Exercice 2.A - Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2024

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2024)

Énoncé

Sujet A – Rabelais, Gargantua / Parcours: la bonne éducation

Texte: Georges Vigarello, Le Corps redressé, 1978.

A – Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV / parcours: la bonne éducation.

Texte: Georges Vigarello, Le Corps redressé, 1978.

L'auteur retrace l'histoire de la place donnée au corps dans l'éducation, du Moyen Âge au XX e siècle.

L'importance attribuée au mouvement corporel dans l'éducation est présentée comme une libération de l'enfance, face aux coercitions 1 antérieures que symboliseraient par exemple corsets et maillots 2. Cette mobilité recommandée et largement commentée, rejoint ici le dynamisme de la nature. Elle donne libre cours à une énergie enfin reconnue comme non seulement nécessaire mais « constructive ». Elle n'est plus porteuse d'un désordre en partie consenti parce qu'inévitable, mais porteuse d'un ordre jusque-là trop ignoré. Sa reconnaissance et les recommandations qui l'accompagnent correspondent à une meilleure compréhension de l'enfance et de ses besoins. La nouvelle appréhension de la tenue 3, celle qui rend cette dernière tributaire 4 d'exercices et de mouvements diversifiés, se présente donc comme libératrice. Ne pèserait plus sur l'enfant une exigence étouffante, et en définitive artificielle, d'un maintien guindé bloquant le libre jeu des muscles et des articulations. « Les exercices continuels, laissés à la seule direction de la nature 5 » sont indiqués comme étant à la fois émancipateurs et « édificateurs 6 ». L'ambition de la rectitude 7 n'est évidemment pas abandonnée; encore a-t-elle changé ses méthodes et ses justifications. Comme auparavant l'enfant se doit d'être droit, mais plus tout à fait pour les mêmes raisons, ni plus tout à fait de la même manière. La posture et sa rectitude étaient présentées comme obéissant à une exigence sociale ou mondaine. Elle est maintenant essentiellement référée à une exigence hygiénique voire physiologique.

La rectitude s'exprime en termes dépouillés où le ventre s'efface comme les épaules se retirent; rapidement esquissée, elle s'étend à l'ensemble de la silhouette. La description se plaît à l'évocation des profils. Il faut « avoir la tête droite, les épaules un peu en arrière sans avancer le ventre 8 ». Pour la première fois, le ventre n'est plus cité comme devant se porter en avant. Le redressement suppose confusément un recours accru au contrôle musculaire. Il se parle dans un discours neutre, exempt de toute moralisation. Les précisions ne se sont pas nécessairement appauvries, elles sont inséparables de l'explication qui maintenant les justifie. La norme est présentée à l'enfant comme devant rendre plus efficace la physique du corps. Mais surtout, avec Andry 9 s'était amorcée une rupture. Elle se poursuit dans la seconde moitié du siècle lorsque le mouvement semble devenu le principal recours de la pédagogie posturale 10. Elle se spécifie lorsque celui-ci est affirmé symboliser une démarche libératrice: « Les enfants qui ont déjà des maîtres, qui reçoivent diverses instructions, doivent au contraire ne connaître plus d'autres jeux que ceux dont l'exercice est le principal objet 11... »

L'enseignement de la posture reflète ici, banalement, un des repères que de multiples histoires de l'éducation se sont longtemps plu à souligner. Il réitère 12 sur le versant de la vie physique, ce qui se modifie dans des secteurs étendus de la pédagogie: un souci explicite et ostentatoire 13 de ne pas étouffer l'enfant sous des « guidages » trop pressants. De fait un changement, schématiquement représenté par l'abandon du maillot et du corset, ainsi que la promotion 14 d'un exercice multiforme, supposent un abord très différent du corps enfantin, une confiance plus grande dans ses ressources, une reconnaissance plus sûre de son autonomie possible, une mise en valeur moins captive et hésitante de ses vigueurs. L'exercice est souvent décrit ici comme une allégresse 15, comme une réconciliation avec des forces ne demandant qu'à s'affranchir: « C'est un don, je le répète, que le souverain créateur leur fait à cet âge de faiblesse... Il ne faut donc pas s'opposer à ces plaisirs 16. » Il s'assimile même à une turbulence 17 nécessaire. Sa promotion, en tout cas, est éprouvée comme une rupture, comme la transgression d'un interdit. Il s'agit, en un sens, d'effacer une « condamnation ». Il s'agit d'ironiser sur le fait que le comportement des enfants, des filles en particulier, puisse devenir « un crime digne de la plus sévère réprimande, si profitant de l'absence de leurs surveillants, ils courent ou sautent dans la chambre 18 ». La netteté du changement ne peut en rien le faire sous-estimer. C'est comme si un corps triomphant avait maintenant à éprouver ses puissances et ses pouvoirs. Il se « dépense » en s'opposant aux rigidités compassées des bienséances 19 [...].

Un tel programme ne peut aller toutefois sans instaurer à son tour ses propres contraintes, plus subtiles, plus indirectes, plus souterraines même, mais qui ne manqueront pas de faire peser l'hypothèque 20 sur une liberté si avantageusement affichée.

