Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2024

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2024)

Énoncé

B – La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme » / parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte: Adeline Wrona, « Le portrait, un genre médiatique ? », Effeuillage, numéro 2, juillet 2013.

Tout portrait engage un jeu de relations à trois termes, liant le sujet représenté, l'auteur de la représentation et son destinataire. Pour qu'il y ait portrait, il faut donc qu'il y ait eu cette rencontre, dont l'image, ou le texte, portent la trace. C'est ainsi que l'on peut comprendre l'enjeu communicationnel du portrait, dès la naissance du genre, attribuée par Pline le Jeune 1 à un potier grec désireux de consoler sa fille au moment où son amant la quittait pour faire la guerre au loin. L'artisan traça les contours de l'ombre projetée par le jeune homme sur le mur de son atelier, puis appliqua de l'argile sur cette forme, qu'il modela en effigie 2. Le premier portrait, donc, est porteur de toute une histoire d'affections, plurielle, mêlant liens filiaux et liens amoureux.

Tableaux, médaillons, bustes sculptés, et davantage encore pièces de monnaies ou peintures miniatures: autant d'objets qui accompagnent la vie sociale, des cérémonies nuptiales aux rituels funéraires 3, en passant par les moments de consécration politique ou professionnelle (élections, sacres, promotions).

Bien sûr, un portrait est d'abord la représentation d'un individu. Que ce personnage soit identifiable, et porte un nom qui donne son titre au tableau, est la condition d'appartenance au genre du portrait. À travers cette figure singulière, pourtant, se joue aussi une représentation du collectif: car les usages du portrait sont fondamentalement sociaux, et la représentation s'adapte à ces modes d'appropriation anticipés.

Dans un ouvrage intitulé La Société des individus, Norbert Elias [...] propose de penser l'individu comme un « je-nous », en allemand, ich-wir. Le « nous » (la société) est ce qui me permet, au terme d'un processus de socialisation, de devenir un « je ».

Le portrait participe de ce processus, dans sa circulation sociale: il promène des images d'individus adaptées à des situations collectives – cérémonies ou galeries de musées, ou même collections privées vouées à être, un jour ou l'autre, exhibées pour un regard extérieur.

Le développement des médias modernes ouvre un nouvel espace de circulation aux images individuelles. Dès la monarchie de Juillet 4, le journal quotidien se modernise, en se démocratisant; la lecture des périodiques devient une pratique culturelle courante, qui se massifie au tournant des années 1860, quand Le Petit Journal lance pour la première fois la vente au numéro.

Dans les mêmes décennies, le portrait devient un genre journalistique: l'écrivain Charles de Sainte-Beuve devient le spécialiste de ce nouveau format, hybride 5, entre technique littéraire et adaptation au support médiatique. Peu à peu, les pages du journal font leur place aux transpositions textuelles des pratiques sociales anciennes: éloges académiques, nécrologies 6, carnets de l'actualité mondaine sont autant d'occasions pour produire des portraits au quotidien.

Le texte s'enrichit de l'illustration, car la mise au point de la technique photographique, autour de 1840, et surtout celle de la lithographie 7, ont rendu la reproduction des images bien moins coûteuse. Une nouvelle famille de journaux fait alors son apparition: La Galerie contemporaine, Les Contemporains célèbres, Les Hommes du jour... Autant de titres périodiques qui se proposent de livrer, à chaque numéro, un musée mis au goût du jour, où sont exposés – par l'écrit et par l'image – les portraits des contemporains. [...]

Parfois, quand l'actualité devient breaking news, le portrait envahit le quotidien. Au lendemain du 11 septembre 2001, par exemple, le New York Times se lance dans une fascinante entreprise d'investigation qui passe par une pratique systématisée du portrait; une rédaction dans la rédaction est créée pour réunir, chaque jour, les informations nécessaires à la publication de plusieurs centaines de « Portraits of Grief ». Ces « portraits de chagrin » recomposent la biographie de tous les disparus du World Trade Center: il y en aura plus de 2 000, et leur publication durera plusieurs mois.

