Exercice 2 - Sujet C : Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2026
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2026)
Énoncé
Sujet C – Essai
Sujet C
Œuvre: Fran7oise de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne (en incluant les éléments de la seconde édition augmentée de 1752 suivants: l'introduction historique aux Lettres Péruviennes et les Lettres XXVIII, XXIX, XXX et XXXIV).
Parcours: « un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
Texte d'après Philippe Descola, Diversité des natures, diversité des cultures, 2010, p. 12-19
La science que je pratique, l'anthropologie 1, se méfie beaucoup du bon sens. Contrairement à ce que disait le philosophe Descartes, le bon sens n'est pas la chose du monde la mieux partagée. Les anthropologues seraient plutôt en accord avec un contemporain et mathématicien, Pascal, lorsqu'il disait: « Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Autrement dit, les habitudes de vie et les manières de penser qui sont normales en France ne le sont pas en Espagne et inversement.
C'est le rôle de l'anthropologie que de faire l'inventaire de ces différences et de tenter d'expliquer leurs raisons. Pour en faire l'inventaire, il faut aller chez les gens et observer leurs coutumes, leurs façons de faire, de dire, il faut partager leur vie quotidienne pendant plusieurs années, apprendre ce qu'ils savent, comprendre ce qu'ils font, bref, il faut faire de l'ethnographie. Les anthropologues sont donc aussi des ethnographes ou des ethnologues 2 si vous voulez. C'est une bonne initiation au problème que l'anthropologie aborde, c'est-à-dire comprendre les différences culturelles, car quelle que soit la communauté dont vous choisissez de partager la vie pendant quelque temps, dans votre pays ou très loin de chez vous, les habitudes de cette communauté seront nécessairement différentes des vôtres, plus ou moins selon la distance que vous parcourez. De ce fait, en tentant de vous identifier à des gens qui ont un mode d'existence distinct du vôtre afin de mieux les comprendre de l'intérieur en partageant leurs joies et leurs peines, les raisons qu'ils donnent pour faire ce qu'ils font, vous serez nécessairement amenés, par contraste, à questionner l'évidence des habitudes de vie de votre propre communauté. Vous serez devenus un peu autre, et parfois presque étranger à ce que vous étiez auparavant, selon la durée de votre séjour. Vous remettrez en question certaines des évidences qui paraissent relever du bon sens de votre communauté d'origine.
C'est précisément comme cela que j'ai commencé à mettre en question ce qui me paraissait aller de soi dans la différence entre les humains et les non-humains, entre les étres qui relèvent selon nous de la nature et ceux qui relèvent de la culture. C'était il y a une trentaine d'années en haute Amazonie, à la frontière de l'Équateur et du Pérou. J'étais parti étudier des Indiens que le grand public connaît sous le nom de Jivaros et qui s'appellent eux-mêmes « Achuar ». À mesure que je comprenais de mieux en mieux ce qu'ils disaient, mon étonnement face à leur manière de penser ne cessait de croître. En particulier lorsqu'ils parlaient de leurs rêves.
Lorsque je demandais aux Achuar pourquoi le cerf, le singe capucin et les plants de cacahuète se présentaient sous une apparence humaine dans leurs rêves, ils me répondaient, surpris par la naïveté de ma question, que la plupart des plantes et des animaux sont des personnes, tout comme nous. Dans les rêves, nous pouvons les voir sans leur costume animal ou sans leur costume végétal, c'est-à-dire comme des humains. Les Achuar disent en effet que la grande majorité des étres de la nature possèdent une âme analogue à celle des humains, qui leur permet de penser, de raisonner, d'éprouver des sentiments, de communiquer comme les humains, et surtout qui les conduit à se voir eux-mêmes comme des humains malgré leur apparence animale ou végétale. Pour cette raison, les Achuar disent que les plantes ou les animaux, pour la plupart d'entre eux, sont des personnes: leur humanité est morale, elle repose sur l'idée qu'ils se font d'eux-mêmes; ce n'est pas une humanité physique, qui reposerait sur l'apparence qu'ils présentent au regard d'autrui.
Tout à l'heure, j'ai employé à propos des plantes et des animaux l'expression « étres de la nature », mais cette expression est dépourvue de sens pour les Achuar. Des étres qui sont conçus et traités comme des personnes, qui ont des pensées, des sentiments, des désirs, des institutions, semblables à celles des humains ne sont plus des étres naturels. Les Achuar ignorent ces distinctions qui me semblaient évidentes entre les humains et les non-humains, entre ce qui relève de la nature et ce qui relève de la culture. Autrement dit, mon sens commun n'avait rien à voir avec le leur. Lorsque nous regardions des plantes ou des animaux, nous ne voyions pas la même chose.
(756 mots)
1 Anthropologie: science qui étudie l'ensemble des sociétés humaines.
2 Les ethnographes et les ethnologues étudient des populations précises.
« Vous serez devenus un peu autre »: en quoi la découverte d’un « nouvel univers » peut-elle nous transformer ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur les Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny, sur le texte de l’exercice de la contraction (texte de Philippe Descola) et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l’objet d’étude « La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
En quoi la découverte d'un « nouvel univers » peut-elle nous transformer ?
Réponse : Un essai réussi peut s'organiser ainsi : 1) La découverte d'un nouvel univers (géographique, culturel, intellectuel) provoque d'abord un dépaysement et un choc : Zilia, arrachée à son monde péruvien, doit réinterpréter une société française qui lui est étrangère (Lettres d'une Péruvienne) ; Descola, chez les Achuar, découvre une conception du monde où humains et non-humains partagent une même 'âme', ce qui bouleverse ses catégories de pensée occidentales. 2) Cette confrontation à l'altérité nous transforme en nous rendant capables de relativiser nos propres évidences culturelles : comme Descola l'écrit, on devient 'un peu autre' en prenant conscience que ce qui nous semblait relever du bon sens n'est qu'une construction culturelle parmi d'autres ; Zilia, de son côté, développe un regard critique sur les mœurs françaises (luxe, inégalités, statut des femmes) grâce à la distance qu'offre son propre système de référence inca. 3) Enfin, cette transformation peut être enrichissante et ouvrir à une meilleure connaissance de soi et de l'autre, comme le montrent aussi d'autres textes de la littérature d'idées (Montaigne, Des cannibales ; Montesquieu, Lettres persanes) qui utilisent le regard de l'étranger pour interroger la société d'origine : la rencontre avec un nouvel univers n'est donc pas seulement un dépaysement passager mais un véritable travail de décentrement qui change durablement notre rapport au monde.
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