Exercice 2 - Sujet C - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) 2021 (jour 1)
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 1 (2021)
Énoncé
C - – Œuvre: Voltaire, L'Ingénu. Parcours: Voltaire, esprit des Lumières.
Texte: Roger-Pol Droit, « Une idée faible ou forte », dans Jusqu'où tolérer ?, actes du forum organisé par le journal Le Monde, 1996.
Organisés depuis 1989, les Forums du journal Le Monde réunissent chaque année des intellectuels à l'université du Mans pour traiter en public de sujets d'actualité. Ce texte ouvre le Forum de 1995, consacré à la tolérance.
Des croyances que je ne partage pas, des opinions que je crois fausses, des comportements qui me choquent doivent pouvoir se manifester entièrement. Ils doivent aussi voir garantis, de manière effective, leurs droits fondamentaux à une existence sociale, et juridique, sans restriction aucune. Ils doivent même, pour qu'il y ait tolérance au sens fort du terme, recevoir de ma part une forme d'attention comparable à l'intérêt que je porte à mes propres convictions.
De ce point de vue, la tolérance suppose le désaccord. Loin d'exiger de chacun qu'il renonce à ses convictions et à ses croyances, elle demande au contraire qu'existent des systèmes de pensée incompatibles et des univers, intellectuels ou spirituels, inconciliables. Sans la multiplicité irréductible des croyances, des coutumes et des démarches, et sans leur affirmation la plus complète, elle n'aurait aucune raison d'être.
Envisagée dans toute sa puissance, la tolérance n'est donc pas mièvre 1. Elle n'est même pas douce. Elle ne se dérobe pas aux combats. Les affrontements ne lui font pas horreur. Associer l'idée de tolérance à celles de consensus ou d'indifférence constitue une méprise 2 qui en affaiblit la portée. Pour l'entrevoir dans son intensité la plus grande, il faut au contraire poser d'emblée le face-à-face – des individus ou des groupes – comme le fait premier à partir duquel la tolérance doit se constituer.
Toutefois, s'il y a bien combat, il est d'avance sans vainqueurs ni vaincus. La tolérance suppose en effet cette démarche singulière par laquelle chacun prend, à l'égard de ce qui lui est le plus cher, une sorte de distance intérieure lui permettant de percevoir combien ses convictions sont à la fois réelles et fabriquées. Ce n'est que par cette distance envers soi-même que le respect de l'autre est possible. Ce regard porté sur le caractère à la fois relatif et absolu de nos convictions n'a rien à voir avec l'indifférence. Ce que suppose en premier lieu la tolérance, sous sa forme forte, c'est que nous cessions d'adhérer à nos propres pensées comme un mollusque à sa coquille.
Savoir dans quelle mesure la tolérance a des frontières et discerner en quoi elles sont indispensables sont les préoccupations centrales de ce Forum. En posant cette question, on ne songe évidemment pas à un « seuil » quelconque, au-delà duquel ce qui était jusqu'alors supportable cesserait de l'être. Il ne s'agit pas de nous interroger sur les moments où la tolérance cesse, faute d'endurance, de courage ou de bonne volonté. Il s'agit bien plutôt de mettre en lumière certaines de ses limites fondatrices. Il est en effet nécessaire à la tolérance elle-même que ses limites soient nettement définies. Il ne s'agit ni d'une frontière imposée au respect de l'autre, ni d'une restriction du domaine propre à cette face « forte » de la tolérance. De telles limites sont à considérer au contraire comme sa condition de possibilité. La tolérance ne peut s'appliquer, par exemple, à l'apologie du meurtre, aux discours et aux actes racistes, aux appels à la haine.
Que toute opinion soit respectable et doive avoir droit de cité ne vaut, par définition, que dans un cadre défini. Or la constitution de ce cadre n'a rien d'arbitraire. Elle repose sur un principe de réciprocité. Tout discours ou comportement, quels qu'ils soient, permettant à tous les autres discours et comportements de se poursuivre librement est, par définition, objet de la tolérance la plus totale. Mais, tout discours ou comportement qui vise à supprimer la possibilité même que certains autres, ou tous les autres, se perpétuent, quand ceux-ci ne portent pas atteinte aux personnes, ne saurait être toléré. Ce n'est pas plus compliqué que cela.
Aisée à saisir dans son principe, cette réciprocité fondatrice de la tolérance est extrêmement compliquée dans son application à la diversité des situations concrètes. Comment agir, par exemple, face au respect des droits fondamentaux affiché par certains, quand on a toutes raisons de penser qu'ils n'ont d'autre projet que d'user des libertés pour les supprimer ? Comment concilier, concrètement, l'universalité de principe de la tolérance et l'infinie diversité des pratiques culturelles ? Ces questions exigent évidemment que l'on réfléchisse sur ce qu'est, et sur ce que peut devenir, la tolérance aujourd'hui. Tel est l'objet de ce Forum, dans la mesure où, on l'a compris, la question des limites de la tolérance et celle de sa définition même sont pratiquement indissociables.