Le deuil collectif prend appui sur cette fresque éclatée, où la communauté nationale fragilisée se recrée une identité narrative. Les disparus du 11 Septembre exemplifient le fonctionnement du « je-nous » figuré par le portrait médiatique: à la fois uniques par leur nom, leur âge, et tout ce qui fait leur identité civile, ces héros ordinaires prennent sens dans une série et incarnent chacun à leur façon un aspect de la société américaine. [...] Tout individu représenté dans le portrait vaut 8 un peu plus que par lui-même – car en lui, c'est un peu de la société qui se donne à lire.

(735 mots)

1 Pline le Jeune: historien romain de l'Antiquité.

2 Effigie: représentation d'une personne.

3 Des cérémonies nuptiales aux rites funéraires: des mariages aux enterrements.

4 Monarchie de Juillet: régime politique de la France entre 1830 et 1848.

5 Hybride: composé d'éléments de natures ou de styles différents.

6 Nécrologies: articles consacrés à une personne morte récemment.

7 Lithographie: gravure, reproduction par impression sur un papier.

8 Vaut: est estimé à, correspond à.

Essai

Essai: Pensez-vous, comme Adeline Wrona, que « Tout individu représenté dans le portrait vaut un peu plus que par lui-même » (l. 58-59) ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte d'Adeline Wrona) et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle (cinéma, peinture, photographie...).

Énoncé: Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2024

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Essai : Pensez-vous, comme Adeline Wrona, que « Tout individu représenté dans le portrait vaut un peu plus que par lui-même » (l. 58-59) ?

Réponse : Une réponse organisée et convaincante s'articule autour des axes suivants : Introduction : - Accroche : Le portrait semble de prime abord voué à capturer la singularité d'un visage ou d'une vie individuelle. - Définition et problématique : Selon Adeline Wrona, la figure singulière n'est jamais purement individuelle : elle renvoie au collectif, à une époque, à un rôle social ou à une condition morale universelle. Dans quelle mesure le portrait dépasse-t-il l'individualité de son modèle pour acquérir une portée universelle ou critique ? - Annonce du plan. I. Le portrait ancre d'abord l'individu dans un groupe social et historique : - Le portrait médiatique et commémoratif (Wrona) : les portraits du 11 Septembre subliment les victimes ordinaires en symboles de la cohésion nationale (le « je-nous » d'Elias). - Chez La Bruyère (*Les Caractères*, livre XI « De l'Homme »), les portraits ne désignent pas des individus réels identifiés : Ménalque, le distrait, ou Gnathon, l'égoïste qui ne vit que pour soi, sont des types forgés à partir des mœurs de la société mondaine du XVIIe siècle, dont ils révèlent les travers. II. Le portrait comme miroir universel de la nature humaine : - La peinture des mœurs dépasse le siècle classique pour atteindre l'intemporel : sous les traits de Gnathon, de Ménalque ou d'Irène, qui consulte l'oracle sur ses maux et refuse d'admettre qu'elle vieillit, La Bruyère examine l'égoïsme, la vanité, l'inconstance et l'aveuglement inhérents à l'Homme (« peindre les Hommes, examiner la nature humaine »). - Dans la littérature d'idées, le portrait singulier fonctionne comme un apologue philosophique : Montaigne affirme dans les *Essais* que « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition », et Voltaire use des personnages de ses contes de la même manière. III. Les limites du dépassement : la résistance de l'individualité et le risque de réduction : - Le portrait vise aussi l'émotion intime et la préservation d'une unicité irremplaçable : c'est le cas de la légende du potier rapportée par Pline chez Wrona, ou de l'autoportrait autobiographique chez Rousseau. - Il existe aussi un risque de réduire l'individu à un stéréotype ou à un instrument idéologique (la caricature, la propagande). Conclusion : - Bilan : si le portrait part nécessairement d'une singularité, il ne prend toute sa force esthétique et morale qu'en devenant le miroir d'une société et d'une commune humanité. - Ouverture vers les arts contemporains : la photographie humaniste de Cartier-Bresson ou les portraits sociologiques de Richard Avedon.

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