Exercice 2 - Sujet A - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) 2021 (jour 1)
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 1 (2021)
Énoncé
Sujet 2 - Sujet A - Essai
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle
A — Œuvre: Montaigne, Essais, « Des Cannibales », I, 31. Parcours: Notre monde vient d'en trouver un autre.
Texte: Claude Lévi-Strauss, L'Anthropologie face aux problèmes du monde moderne, 2011.
À l'occasion de son quatrième séjour au Japon, en 1986, Claude Lévi-Strauss prononce trois conférences, rassemblées en 2011 dans ce livre. Le texte est extrait de la troisième conférence.
Le progrès n’est ni nécessaire, ni continu. Il procède par sauts, par bonds, ou, comme diraient les biologistes, par mutations. Ces sauts et ces bonds ne vont pas toujours plus loin et dans la même direction. Ils s’accompagnent de changements d’orientation, un peu à la manière du cavalier 1 des échecs qui a toujours à sa disposition plusieurs mouvements, mais dans des directions différentes. L’humanité en progrès ne ressemble pas à un personnage gravissant, marche après marche, un escalier. Elle fait plutôt penser au joueur dont la chance est répartie sur plusieurs dés et qui, chaque fois qu’il les jette, les voit se disperser sur la table. Ce que l’on gagne avec l’un, on est toujours exposé à le perdre avec l’autre, et c’est seulement par un coup de chance que l’histoire devient cumulative, autrement dit, que les comptes s’additionnent pour former une combinaison favorable.
Mais quelle serait notre attitude vis-à-vis d’une civilisation qui réaliserait des combinaisons favorables de son point de vue propre, sans qu’elles offrent de l’intérêt pour la civilisation à laquelle appartient l’observateur ? Celui-ci ne serait-il pas enclin 2 à qualifier cette civilisation de stationnaire ? En d’autres termes, la distinction entre histoire stationnaire et histoire cumulative (l’une qui accumule les trouvailles et les inventions, et l’autre, peut-être aussi active, mais où chaque innovation se dissoudrait dans une sorte de flux ondulant qui ne s’écarterait jamais durablement de la direction primitive), cette distinction ne résulte-t-elle pas de la perspective ethnocentrique 3 où nous nous plaçons toujours pour évaluer une culture différente ? Nous considérerions ainsi comme cumulative toute culture qui se développerait dans un sens analogue 4 au nôtre. Tandis que les autres cultures nous apparaîtraient stationnaires, non pas nécessairement parce qu’elles le sont, mais parce que leur ligne de développement ne signifie rien pour nous, n’est pas mesurable dans les termes du système de références que nous utilisons.
Pour faire mieux comprendre ce point que je crois essentiel, j’ai recouru dans le passé à plusieurs comparaisons que je vous demande la permission de reprendre.
En premier lieu, l’attitude que je dénonce ressemble à bien des égards à celle que nous observons dans nos propres sociétés, où les gens âgés et les gens jeunes ne réagissent pas aux événements de la même façon. Les personnes âgées considèrent généralement comme stationnaire l’histoire qui se déroule pendant leur vieillesse, par opposition avec l’histoire cumulative dont leurs jeunes ans ont été témoins. Une époque dans laquelle elles ne sont plus activement engagées, où elles ne jouent plus de rôle, n’a plus de sens. Il ne s’y passe rien, ou ce qui se passe n’offre à leurs yeux que des caractères négatifs. En revanche, leurs petits-enfants vivent cette période avec toute la ferveur qu’ont perdue leurs aînés. […]
L’opposition entre cultures progressives et cultures immobiles semble ainsi résulter de ce que j’appellerai une différence de focalisation. Pour l’observateur au microscope, qui s’est « mis au point » sur un corps placé à une certaine distance de l’objectif, les corps placés au-delà ou en deçà, l’écart fût-il infime, apparaissent confus et brouillés, ou même n’apparaissent pas du tout: on voit au travers.
