Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2023

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2023)

Énoncé

Sujet B – Essai

B — Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte: Bérengère Parmentier, « Moralistes du Grand Siècle », TDC n°1077, 2014.

Le cas des « moralistes français » nous permet d'observer la constitution historique d'un genre. C'est une lignée qui se construit œuvre après œuvre. Quelques ouvrages du XVII e siècle ont, l'un après l'autre, défini un terrain de pensée et d'écriture. Trois traits le caractérisent: un territoire d'analyse, les « mœurs » humaines; un point de vue particulier, et non systématique 1; une forme brève, dispersée, discontinue. […]

La brièveté implique la multiplicité des énoncés, qui se succèdent sans former une unité continue. Comme l'écrit François de La Rochefoucauld: « Pour bien savoir les choses, il faut en savoir le détail; et comme il est presque infini, nos connaissances sont toujours superficielles et imparfaites » ( Maximes, 106). C'est dire que les propositions peuvent se succéder à l'infini, sans jamais construire un corps de doctrine conséquent. Le discours moral devient une succession d'observations de « détail », qu'il est toujours possible et nécessaire d'enrichir, ou même de contredire. La Rochefoucauld, qui explore inlassablement les manifestations de l'amour-propre parmi les hommes, relève l'impossibilité de clore le processus d'observation: « Quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues ».

La dispersion des remarques accuse l'absence d'un point de vue unique et transcendant 2, ou d'un « grand récit », auquel se substituent des observations parcellaires, disjointes, dont l'articulation logique n'est pas évidente, ou reste même parfois totalement défaillante. « Je me contredis, il est vrai. Accusez-en les hommes, dont je ne fais que rapporter les jugements », relève ironiquement La Bruyère (« Des jugements », 93). Il suggère ainsi que les Caractères sont composés non sur la base d'un savoir supérieur, mais comme collection de discours rapportés, des « jugements » qui ont cours parmi les hommes. […]

Ce qui définit ces « moralistes », c'est l'éradication 3 de toute perspective globale, au profit de la dispersion et de la discontinuité des observations. Quelle que soit par ailleurs l'adhésion des auteurs à la religion chrétienne, ou à une morale « raisonnable », comme dit La Bruyère, le travail de l'écriture consiste à défaire par petites observations les prétentions globalisantes 4 de la pensée ou du langage. Le point de référence du discours n'est autre que l'individu écrivant, face aux pages qu'il écrit, et face au public de ses lecteurs.

Chez les « moralistes », le discours moral est affaire de saisie momentanée, qui s'accomplit à l'instant du jugement, c'est-à-dire dans l'acte même de l'écriture. Dès lors la « manière » d'écrire devient déterminante: c'est en elle que vient s'inscrire l'acte du jugement, d'un sujet instable ou insituable sur un objet en fuite. […]

« Je consens […] que l'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué, pourvu que l'on remarque mieux », explique La Bruyère dans la préface de ses Caractères. L'interruption qui marque la fin de chaque unité de discours discontinu est bien une invitation jetée au lecteur, qui est appelé à poursuivre la série des observations à partir de son point de vue personnel. Il peut se laisser séduire par la clôture formelle qui signe le « style » de La Rochefoucauld, et qui donne à son texte un ton autoritaire: « Le refus des louanges est un désir d'être loué deux fois » (154). Mais il n'en est pas moins vrai que le discours s'arrête à la fin de la phrase pour faire place aux anecdotes, aux souvenirs, aux méditations personnelles du lecteur. Quel est le sens du mot « raison » dans la formule: « Nous n'avons pas assez de force pour suivre toute notre raison » (42) ? C'est au lecteur de s'emparer de la question. Sa position se rapproche ainsi de celle de l'auteur, car chaque moraliste n'a cessé de relire et de réécrire son texte, comme s'il utilisait l'espace de silence qui isole chaque observation.

