Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) session normale 2023

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2023)

Énoncé

C – Œuvre

Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.

Texte: Lucie Azéma, Les femmes aussi sont du voyage, 2021.

1 J'aime l'imprévisible du voyage, le frisson du dépaysement, l'adrénaline qui nous envahit lorsque l'on se plonge dans des environnements dont on ne maîtrise ni la langue, ni la culture, ni le climat. Ou, du moins, j'aime les aimer, parce qu'ils font écho aux livres d'aventures que j'ai dévorés, aux rêves que j'ai nourris en parcourant de longues distances sur les mappemondes à l'aide de mon simple index. En réalité, par bien des aspects, je ne 5 suis pas une voyageuse. La traversée me semble moins séduisante que l'amarrage 1, j'aime les arrivées beaucoup plus que les départs. Je cherche le temps long, sa densité, sa profondeur – la complexité du réel, celle qui n'est accessible que si l'on reste. Le voyage exige de s'attarder, de prendre refuge: s'acclimater, apprendre la langue, s'entourer de 10 fenêtres pour mieux les traverser – et ainsi accéder à une chambre à soi.

Le fait que les femmes aient traditionnellement été cantonnées à la sphère privée ne signifie pas qu'elles aient eu accès à une intimité – ni à elles-mêmes. Les interruptions constantes, liées aux obligations domestiques qui leur incombent, ainsi que leur 15 dépendance financière, organisée par l'assignation 2 à un travail non rémunéré, ont longtemps empêché l'esprit de liberté, d'invention et de créativité des femmes de se déployer. En 1929, Virginia Woolf 3 livrait au monde la phrase qui deviendra la plus célèbre de toute son œuvre: « Il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une 20 chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction ». L'écrivaine soulignait ainsi l'absolue nécessité pour les femmes d'accéder à une certaine intimité, matérialisée par une pièce « dont la porte est pourvue d'une serrure » et à la liberté d'esprit, rendue possible grâce à un minimum d'argent personnel.

Accéder à une chambre à soi permet d'appréhender l'intérieur, non plus comme le 25 lieu de l'aliénation 4 des femmes, mais comme celui où elles peuvent s'atteindre. Un espace dans lequel elles aménagent une oasis de solitude consentie, retranchée du monde, où elles peuvent écrire, lire, dormir; un lieu qui donne sa place au silence, leur permettant de se dérober temporairement au monde extérieur pour mieux l'assimiler. La chambre à soi est celle qui se referme sur l'imagination et la rêverie, sur ce que Gaston Bachelard appelle 30 « l'immensité de l'intime ». Grâce au voyage et à la solitude qu'il offre, les femmes se réapproprient non seulement le dehors, mais aussi le dedans, car il crée un aller-retour de l'un vers l'autre, et lie ces deux espaces jusqu'à les confondre et n'en former plus qu'un: le territoire intime de la voyageuse.

Le monde est peuplé de chambres à soi: elles éclosent 5 à la vue quand le train 35 ralentit ou lorsque l'avion se met à descendre lentement. Elles sont là, fourmillantes, comme autant de petits points lumineux qui forment la constellation de nos intimités – maisons temporaires, alvéoles 6 propices à laisser le temps se dilater et à vider des tasses de thé jusque tard dans la nuit. En voyage, la chambre à soi peut prendre la forme d'une auberge, d'une guest house, d'un ryokan japonais, d'une yourte kirghize, d'un bungalow dans la 40 jungle, d'un caravansérail, d'un hôtel capsule, d'une cabine de bateau ou de train, etc. Certaines voyageuses se contentent de peu, d'une chambre vétuste 7 et de quelques éléments qui leur suffisent à créer un sentiment d'appartenance au lieu: « Assez de lumière pour écrire, un feu, une couverture en peau de mouton, du raki 8 – on n'a besoin de rien de plus ni de moins » écrit Schwarzenbach alors qu'elle séjourne à Konya, en Turquie. 45 D'autres, au contraire, voient les choses en grand, comme Anne Brassey, qui, au XIXe siècle, transforma sa cabine de bateau en une véritable demeure flottante, ou bien à la manière d'Alexine Tinné, qui installait des campements gigantesques à chacune de ses étapes, et faisait transporter par ses domestiques une bibliothèque entière, un service à thé en porcelaine de Chine qu'elle aimait remplir de lait, un chevalet et des couleurs pour 50 peindre.