De même, pour un voyageur assis dans un train, la vitesse et la longueur apparentes d’autres trains qu’il aperçoit par la fenêtre varient selon qu’ils circulent dans le même sens ou dans le sens opposé. Or, tout membre d’une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l’est de son train. Dès notre naissance, l’entourage familial et social imprime dans notre esprit un système complexe de références consistant en jugements de valeur, motivations, centres d’intérêt, y compris les idées qu’on nous inculque sur le passé et l’avenir de notre civilisation. Au cours de notre vie, nous nous déplaçons littéralement avec ce système de références, et les systèmes d’autres cultures, d’autres sociétés, ne sont perçus qu’à travers les déformations que notre propre système leur inflige, quand il ne nous rend pas incapables d’en rien voir.
Chaque fois que nous sommes portés à qualifier une culture d’inerte ou de stationnaire, nous devons donc nous demander si cet immobilisme apparent ne provient pas de l’ignorance où nous sommes de ses intérêts véritables, et si, avec ses critères différents des nôtres, cette culture n’est pas victime de la même illusion à notre égard. Autrement dit, elles n’offriraient aucun intérêt l’une pour l’autre, simplement parce qu’elles ne se ressemblent pas.
(784 mots)
1 Cavalier des échecs: dans le jeu d’échecs, le pion appelé cavalier ne se déplace pas en ligne droite mais en formant un L sur le plateau quadrillé.
2 Enclin à: disposé à, favorable à.
3 Ethnocentrique: qui a tendance à juger les autres cultures en se référant toujours à la sienne.
4 Analogue: similaire, semblable.
Essai: « Rencontrer l'autre, est-ce forcément se comparer à lui ? »
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur « Des Cannibales » ( Essais, I, 31) de Montaigne, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Claude Lévi-Strauss) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Rencontrer l'autre, est-ce forcément se comparer à lui ?
Réponse : Plan possible : Introduction : Rencontrer l'autre suppose souvent de le situer par rapport à soi-même, donc de le comparer ; mais cette comparaison risque de déformer la compréhension de l'altérité. Problématique : la comparaison est-elle une étape inévitable, ou un obstacle à surmonter, dans la rencontre avec l'autre ? I. La comparaison semble inévitable dans la rencontre de l'autre - Nous jugeons naturellement l'autre à l'aune de nos propres références (Lévi-Strauss : « système complexe de références » imprimé dès la naissance). - Dans « Des Cannibales », les Européens jugent les Tupinamba « barbares » parce qu'ils ne correspondent pas à leurs propres normes (habillement, alimentation, guerre). - Cette comparaison spontanée est souvent ethnocentrique : on prend son propre système comme la norme universelle (Lévi-Strauss, distinction cultures « cumulatives »/« stationnaires »). II. Mais cette comparaison ethnocentrique déforme la rencontre et empêche de comprendre l'autre - Montaigne inverse le regard : ce sont finalement les pratiques européennes (torture, guerre de religion) qui sont les plus « barbares » ; la comparaison spontanée est donc trompeuse. - Lévi-Strauss : la focalisation propre à chaque culture rend « confus » ou invisible ce qui est éloigné (image du voyageur en train, de l'observateur au microscope). - Comparer sans recul, c'est risquer de nier la cohérence propre de l'autre culture. III. Une véritable rencontre suppose de dépasser la simple comparaison, vers le relativisme et l'ouverture - Montaigne appelle à juger chaque culture selon ses propres critères plutôt que selon les nôtres (relativisme culturel). - Lévi-Strauss invite à se demander si notre jugement (culture "stationnaire") ne provient pas de notre propre ignorance plutôt que d'une réalité objective. - D'autres textes de l'objet d'étude (Diderot, Montesquieu, Voltaire) peuvent illustrer cette démarche de décentrement critique face à l'autre. Conclusion : Rencontrer l'autre implique presque toujours un premier mouvement de comparaison, souvent ethnocentrique ; mais une rencontre authentique suppose de dépasser cette comparaison immédiate pour reconnaître à l'autre sa cohérence et sa légitimité propres.
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