Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) 2021 (jour 2)

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)

Énoncé

C – Œuvre: Voltaire, L'Ingénu. Parcours: Voltaire, esprit des Lumières.

Texte: André Comte-Sponville, « Conscience », Psychologies Magazine, mai 1999.

Nul n'ignore, aujourd'hui, que la conscience n'est qu'une petite partie de nous-mêmes (« la

plus superficielle », disait Nietzsche 1), qui résulte de toutes sortes de processus, tant

physiologiques que psychologiques, qu'elle ignore. Qui sent fonctionner ses neurones ? Qui

perçoit son propre inconscient ? Ses propres conditionnements ? Et comment pourrions-nous

5 les contrôler, puisque tout contrôle les suppose ou en dépend ?

C'est ce qu'on a appelé l'ère du soupçon. Depuis Nietzsche, Marx 2 et Freud 3, la conscience

aurait découvert ses limites: nous savons désormais que nous sommes le résultat d'une

histoire qui nous précède, qui nous constitue, qui nous traverse, dont nous ignorons

l'essentiel, et qui détermine la conscience, comme disait Marx, bien plus que la conscience

10 ne la gouverne. [...]

Quant aux sciences dures 4, qui viennent aujourd'hui rivaliser avec les sciences humaines,

elles nous donneraient plutôt de nouvelles raisons de méfiance et de modestie. Avec

l'inconscient ou la société, on pouvait encore ruser, se révolter, entreprendre de s'en libérer...

La psychanalyse ou le marxisme servaient à cela, du moins en principe. Mais avec le

15 cerveau ? Mais avec les gènes ? Mais avec ce corps qu'on est, qui

nous fait, qu'on ne choisit pas ?

Bref, le sujet 5 n'est ni souverain ni transparent: opaque, au contraire, prisonnier des

illusions qu'il se fait sur lui-même et sur tout, incapable de se connaître ou de se gouverner

tout à fait lui-même, enfin d'autant plus déterminé – par son corps, son inconscient, sa culture

20 – qu'il ignore davantage l'être. Que reste-t-il à la conscience ?

Il n'en reste pas rien, me semble-t-il; c'est ce que suggèrent une évidence, un constat et

une exigence.

L'évidence, c'est que toutes les idées qui précèdent supposent la conscience (elles seraient

autrement impossibles ou hors d'atteinte) et ne valent que pour elle. L'inconscient n'est pas

25 psychanalyste. Les neurones ne sont pas neurologues. La société n'est pas sociologue. Toute

science suppose un sujet qui l'effectue. Comment pourrait-elle en tenir lieu ? Une idée, même

vraie, ne vaut que pour une conscience, qui la juge. Comment pourrait-elle l'abolir ?

C'est ce que confirme un constat, qui est d'ordre historique: Freud, Marx, Lévi-Strauss 6 ou

Changeux 7 sont des rationalistes, des disciples des Lumières. On se trompe du tout au tout si

30 l'on voit dans leur pensée je ne sais quel obscurantisme, qui se mettrait à genoux devant

l'Inconscient ou l'Histoire, la Structure ou le Cerveau. [...] Leur pensée est au service de

l'action, de la connaissance, du progrès, quand il est possible, et tout cela passe par une

augmentation – et non une réduction ! – de la conscience. C'est l'esprit des sciences

humaines, et même des sciences dures, dès qu'elles ont l'homme pour objet. Connaître ce

35 qui échappe à la conscience, c'est une manière encore de l'accroître, et cela seul justifie qu'on

l'entreprenne. À quoi bon la psychanalyse, la neurologie ou l'histoire, si elles ne nous

apprenaient rien sur nous-mêmes ? Et comment nous l'apprendraient-elles sans transformer,

au moins un peu, notre conscience ?

D'où une exigence, qui est morale. L'inconscient (qu'il soit physiologique, psychique ou

40 social) ne dépend pas de nous – puisque c'est nous qui dépendons de lui. C'est bien commode

quand on cherche des excuses ou des boucs émissaires 8 ! « C'est pas moi, c'est mon

inconscient: c'est la faute à papa, à maman, à la société, à mon cerveau, à ma névrose 9, à

l'idéologie bourgeoise... » Peut-être. Mais qu'est-ce que cela change à ta médiocrité, à ta

misère, à ton malheur ? À quoi bon te vautrer dans ton inconscient, ton milieu ou ton corps ?

45 Prends plutôt ton destin en main: apprends à te connaître, apprends à agir, augmente en toi

la part de lucidité, de responsabilité, de liberté – de conscience.

« Sapere aude ! » (Ose savoir ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement !)

Telle était, nous rappelle Kant 10, la devise des Lumières, qu'on trouvait déjà chez Horace ou

Montaigne 11. Elle vaut encore aujourd'hui, et d'autant plus que ce savoir, pour nous, va moins

50 de soi. La conscience n'est plus une évidence mais un travail, une exigence, une conquête.