Si chaque voyageuse a ses préférences concernant la chambre qui va lui servir de port d'attache, toutes ont en commun d'avoir consacré plusieurs pages à décrire le bonheur d'accéder à une chambre à soi à l'autre bout du monde. « Logé partout mais enfermé nulle part, telle est la devise du rêveur de demeures », écrit Bachelard. […] Une chambre à soi, c'est aussi une fenêtre vers l'ailleurs.

(778 mots)

1 Amarrage: fait d'attacher un bateau à un quai ou une rive.

2 Assignation: ici, obligation de faire quelque chose.

3 Virginia Woolf: écrivaine britannique; Gaston Bachelard, philosophe français; Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et aventurière suisse; Annie Brassey, écrivaine et voyageuse anglaise; Alexine Tinné, photographe et exploratrice néerlandaise.

4 Aliénation: ici, privation de liberté.

5 Éclosent: ici, font leur apparition.

6 Alvéoles: ici, recoins, refuges.

7 Vétuste: qui est usée par le temps, qui n'est plus en bon état.

8 Raki: boisson consommée au Proche-Orient.

Essai: « Une chambre à soi, c'est aussi une fenêtre vers l'ailleurs », écrit Lucie Azéma. A-t-on besoin d'intimité et de solitude pour s'engager dans un combat pour l'égalité ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule ») d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Lucie Azéma) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Énoncé: Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) session normale 2023

Corrigé

Corrigé établi d’après les éléments de correction officiels

A-t-on besoin d'intimité et de solitude pour s'engager dans un combat pour l'égalité ?

Réponse : Suggestion de plan : I. En effet, on a besoin d'intimité et de solitude pour écrire et combattre l'égalité. II. Néanmoins, ce n'est pas le seul moyen ni la seule condition : il faut oser prendre sa part dans l'espace public, culturel et politique. Arguments possibles : - L'indépendance financière est indispensable pour publier librement. - La « chambre à soi » peut s'entendre au sens d'un ailleurs où la femme s'extrait de son pays, de son quotidien et prend du recul pour écrire et combattre l'égalité. - L'intimité et la solitude sont souvent assimilées à l'espace du retrait ; au féminin, ce dernier est souvent dévalorisé (espace des lectures chimériques) ou fantasmé (le corps offert) voire craint (dévoilement d'une singularité), d'où l'importance de sa réappropriation et de sa redéfinition par les femmes elles-mêmes. - Écrire et combattre pour l'égalité, c'est aussi s'engager dans la cité, se confronter au réel, à la société et à autrui. - Écrire et combattre pour l'égalité, c'est aussi monter à la tribune politique et publique. Références à l'œuvre : - Olympe de Gouges ne s'est jamais remariée pour pouvoir publier ses œuvres. - Le combat comme préalable à l'écriture : l'anecdote du cocher à la fin de l'œuvre où, tout en connaissant la loi, elle s'affirme comme une femme libre dans ce siècle « de lumières et de sagacité », Olympe de Gouges prend conscience de la condition des femmes. - Article X (« la femme a le droit de monter sur l'échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la tribune »), ainsi que les affiches utilisées par Olympe de Gouges pour diffuser ses écrits. Références au parcours et culture personnelle : - Chimamanda Ngozi Adichie s'exile du Nigéria pour dénoncer les discriminations dont témoigne son livre *Nous sommes tous des féministes*. - Dans *Le Deuxième Sexe*, Simone de Beauvoir explique l'épuisement de ses élèves, surchargées par leurs mères de tâches domestiques. - Dans *Les Impatientes* de Djaïli Amadou Amal, les personnages sont à la fois dans un espace clos et soumises au regard d'autrui, sans pouvoir s'échapper. - *La femme gelée* d'Annie Ernaux montre à quel point l'enfermement dans le quotidien domestique l'empêche d'écrire. - Dans *La vie matérielle* de Marguerite Duras, l'accumulation des tâches du quotidien vampirise le temps et l'esprit des femmes. - *Sorcières* de Mona Chollet : la puissance invaincue des femmes.

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