(752 mots)

Notes

1 Coercitions: contraintes, pressions.

2 Corsets et maillots: sous-vêtements féminins qui serrent la taille et le ventre; langes qui enveloppent et compriment le torse et les membres.

3 La tenue: la manière de se tenir.

4 Tributaire: dépendante.

5 Citation du livre de J.-J. Rousseau, L'Émile ou De l'Éducation, 1762.

6 Édificateurs: instructifs et structurants.

7 Rectitude: droiture et fermeté.

8 Citation du livre de J. Ballexserd, Dissertation sur l'éducation physique des enfants, 1762.

9 N. Andry De Boisregard (1658-1742), médecin spécialisé dans l'orthopédie.

10 Pédagogie posturale: enseignement de la posture du corps.

11 Citation extraite du livre de Brouzet, Essai sur l'éducation médicinale des enfants et sur leurs maladies, 1754.

12 Réitère: répète, recommence.

13 Ostentatoire: manifeste, souligné.

14 Promotion de: encouragement à, louange de.

15 Allégresse: joie vive et bruyante.

16 Citation de J. Ballexserd.

17 Turbulence: agitation bruyante et désordonnée; tempérament ou caractère lié à ce comportement.

18 J.-C. Desessartz, Traité de l'éducation corporelle des enfants en bas âge, 1760.

19 Bienséances: règles de comportement.

20 Faire peser l'hypothèque: déprécier, faire perdre de la valeur.

Essai: Libérer le corps permet-il de libérer l'esprit ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur Gargantua (chapitres XI à XXIV) de Rabelais, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Georges Vigarello) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Consultez la proposition de plan et de développement pour évaluer votre essai.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Libérer le corps permet-il de libérer l'esprit ?

Réponse : Introduction : À la Renaissance, l'éducation humaniste rompt avec l'ascétisme médiéval en réhabilitant le corps ; Rabelais, dans Gargantua, et plus tard Vigarello montrent que le mouvement corporel est associé à une libération. Mais peut-on affirmer que libérer le corps libère aussi l'esprit ? Nous verrons que le corps libéré est effectivement présenté comme la condition d'un esprit libre (I), mais que cette libération demeure encadrée par de nouvelles normes, corporelles comme intellectuelles (II), avant d'élargir la réflexion à d'autres formes de libération de l'esprit qui ne passent pas nécessairement par le corps (III). I. Le corps libéré, condition d'un esprit libre Chez Rabelais, l'éducation de Gargantua (ch. XXIII-XXIV) rompt avec la scolastique médiévale incarnée par les précepteurs sophistes (ch. XIV-XXII) : le précepteur Ponocrates alterne exercices physiques, jeux et étude, montrant qu'un corps sain et actif stimule l'intelligence et la curiosité. On pourra prolonger par l'abbaye de Thélème (hors des chapitres étudiés). Vigarello décrit de même l'exercice corporel comme une « allégresse », une confiance nouvelle dans les ressources de l'enfant, jugée « émancipatrice » : le corps n'est plus un obstacle à dompter mais un moteur de développement global. On peut citer aussi Montaigne (Essais, « De l'institution des enfants »), qui réclame « une tête bien faite » et valorise l'exercice physique du gentilhomme. II. Une libération qui reste encadrée par de nouvelles normes Vigarello nuance lui-même son propos. La rectitude posturale change de justification (hygiénique plutôt que mondaine), mais elle demeure une exigence et suppose un « recours accru au contrôle musculaire ». Le texte annonce ainsi des contraintes « plus subtiles, plus indirectes, plus souterraines ». De même, chez Rabelais, l'éducation nouvelle de Gargantua reste minutieusement réglée (emploi du temps strict, disciplines multiples) : la liberté affichée s'accompagne d'un encadrement exigeant, simplement moins visible. Libérer le corps ne garantit donc pas en soi la liberté de l'esprit, qui peut rester soumis à d'autres formes de dressage (religieux, social, idéologique). III. D'autres voies, non corporelles, vers la libération de l'esprit La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle montre que l'esprit se libère surtout par le savoir, le doute critique et le dialogue. Rabelais lui-même fait de l'éducation intellectuelle (langues, sciences, lecture des Anciens) le cœur de la formation de Gargantua. Les Lumières (Voltaire, Diderot, l'Encyclopédie) placent la raison et l'esprit critique au centre de l'émancipation humaine, indépendamment de toute pratique corporelle. Le corps libéré crée donc des conditions favorables (santé, confiance, plaisir), sans être une cause suffisante : la véritable liberté de l'esprit suppose aussi l'exercice du jugement, la culture et l'esprit critique. Conclusion : Libérer le corps favorise donc l'épanouissement de l'esprit en le délivrant de contraintes physiques et morales héritées du passé, comme le montrent l'éducation de Gargantua et l'histoire retracée par Vigarello. Mais cette libération n'est ni totale ni suffisante : elle instaure ses propres normes, et l'esprit ne se libère vraiment que par le savoir et l'exercice autonome du jugement. Corps et esprit apparaissent ainsi complémentaires dans l'idéal humaniste d'une éducation complète.

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