.

(781 mots)

1 Empathie: il s'agit de la capacité de se mettre à la place de l'autre, d'éprouver ce qu'il ressent.

2 Compassionnelle: résultant du partage des souffrances de l'autre.

3 Obole: contribution.

4 Philanthropie: sentiment qui pousse les hommes à venir en aide aux autres.

Doit-on nécessairement se mettre à la place des autres pour les comprendre ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés durant l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Doit-on nécessairement se mettre à la place des autres pour les comprendre ?

Réponse : Plan possible : Introduction : L'empathie, capacité à se mettre à la place d'autrui, est souvent présentée comme la voie privilégiée pour comprendre les hommes. Le moraliste La Bruyère, dans le livre XI « De l'Homme » des Caractères, cherche lui aussi à comprendre la nature humaine. Mais faut-il nécessairement s'identifier à l'autre pour le comprendre vraiment ? I. Se mettre à la place d'autrui semble nécessaire pour le comprendre - L'empathie permet de ressentir ce que l'autre ressent et d'éviter un jugement extérieur superficiel (cf. Dortier, début du texte). - Pour peindre les portraits du livre XI (Ménalque le distrait, Gnathon l'égoïste, Irène l'hypocondriaque...), La Bruyère observe ses personnages de près et entre dans leur logique afin de saisir leurs mobiles intimes. - Dans la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle (Montaigne, La Fontaine, Marivaux), comprendre l'autre suppose souvent de se décentrer de soi. II. Mais la compréhension d'autrui ne se réduit pas à l'empathie, et peut même s'en passer - Dortier rappelle que l'empathie n'est ni naturelle ni universelle. Elle est orientée, sélective, parfois « capturée » à des fins marchandes (exemple des hôtesses de l'air). - La Bruyère comprend et peint les hommes moins par empathie que par une observation lucide, la raison et l'analyse des comportements. Il garde avec ses personnages une distance critique, souvent ironique (Gnathon, Ménalque). - Se mettre systématiquement à la place de l'autre peut aussi conduire à des dérives : confusion des points de vue, concurrence des victimes, instrumentalisation politique de la compassion (cf. Bloom et Michaud). III. Comprendre autrui suppose donc un équilibre entre identification et distance critique - Une compréhension complète associe l'élan empathique (se sentir proche) à l'observation raisonnée et à la connaissance des codes sociaux (cf. Hochschild et les « règles émotionnelles »). - L'écriture moraliste de La Bruyère illustre cet équilibre : elle mêle sensibilité aux travers humains et jugement distancié, pour amener le lecteur à se reconnaître lui-même. Conclusion : Se mettre à la place des autres est une voie utile, mais ni suffisante ni toujours nécessaire, pour les comprendre. L'observation lucide, la raison et la distance critique que pratique le moraliste complètent ou suppléent l'empathie.

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