C'est le cas bien sûr de Pascal, dont nous pouvons suivre le travail sur les petits papiers découpés qui ont été conservés après sa mort. Mais l'exemple d'auteurs comme La Rochefoucauld et La Bruyère est plus probant 5 encore, puisque l'un et l'autre ont continué à reprendre et à transformer leurs textes après la première publication, tantôt réécrivant, ajoutant de nouvelles observations, tantôt retranchant des textes qui ne leur semblaient plus convenir, tantôt réagençant les unités discontinues pour produire de nouveaux effets de sens. En se faisant les relecteurs de leur propre texte, ils钟invitaient ainsi les (autres) lecteurs à devenir auteurs du seul discours moral qui leur semble pouvoir subsister, celui qui restera toujours inachevé.

(769 mots)

1 Systématique: qui propose un système de pensée global.

2 Transcendant: surplombant, supérieur.

3 Éradication: suppression.

4 Prétentions globalisantes: ambitions inatteignables de tout englober.

5 Probant: convaincant.

Peut-on selon vous tenir un discours complet et définitif sur la nature humaine ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Bérengère Parmentier) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Nombre de mots actuel:

Compare ton essai avec la proposition de correction pour évaluer ton argumentation et tes exemples.

Énoncé: Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Asie session normale 2023

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Peut-on selon vous tenir un discours complet et définitif sur la nature humaine ?

Réponse : Proposition de plan et de développement : Introduction : Depuis l'Antiquité, la littérature morale s'interroge sur la nature humaine ; pourtant les moralistes du XVIIe siècle, comme La Rochefoucauld et La Bruyère, choisissent la forme brève et fragmentaire plutôt que le traité systématique. Cela invite à se demander si un discours complet et définitif sur l'homme est seulement possible. On verra d'abord que la tentation d'un tel discours existe, avant de montrer que la nature humaine résiste à toute clôture, ce qui explique le choix d'une écriture ouverte et inachevée. I. La tentation d'un discours total sur l'homme Depuis Montaigne jusqu'aux moralistes classiques, on cherche à définir des lois générales du comportement humain : les maximes de La Rochefoucauld prétendent dévoiler le ressort universel de l'amour-propre, et La Bruyère, dans *Les Caractères*, construit des typologies (l'avare, le dévot, le courtisan) qui semblent viser une connaissance générale des mœurs. Cette ambition de vérité générale, appuyée sur l'observation et l'expérience, donne l'illusion qu'un savoir complet sur l'homme est atteignable, comme une science morale. II. Mais la nature humaine échappe à toute clôture définitive Comme le montre le texte de Bérengère Parmentier, les moralistes eux-mêmes reconnaissent l'impossibilité de clore l'observation : La Rochefoucauld écrit que "quelque découverte que l'on ait faite dans le pays de l'amour-propre, il y reste encore bien des terres inconnues". La Bruyère multiplie les portraits sans jamais prétendre les épuiser, et revendique une écriture faite de "jugements" rapportés plutôt que d'un savoir supérieur. La forme brève, discontinue et sans cesse réécrite (les auteurs reprennent et transforment leurs textes après publication) traduit cette conscience que la nature humaine, changeante et infiniment diverse selon les individus et les circonstances, ne peut se réduire à un système clos. III. Un discours toujours à reprendre, qui associe le lecteur C'est précisément cette inachèvement qui fait la valeur du discours moral : en laissant des questions ouvertes (le sens de la "raison", par exemple), les moralistes appellent le lecteur à poursuivre lui-même la réflexion à partir de son expérience. Le discours sur l'homme devient ainsi collectif et perpétuellement renouvelé, chaque époque et chaque lecteur ajoutant sa propre observation, sans qu'aucune formule ne puisse prétendre dire le dernier mot sur la nature humaine. Conclusion : Si la littérature morale cherche à éclairer la nature humaine, l'exemple des moralistes du Grand Siècle montre qu'un discours complet et définitif sur ce sujet n'est ni possible ni souhaitable : la forme fragmentaire, toujours rouverte, est la réponse la plus honnête à la complexité et à la diversité infinie des hommes.

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