Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) session normale 2023
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2023)
Énoncé
Sujet 2 – B
B – Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l’Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte: Martial Guédron, L’art de la grimace, 2011.
Dès la Renaissance, les traités de civilité 1 décrivent la façon dont se comporter pour être agréable en société. Assimilant les exigences de mesure et de discrétion chères au clergé régulier 2 tout en s’inscrivant dans le prolongement des manuels de table et des romans de chevalerie, ils expliquent que le refoulement de l’animalité constitue la base du savoir-vivre, que celui-ci soit considéré comme inné 3 ou qu’il soit nécessaire d’en établir et d’en appliquer les principes. À partir de ce moment, il est clairement établi que la maîtrise des paroles ne serait rien sans celle des gestes et des attitudes du corps, dont il s’agit de faire oublier les bruits, les sécrétions et les humeurs 4. Ce n’est qu’en faisant taire toutes les actions qui nous sont communes avec les animaux, comme cracher, tousser, éternuer, renâcler, éructer, s’esclaffer ou manger bruyamment, que l’on pourra tendre à la perfection et à la dignité de l’homme. Ces prescriptions concernent souvent la contenance des traits expressifs du visage. En 1530, dans son petit ouvrage rédigé en latin pour le jeune Henri de Bourgogne, mais bientôt traduit, réédité, diffusé et démarqué à travers toute l’Europe, Érasme 5 oppose fermement la politesse et la civilité à l’animalité, dont les rustres 6 et les enfants encore mal éduqués lui semblent proches. […]
Comme l’atteste le succès des traités de civilité, les dérèglements du corps ne sont pas uniquement le fait des sauvages, des proscrits, des parias, des nécessiteux ou des petits roturiers 7. Si l’on éprouve le besoin de préciser quelles sont les qualités indispensables à celui qui veut paraître agréable à la cour, c’est bien que l’on y rencontre des individus qui n’ont aucun sens de la mesure ni de la distinction. […]
Diplomate français et auteur, en 1671, d’un manuel de courtoisie plusieurs fois réédité, Antoine de Courtin prévient: « Il ne faut pas quand on parle, faire de grands gestes des mains: cela sent d’ordinaire les diseurs de riens, qui ne sont pathétiques 8 qu’en mouvements et en contorsions du corps. » Quelques lignes plus loin, il précise: « Il est malséant 9 aussi de faire en parlant certaines grimaces d’habitude; comme de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de se relever la moustache, de s’arracher le poil, de cligner les yeux, de se frotter les mains de joie, de faire craquer les doigts, en se les tirant l’un après l’autre, de se gratter, de hausser les épaules, etc. » Si le commentaire paraît ici assez proche de certaines gravures satiriques, c’est comme pour mieux insister sur la rudesse des élans impulsifs et sur la nécessité, dans un monde d’apparat et d’apparaître, où chacun se sait vu, de les dissimuler sous les bonnes manières. Indissociable du système de cour, ce modèle de comportement influence très fortement les mœurs, les arts, les modes et les styles de vie des élites européennes. Car le centre politique de la monarchie absolue, qui, on le rappellera, tourne autour d’un monarque au visage fixe et insondable 10, est aussi un foyer culturel dont les prédicats 11 se transmettent au-delà des seules catégories sociales bien nées, favorisant du même coup de nouvelles connexions avec d’autres groupes sociaux. En outre, bien que la noblesse conserve des rituels bien spécifiques, elle influe aussi sur l’acquisition de réflexes gestuels et corporels, notamment chez ceux qui aspirent à une promotion sociale ou mondaine. Ce qui fait dire à Boileau, dans ses Satires, que le monde est devenu un grand théâtre où chacun abuse l’autre en public. Certes, insistons-y, faire mauvaise figure, c’est perturber les règles de l’interaction sociale et risquer de perdre la face. Mais l’art de dissimuler, c’est bien s’en faire une autre, jouer un rôle opposé, s’orner d’un faux visage. Or la grimace est aussi définie comme ce qui relève de l’art et de l’artifice, contre la simplicité du naturel. De fait, c’est encore à la cour que l’on apprend le mieux à percer au jour les manœuvres et les subterfuges 12 de ceux qui contrôlent et refoulent par flatterie plus que par politesse. […] En somme, toute la difficulté sera de résoudre la contradiction apparente entre l’urbanité 13 et le naturel.
(722 mots)
1 Civilité: politesse.
2 Clergé régulier: personnes vivant en communautés religieuses, et par conséquent soumises à un certain nombre de règles.
3 Inné: donné à la naissance.
4 Les sécrétions et les humeurs: les différents liquides qui composent le corps.
5 Érasme: auteur représentatif du mouvement humaniste de la Renaissance.
6 Rustres: personnes sans éducation.
7 Roturiers: personnes non nobles.
8 Pathétiques: ici, émouvants.
9 Malséant: contraire aux convenances, aux bonnes manières.
10 Insondable: indéchiffrable.
11 Prédicats: caractéristiques.
12 Les manœuvres et les subterfuges: les stratégies et les ruses.
13 Urbanité: politesse, usages raffinés.
Essai: Dans quelle mesure ce que l'on nomme nature humaine est-il aussi une construction sociale et culturelle ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Martial Guédron) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé établi d’après les éléments de correction officiels
Essai : Dans quelle mesure ce que l'on nomme nature humaine est-il aussi une construction sociale et culturelle ?
Réponse : Plan suggéré : I. La nature humaine est un ensemble de traits innés et invariants, biologiques et psychologiques. II. Cependant l'être humain ne se construit pas seul : elle est donc une construction sociale. III. Elle est aussi une construction culturelle, et par là relative. (Un plan analytique détaillant les différentes raisons pour lesquelles la nature humaine peut être considérée comme construite est également possible.)
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