Non une transparence, mais une élucidation, toujours partielle, toujours inachevée. Non un

état, mais un processus. Cela indique le chemin. Modestie n'est pas bassesse. Soupçon n'est

pas renoncement. Ose te connaître toi-même: aie le courage de chercher à savoir ce que tu

es, ce que tu vaux, ce que tu veux ! Cela t'aidera à changer, à avancer – à guérir ou grandir.

(784 mots).

1 Friedrich Nietzsche: philosophe allemand de la deuxième partie du XIXe siècle.

2 Karl Marx: théoricien de la révolution, socialiste et communiste allemand du XIXe siècle.

3 Sigmund Freud: neurologue autrichien fondateur de la psychanalyse (1856-1939).

4 Sciences dures: sciences exactes fondées sur le calcul et l'observation par opposition aux sciences humaines.

5 Le sujet: l'homme en tant qu'être vivant et pensant.

6 Claude Lévi-Strauss: anthropologue et ethnologue français (1908-2009).

7 Jean-Pierre Changeux: neurobiologiste français du XXe siècle.

8 Bouc émissaire: personne à qui l'on attribue injustement la responsabilité d'une faute collective.

9 Névrose: trouble psychique.

10 Kant: philosophe allemand du XVIIIe siècle.

11 Horace: poète latin de l'Antiquité; Montaigne: philosophe et écrivain humaniste de la Renaissance.

Essai

En quoi selon vous l'exercice de notre raison et de notre pensée est-il plus que jamais « un travail, une exigence, une conquête » ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur L'Ingénu de Voltaire, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Comte-Sponville) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

En quoi selon vous l'exercice de notre raison et de notre pensée est-il plus que jamais « un travail, une exigence, une conquête » ?

Réponse : Pistes d'organisation pour un développement complet : Introduction : - *Accroche :* Évoquer la devise des Lumières formulée par Kant, « Sapere aude ! », reprise par André Comte-Sponville, qui fait de la lucidité un devoir actif. - *Définition des termes :* L'exercice de la pensée n'est pas un don spontané ou un état passif, mais un « travail » (un apprentissage méthodique), une « exigence » (un impératif moral et civique) et une « conquête » (un combat toujours renouvelé contre les préjugés et l'illusion). - *Problématique :* Pourquoi et comment l'usage critique de la raison nécessite-t-il un effort d'émancipation individuel et collectif constant face aux obscurantismes d'hier et d'aujourd'hui ? - *Annonce du plan.* Axe 1 : Un travail d'apprentissage et de maturation intellectuelle - La raison n'est pas innée ; elle requiert une discipline de l'esprit et l'expérience du monde. - Dans *L'Ingénu* de Voltaire, le personnage éponyme possède un bon sens naturel mais ne devient un esprit éclairé qu'au prix d'un travail assidu en prison, au contact des livres et du janséniste Gordon : son esprit « se développe » et s'affine par l'étude critique de la physique, de l'histoire et de la philosophie. - Comme le rappelle Comte-Sponville, la connaissance de nos propres conditionnements (psychologiques ou biologiques) exige un effort d'élucidation méthodique et patient. Axe 2 : Une exigence morale face aux illusions et à la résignation - Penser par soi-même suppose le courage de rejeter les faux-semblants et le confort intellectuel. Comte-Sponville dénonce la tentation commode d'imputer nos échecs à des fatalismes extérieurs (« c'est la faute à mon inconscient »). - C'est aussi le combat contre les dogmes religieux et les superstitions que mènent les philosophes des Lumières. Dans *L'Ingénu*, Voltaire fustige la rigidité doctrinale des ecclésiastiques et l'absurdité des querelles théologiques de la Sorbonne. - L'exigence de raison oblige le citoyen à examiner avec esprit critique les informations, prévenant les dérives contemporaines des théories du complot et de la manipulation des masses. Axe 3 : Une conquête politique et humaine toujours inachevée - L'exercice de la liberté de penser se heurte au pouvoir autoritaire et aux institutions corrompues. L'emprisonnement arbitraire de l'Ingénu à la Bastille par lettre de cachet illustre le danger que représente la vérité pour le despotisme ministériel (Saint-Pouange). - La pensée éclairée doit se traduire par une action réformatrice et engagée dans la cité : Voltaire mobilise l'opinion dans les affaires Calas ou Sirven pour faire triompher la tolérance. - La raison demeure une conquête fragile qui n'est jamais définitivement acquise : chaque époque doit réinventer son esprit critique pour lutter contre de nouvelles formes d'obscurantisme. Conclusion : - Bilan récapitulant les enjeux de la liberté de penser. - Ouverture sur la responsabilité de chacun face aux nouveaux défis de l'ère numérique et des algorithmes, qui rendent l'exigence de lucidité plus urgente que jamais.

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