Exercice 2.A - Essai · Bac STMG Français Antilles-Guyane session normale 2024
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2024)
Énoncé
Essai
A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte d'Arthur Lochmann, La Vie solide – La charpente comme éthique du faire, 2019.
Que peut-on bien vouloir dire quand on oppose le travail manuel au travail intellectuel ? Que travailler avec ses mains ne mobilise pas le cerveau ? L'opposition binaire empêche de comprendre ce qu'est la pensée matérielle. Ce n'est pas « penser avec les mains », comme le voudrait cette expression charmante mais elle aussi trop binaire. La compréhension physique de la matière, dont on a déjà parlé, n'est pas le seul fait de la main. Elle naît de l'interaction 1 constante entre le cerveau, la main et l'œil, mais qu'on ne peut situer dans aucun de ces organes en particulier. Elle s'ancre dans le corps sous la forme d'un sentiment, d'une intime intuition. Et cette compréhension physique de la matière ne suffit pas: il faut l'articuler pour la transformer en un mode d'action. La compréhension devient alors un ensemble de savoir-faire.
Certes, tout savoir intellectuel, même le plus abstrait, comporte un faire, se réalise dans une action: la connaissance d'un théorème de mathématiques inclut de savoir l'appliquer. Mais les savoir-faire se distinguent des connaissances intellectuelles en ce que ces dernières peuvent être seulement disponibles, mobilisables en cas de besoin, et stockées en attendant sur des supports techniques externes. Le mouvement d'externalisation 2 du savoir, initié par l'écriture, est aujourd'hui exacerbé 3 par le développement des nouvelles technologies et l'accessibilité permanente des savoirs offerte par celles-ci. Le rapport aux savoirs s'en trouve modifié. La connaissance devient périphérique, tandis que ce que l'on fait sien, ce que l'on intériorise, c'est la capacité à la retrouver et, surtout, à la traiter. Probablement ce rapport aux connaissances connaîtra-t-il dans les prochaines années des transformations plus importantes encore avec le développement de l'intelligence artificielle [...].
Les savoir-faire, à l'inverse, se caractérisent par le fait d'être intériorisés, incorporés. Ils comportent une dimension intuitive qui permet de reconnaître les traits saillants 4 d'une situation et d'en dégager des règles d'action. On ne consulte pas une vidéo sur Youtube pour savoir comment faire passer une poutre de cinq mètres de longueur dans une cage d'escalier, il faut avoir acquis une intuition de l'espace. Elle seule nous permettra d'orienter la poutre pour utiliser au mieux les diagonales de l'espace, elle seule aura ancré en nous la perception continue des deux extrémités de la poutre. Pour autant, il ne s'agit pas d'une aptitude magique ou innée. Bien au contraire, cette intuition est une conquête intellectuelle. L'intuition se travaille. Et dans cette élaboration, qui s'appelle l'expérience, la répétition des opérations joue un rôle décisif en permettant d'établir des liens cumulatifs 5 entre les situations vécues et les solutions retenues. L'expérience consiste ainsi en un processus d'appropriation du vécu.
Plusieurs critiques de la modernité ont diagnostiqué, voire constaté, une destruction progressive de l'expérience. D'abord, parce que la durée de vie des compétences, et donc de l'expérience de leur pratique, tend à se réduire. Dans certains domaines d'activité particulièrement orientés vers le changement – comme c'est le cas du consulting 6, dont la fonction est de changer les institutions – l'expérience est même écartée au profit du talent innovant. Plus profondément, certains penseurs de la modernité considèrent que la possibilité même de l'expérience est remise en cause par l'accélération des rythmes sociaux et professionnels. [...]
Dans des métiers artisanaux, pourtant, les techniques évoluent lentement, et les compétences conservent une importante durée de vie. L'expérience y demeure donc absolument déterminante. Avec le temps et les situations vécues, on acquiert tout un répertoire de méthodes et d'astuces qui viennent enrichir, préciser et complexifier la pensée matérielle. On estime qu'il faut environ dix mille heures de pratique pour apprendre un métier, en médecine, en musique ou dans l'artisanat. En matière de charpente, c'est en effet le temps qu'il faut pour acquérir une vision d'ensemble des différentes situations qui peuvent se présenter et pour en maîtriser tous les détails. Cette durée correspond d'ailleurs aux quelque sept années de formation (l'apprentissage puis le tour de France) qui sont traditionnellement nécessaires pour être reçu compagnon par une société compagnonnique 7.
Car le métier, en somme, consiste pour partie en des règles de bonne construction, mais aussi et surtout en des procès, des routines. Une des clés du travail efficace et réussi est en effet le bon séquençage des opérations. Ce qui différencie le professionnel expérimenté de l'amateur, c'est la méthode avec laquelle il aborde son chantier, anticipe les différentes phases de construction et les organise dans le temps. Il y a une très grande linéarité 8 du travail dans la construction: chaque étape a des répercussions contraignantes pour les suivantes, et seule l'anticipation exhaustive de ces conséquences permet d'éviter des problèmes majeurs, notamment dans la coordination avec les autres corps de métier qui interviennent sur le même bâtiment.
774 mots
1 Interaction: action de plusieurs phénomènes les uns sur les autres.
2 Mouvement d'externalisation: fait de stocker des connaissances à l'extérieur de soi.
3 Exacerbé: intensifié.
4 Saillants: marquants.
5 Liens cumulatifs: liens qui s'ajoutent.
6 Consulting: conseil aux entreprises par des professionnels externes.
7 Une société compagnonnique: le compagnonnage est une formation professionnalisante qui repose sur un Tour de France. Ce parcours va permettre à un jeune professionnel de découvrir des techniques et des méthodes de travail différentes d'une région à l'autre et de devenir Compagnon.
8 Linéarité: continuité.
Selon vous, l'expérience pratique doit-elle constituer une dimension essentielle d'une bonne éducation ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur Gargantua de Rabelais, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Selon vous, l'expérience pratique doit-elle constituer une dimension essentielle d'une bonne éducation ?
Réponse : Un essai réussi défendra une thèse nuancée : oui, l'expérience pratique est une dimension essentielle d'une bonne éducation, car elle ancre le savoir dans le corps et le rend opérant (Lochmann : la pensée matérielle, l'intuition qui se travaille par la répétition ; Rabelais : Ponocrates fait apprendre à Gargantua des savoirs concrets - observer les astres, travailler la terre, pratiquer des exercices physiques - en même temps que les lettres), mais elle ne suffit pas à elle seule : une bonne éducation suppose aussi la transmission de connaissances intellectuelles, de valeurs morales et civiques, et l'exercice du jugement critique, que Rabelais associe à l'humanisme (savoir encyclopédique, mais mis au service de la sagesse et non de la vaine érudition scolastique). L'essai pourra conclure que la bonne éducation rabelaisienne, humaniste, articule justement théorie et pratique, tête et mains, dans un équilibre semblable à celui que décrit Lochmann entre savoir intellectuel et savoir-faire incorporé.
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