Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2025
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2025)
Énoncé
Sujet C – Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
C – Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule ») / parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte: Alice Zeniter, Toute une moitié du monde, 2022.
Je ne veux pas que mes livres puissent donner une seule seconde l'illusion que le monde comme il est me va, que je m'en accommode, voire que je m'en satisfais. Alors j'écris encore et encore sur ce qui me semble insupportable – et parfois j'ai l'impression que je cherche à ne pas oublier moi-même mon insatisfaction en écrivant. Ce n'est pas forcément un choix que j'ai fait librement et dont je pourrais tirer une fierté: je sais, ou je pressens, que je me sentirais trop coupable, trop privilégiée si je faisais autrement. « L'écrivain se sent coupable d'être inutile, inactif, improductif, oisif, entretenu, coupable d'écrire dans la langue des dominants, dans celle des colonisateurs, coupable d'être passé de l'autre côté, coupable de trahir les valeurs des siens, coupable d'être fasciné par des enfantillages, coupable de jouir de fins plaisirs, alors que l'injustice, la guerre, la famine, etc. », écrit Sophie Divry 1 dans Rouvrir le roman. C'est pour cela que les auteurs et autrices exagèrent beaucoup, selon elle, la portée politique de leurs textes et du geste même d'écrire. On se raconte, par exemple, qu'une œuvre dont la forme est révolutionnaire est forcément révolutionnaire dans le fond. Et on s'appuie sur Sarraute 1 dans L'Ère du soupçon pour s'en persuader: « Les œuvres qui cherchent à se dégager de tout ce qui est imposé, conventionnel et mort, pour se tourner vers ce qui est libre, sincère et vivant, seront forcément tôt ou tard des levains 2 d'émancipation et de progrès. » Mais on peut trouver d'autres citations moins rassurantes, et Sophie Divry se tourne vers Carlos Fuentes 1, dans Géographie du roman:
« Combien de fois, enfin, l'engagement politique n'a-t-il pas été confondu avec la victoire assurée des bonnes intentions ? Il suffisait d'un roman dénonçant l'oppression d'un mineur bolivien pour que ce dernier se trouve ipso facto 3 libéré ainsi que tous les mineurs du continent. Ces livres, hélas, ne sauvèrent ni le mineur – qui ne se sauvera que par l'action politique – ni la littérature – qui ne dut son salut 4 qu'en joignant aux exigences de la cité les exigences de l'art. »
Lorsque j'écris, j'alterne entre une vision de moi dans laquelle je suis agissante et auréolée de flammèches 5 et une vision de moi où je n'apparais que comme inutile et planquée. C'est pour cela que je veux écrire seule, le plus possible, pas seulement enfermée dans une chambre à moi mais loin de ceux et de celles que j'aime. Je ne sais pas de quelle vision je vais hériter au sortir d'une journée d'écriture et quand c'est la deuxième qui me saisit, je suis triste, de mauvaise compagnie. Je passe extrêmement rapidement du « Je n'ai pas pu écrire » à « Écrire n'a aucun pouvoir ». À quoi ça sert, tout ça ? À rien. Est-ce que j'ai sauvé un mineur bolivien ? Non. Alors ce sont des heures perdues ? C'est le genre de pensées qui me retombent sur le coin de la figure au moment où je crois que je vais parfaitement bien et, alors que je suis lancée dans une activité totalement anodine – mettons que je me brosse les dents ou que je descende l'escalier en portant le panier à linge sale –, tout à coup quelque chose se déchire, se dé-cohère 6. À quoi ça sert ? Ce ne serait pas grave de répondre « à rien » si écrire était tout ce que je voulais faire de ma vie. Mais ce n'est pas le cas. Je rêve de fêtes, de projets partagés, de conversations qui ne finissent pas, de longs après-midi à nager dans la mer avec des amis. [...]
Et encore, penser que les écrits ne servent à rien, ce n'est pas le pire. Il y a parfois un autre doute qui arrive, une suspicion qui me fait mal, ou me fait me sentir sale, les cheveux comme devenus immédiatement graisseux et collés aux tempes. Elle prend plus ou moins la forme de cette phrase de Romain Gary 7: « La réalité de ceux qui souffrent nous inspire; cette inspiration, directement, ne leur rend rien » ( Vie et mort d'Émile Ajar). Ce n'est donc pas simplement que je suis inefficace et inutile face à la misère du monde, c'est que je m'en nourris et que j'en tire des bénéfices (droits d'auteur, reconnaissance, etc.), tout en prétendant qu'écrire une vie ignorée, c'est forcément lui rendre un service ou sa dignité.
(765 mots)
Notes:
1 Sophie Divry, Nathalie Sarraute, Carlos Fuentes: autrices et auteur du XXe et du XXIe siècles.
2 Levains: ferments, facteurs déclencheurs.
3 Ipso facto: (expression latine) par ce fait même.
4 Qui ne dut son salut: qui ne se sauva.
5 Auréolée de flammèches: couronnée glorieusement de flammes.
6 Se dé-cohère: (néologisme) perd sa cohérence.
7 Romain Gary: romancier du XXe siècle.
« À quoi ça sert, tout ça ? », s'interroge Alice Zeniter (l.31). L'écrivain a-t-il un rôle à jouer dans le combat pour l'égalité ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule ») d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte d'Alice Zeniter) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
L'écrivain a-t-il un rôle à jouer dans le combat pour l'égalité ?
Réponse : Une réponse organisée pourra défendre la thèse suivante : oui, l'écrivain a un rôle à jouer dans le combat pour l'égalité, mais ce rôle est ambivalent et ses effets sont difficiles à mesurer. Un plan possible : 1) L'écriture comme arme de dénonciation et de revendication directe (Olympe de Gouges qui reprend et subvertit la Déclaration des droits de l'homme pour réclamer l'égalité des sexes ; d'autres textes de l'objet d'étude comme Montesquieu, Voltaire ou Diderot dénonçant l'esclavage ou l'intolérance). 2) Les doutes sur l'efficacité réelle de cet engagement (le texte de Zeniter qui interroge le sentiment d'inutilité de l'écrivain, l'exemple de Carlos Fuentes cité dans le texte sur les limites de la littérature engagée). 3) Un rôle indirect mais réel : l'écrivain agit sur les consciences, prépare les évolutions des mentalités et légitime les combats politiques, même si son action n'est ni immédiate ni suffisante à elle seule. La conclusion pourra nuancer : l'écriture ne remplace pas l'action politique mais elle l'accompagne et la nourrit.
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