(766 mots)
1 Mièvre: sans force ni caractère.
2 Méprise: erreur.
Essai: À propos de la tolérance, Roger-Pol Droit écrit: « la tolérance suppose le désaccord ». Dans quelle mesure le fait de nous confronter à des opinions et des avis différents des nôtres nous rend-il plus tolérants ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur L'Ingénu de Voltaire, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Roger-Pol Droit) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Essai : À propos de la tolérance, Roger-Pol Droit écrit : « la tolérance suppose le désaccord ». Dans quelle mesure le fait de nous confronter à des opinions et des avis différents des nôtres nous rend-il plus tolérants ?
Réponse : ### Pistes de développement et structure d'un essai argumenté #### Introduction - Accroche : La tolérance n'est pas l'indifférence, mais la coexistence active de désaccords fondamentaux. - Citation et problématique : Roger-Pol Droit affirme que « la tolérance suppose le désaccord ». La simple confrontation à l'altérité suffit-elle à rendre tolérant, ou peut-elle au contraire attiser le repli et la discorde ? - Annonce du plan : 1. La confrontation à la différence est un moteur indispensable de la tolérance. 2. Le choc des opinions peut aussi engendrer crispation, dogmatisme ou fanatisme. 3. Certaines conditions (recul critique, raison, cadre de réciprocité) permettent que le désaccord mène à la tolérance. --- #### I. La confrontation à l'autre : une épreuve formatrice - Décentrement et relativisation des préjugés : Découvrir une autre culture fait prendre conscience du caractère construit de nos croyances. Dans *Des Cannibales*, Montaigne renverse l'ethnocentrisme européen : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». Les *Lettres persanes* de Montesquieu procèdent de même par le regard étranger. - Le dialogue fécond : Dans *L'Ingénu*, la confrontation entre le Huron et le janséniste Gordon, enfermés ensemble à la Bastille, transforme les deux hommes. Gordon renonce peu à peu à la rigidité de sa théologie au contact du bon sens naturel de l'Ingénu. L'Ingénu, lui, s'instruit et forme son jugement. - Sortir de l'adhésion aveugle : Selon Roger-Pol Droit, la tolérance exige une « distance intérieure » : il faut cesser d'adhérer à nos pensées « comme un mollusque à sa coquille ». --- #### II. Les risques d'une confrontation stérile : rejet et intolérance accrue - La crispation dogmatique : La rencontre d'une opinion contraire peut susciter le rejet et la violence plutôt que l'ouverture. Les huguenots que l'Ingénu rencontre à Saumur, chassés après la révocation de l'édit de Nantes, montrent comment le pouvoir réprime la dissidence religieuse. - Le fanatisme : L'intolérance se nourrit parfois de la contestation pour justifier l'élimination de l'adversaire. Voltaire le dénonce dans le *Traité sur la tolérance* (affaire Calas) et dans l'article « Fanatisme » du *Dictionnaire philosophique*. - Le paradoxe de la tolérance (Popper) : Face à des idéologies qui nient la liberté (apologie du meurtre, racisme, appels à la haine), la confrontation ne rend pas plus tolérant. Elle oblige au contraire à fixer des limites. --- #### III. Les conditions pour que le désaccord devienne tolérance - Le principe de réciprocité : La confrontation n'engendre la tolérance que si chacun accepte que l'autre existe et s'exprime. C'est le cadre que définit Roger-Pol Droit : on tolère tout discours qui laisse les autres se poursuivre librement, mais pas celui qui vise à les supprimer. - L'éducation de la raison et l'esprit critique : Les Lumières montrent que la lecture, l'instruction et l'examen rationnel transforment le désaccord en dialogue. L'Ingénu devient un esprit libre grâce aux livres et à la réflexion. La « Prière à Dieu » du *Traité sur la tolérance* invite à considérer nos différences comme de petites nuances entre les hommes. - Le doute et l'humilité : Montaigne (« Que sais-je ? ») et Voltaire (« pardonnons-nous réciproquement nos sottises ») font de la conscience de notre faillibilité la condition du respect d'autrui. --- #### Conclusion - Bilan : Se confronter à des opinions différentes rend plus tolérant, mais pas automatiquement. Le désaccord est la condition de la tolérance, non sa garantie. - Conditions : Il faut y joindre une distance critique envers soi-même, l'usage de la raison et un cadre de réciprocité qui exclut les discours de haine. - Ouverture : On peut évoquer les débats contemporains sur la liberté d'expression et les réseaux sociaux, où la confrontation permanente des opinions produit souvent la polarisation plutôt que la tolérance.
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