Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) 2021 (jour 2)
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)
Énoncé
B – Œuvre: Jean de La Fontaine, Fables (livres VII à IX). Parcours: Imagination et pensée au XVIIe siècle.
Texte: Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, 1976.
1 Raconter un conte de fées, exprimer toutes les images qu'il contient, c'est un peu semer des graines dont quelques-unes germeront dans l'esprit de l'enfant. Certaines commenceront tout de suite à faire leur travail dans le conscient; d'autres stimuleront les processus dans l'inconscient. D'autres encore devront rester longtemps en 5 sommeil jusqu'à ce que l'esprit de l'enfant ait atteint un stade favorable à leur germination, et d'autres ne prendront jamais racine. Mais les graines qui sont tombées sur le bon terrain produiront de belles fleurs et des arbres vigoureux; c'est-à-dire qu'elles donneront de la force à des sentiments importants, ouvriront des perspectives nouvelles, nourriront des espoirs, réduiront des angoisses, et, ce 10 faisant, enrichiront la vie de l'enfant, sur le moment et pour toujours. Raconter un conte de fées en ayant en tête autre chose que l'intention d'enrichir l'expérience de l'enfant, c'est faire de l'histoire un simple conte moralisateur, une fable, une expérience didactique 1 qui, au mieux, s'adresseront à l'esprit conscient de l'enfant; la littérature des contes de fées, elle, a aussi le très grand mérite de pénétrer 15 directement l'inconscient.
Si le père, ou la mère, raconte à son enfant un conte de fées dans l'esprit qui convient, c'est-à-dire en se souvenant de la signification que l'histoire avait pour lui quand il était petit et en étant conscient du sens différent qu'il lui accorde au moment où il la raconte; si, par ailleurs, il sent également pourquoi son enfant peut en tirer 20 une signification qui lui est personnelle, alors, tout en écoutant, l'enfant se sent compris jusque dans ses aspirations les plus intimes, ses désirs les plus ardents, ses angoisses, et ses désespoirs les plus graves, et aussi dans ses espérances les plus hautes. En sentant que l'histoire que ses parents lui racontent d'une façon si étrange 25 l'éclaire sur ce qui se passe dans les parties les plus obscures, les plus irrationnelles de son esprit, l'enfant comprend qu'il n'est pas seul dans la vie de fantasmes, qu'elle est partagée par les êtres qu'il aime le plus au monde et dont il a le plus besoin. Dans ces conditions les plus favorables, les contes de fées indiquent subtilement à l'enfant le moyen de tirer parti, d'une façon constructive, de ces expériences intérieures. Ils 30 lui apportent une compréhension intuitive, subconsciente de sa propre nature et de ce que l'avenir peut lui procurer s'il développe ses potentialités positives. Ils lui font sentir que, pour être un humain dans ce monde qui est le nôtre, il faut savoir affronter des épreuves difficiles, et rencontrer aussi de merveilleuses aventures. […]
Les contes de fées décrivent les états internes de l'esprit au moyen d'images et 35 d'actions. De même que l'enfant reconnaît à ses larmes qu'une personne est malheureuse ou à du chagrin, de même le conte de fées n'a pas à s'attarder sur les tristesses du héros. Quand la mère de Cendrillon meurt, on ne nous dit pas que l'héroïne est affreusement affligée, que son deuil la fait souffrir, qu'elle se sent seule, abandonnée, désespérée; on nous dit simplement: « Chaque jour, désormais, la 40 fillette se rendit sur la tombe de sa mère, et chaque jour elle pleurait… » […]
Malheureusement, certains de nos contemporains rejettent les contes de fées parce qu'ils leur appliquent des normes qui ne leur conviennent absolument pas. Si on considère que ces histoires nous décrivent la réalité, il est évident qu'elles sont alors révoltantes: cruelles, sadiques et tout ce que vous voudrez. Mais en tant que 45 symboles d'événements ou de problèmes psychologiques, elles sont parfaitement vraies.
C'est pourquoi, selon les sentiments du conteur, les contes de fées peuvent tomber à plat ou plaire intensément. La grand-mère aimante qui raconte une histoire à un enfant blotti dans son giron communique tout autre chose que les parents qui, par 50 devoir, lisent un conte sur un ton ennuyé à plusieurs enfants d'âges très différents. Pour que l'enfant puisse vivre une expérience significative et enrichissante, il est indispensable qu'il ressente la présence d'une participation active. En partageant une expérience avec un autre être humain qui, tout en étant adulte, sait ce qu'il éprouve, l'enfant a une occasion unique d'affirmer sa personnalité.
(745 mots)
1 Didactique: qui cherche à instruire, à enseigner.
Essai
Les fables, comme les contes de fées, vous paraissent-elles s'adresser exclusivement aux enfants ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur les livres VII à IX des Fables de La Fontaine, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Bettelheim) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Essai : Les fables, comme les contes de fées, vous paraissent-elles s'adresser exclusivement aux enfants ?
Réponse : Proposition d'organisation et axes de réflexion : Introduction : - Accroche : Les contes de fées et les fables sont souvent réduits à une littérature d'édification enfantine, transmise pour endormir ou éduquer les plus jeunes. - Définition et problématique : Ces formes brèves, allégoriques et narratives n'ont-elles d'intérêt que pour l'enfance, ou constituent-elles au contraire des œuvres polysémiques destinées aux adultes ? - Annonce du plan dialectique : 1. Des récits qui séduisent et forment en premier lieu l'esprit de l'enfant. 2. Des œuvres satiriques, philosophiques et politiques qui s'adressent à un public averti et adulte. 3. Une portée universelle dépassant les clivages d'âge, unissant imagination et lucidité critique. I. Une littérature privilégiée pour l'enfance : l'attrait de la fiction et la formation morale - *L'accessibilité du récit imagé :* les animaux qui parlent, le merveilleux et la simplicité de l'intrigue captent l'attention des enfants. « Le Pouvoir des Fables » (VIII, 4) montre d'ailleurs comment l'esprit humain est séduit par la fiction. - *La fonction psychologique :* selon Bruno Bettelheim, le conte permet à l'enfant d'apprivoiser ses angoisses inconscientes et de grandir en affrontant symboliquement les épreuves de l'existence. - *La pédagogie morale :* La Fontaine dédie son premier recueil au Dauphin. La fable transmet des préceptes de prudence élémentaire : la vanité punie, la méfiance envers les flatteurs et les prédateurs. II. Un miroir sans complaisance tendu aux adultes : satire sociale et réflexion philosophique - *La satire de la cour et du pouvoir :* les livres VII à IX supposent des lecteurs capables de décrypter la critique politique. On peut citer « Les Obsèques de la Lionne » et « Les Animaux malades de la peste », où la justice sert les puissants et sacrifie les faibles. - *La complexité morale :* l'homme y est dépeint avec un pessimisme lucide qui échappe à la naïveté enfantine (« Les Deux Coqs », « L'Ingratitude et l'injustice des hommes envers la Fortune »). - *Le débat philosophique :* dans le « Discours à Madame de La Sablière » (livre IX), La Fontaine réfute la théorie cartésienne des animaux-machines. C'est un débat savant inaccessible aux enfants. - *Lien avec la littérature d'idées :* l'apologue est une arme argumentative au même titre que chez Montaigne, Voltaire ou Montesquieu (Lettres persanes), qui visent un lecteur adulte et éclairé. III. Une littérature universelle réconciliant l'adulte et l'enfant en chaque lecteur - *Le double niveau de lecture :* selon l'idéal classique hérité d'Horace, « plaire et instruire », l'apologue offre le plaisir de l'histoire à tous. La profondeur de la leçon reste réservée à ceux qui savent lire entre les lignes (« Une morale nue apporte de l'ennui ; / Le conte fait passer le précepte avec lui »). - *Le rôle de l'adulte médiateur :* Bettelheim montre que le conte n'opère pleinement que si l'adulte qui le raconte y retrouve lui-même un sens. Le récit est donc une expérience partagée entre générations. - *Le réveil de l'imagination chez l'adulte :* l'adulte retrouve dans la fable et le conte une fraîcheur d'esprit et une capacité d'émerveillement qui permettent de contrer le dogmatisme ou le désenchantement. La Fontaine l'avoue lui-même : « Si Peau d'âne m'était conté, / J'y prendrais un plaisir extrême » (« Le Pouvoir des Fables »). Conclusion : - Bilan : fables et contes séduisent d'abord l'enfant par leurs images et leur merveilleux. Leur richesse symbolique, satirique et philosophique les destine pourtant aussi, et peut-être surtout, aux adultes. Ils ne s'adressent donc pas exclusivement aux enfants, mais à l'enfant et à l'adulte présents en chaque lecteur. - Ouverture : on pourra évoquer Le Petit Prince de Saint-Exupéry, dédié « à Léon Werth quand il était petit garçon », ou les contes philosophiques de Voltaire, qui prolongent cette double adresse.
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