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Sujet du Bac STMG Français 2024 · Antilles-Guyane Session normale
Sujet du Bac STMG de Français 2024, Antilles-Guyane Session normale : 1 exercice corrigé. Thèmes : Contraction de texte. Avec correction automatique.
Thèmes du sujet : Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Exercice 1 - Commentaire de texte · Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Vous traiterez au choix, l'un des deux sujets suivants:
1 – Commentaire de texte [20 points]
Objet d'étude: le théâtre du XVIIe au XXIe siècle.
Texte d'Emmanuel Roblès, « Epilogue » 1, Mer libre, 1965.
Magellan, célèbre navigateur et explorateur portugais du XVI e siècle, et son équipage ont embarqué à la recherche d'un passage au sud du continent américain. Après une longue errance en mer, les hommes de bord pensent qu'ils ont fait fausse route et souhaitent rentrer en Europe. Mais Magellan décide de poursuivre l'exploration. Lorsque les marins, peu rassurés pour leur vie, demandent à consulter les cartes de navigation, Magellan refuse. L'équipage se révolte. Magellan, soutenu par son neveu Alvaro, mate cette révolte et organise un tribunal à bord du navire. Il condamne à mort quatre marins pour désobéissance.
Alvaro. – Tant pis pour eux !... Aussi pourquoi s'étaient-ils mis dans l'esprit que vos cartes étaient fausses ?
Magellan, après un silence et avec douceur. – Mais elles sont fausses !
Alvaro, saisi. – Ah !... Puisque vous le dites, Monsieur…
Magellan, même ton. – Je le dis à toi seul, Alvaro, à toi seul !
Alvaro, angoissé. – Mais le passage existe, vous le savez, vous en êtes sûr !
Magellan, calme. – Il « doit » exister !
Alvaro. – Vous n'oubliez pas que vous m'avez incité à demander la tête de ces quatre hommes ! Trois d'entre eux vont mourir ! Seront-ils donc des victimes ?
Magellan. – Oui, Alvaro ! victimes de leur impatience. A forte dose l'impatience est un poison dont on meurt ! La preuve !
Alvaro. – Pourquoi ne pas leur avoir révélé à temps la vérité ? Peut-être aurait-elle apaisé cette impatience ?
Magellan. – La vérité ! Mais ils ne l'auraient pas supportée ! Ils me haïssent trop ! J'encourageais alors leur rébellion et leur livrais des armes !
Alvaro. – Ils étaient inquiets et vous venez de reconnaître, là, tout de suite, qu'ils avaient raison de l'être !
Magellan, que cette émotion agace. – Ils étaient inquiets, dis-tu ? Et moi, alors ? Penses-tu à ce que j'éprouvais, moi, chaque jour et chaque nuit, depuis ma découverte ? Enfermé dans cette caisse 2, seul, en tête à tête avec cette conviction: que les cartes ne valaient rien et que je risquais le pire ?
Alvaro. – Oui, je comprends…
Magellan. – Bon. Toutefois je t'interdis de comprendre que je te fais ces confidences par faiblesse ou parce que j'incline ce soir à m'épancher ! Mais tu t'apitoyais sur leur inquiétude ! Et moi ? Qui pouvait me donner la paix ?
Alvaro. – Je voulais dire que je comprends votre tourment 3 à imaginer ce que sera le retour en Espagne et surtout à ce que sera l'accueil du Roi !
Magellan. – Tu délires ! Je n'ai jamais songé au retour ! Ce que je redoutais, c'était cette révolte que je sentais couver ! Je la souhaitais proche, j'aurais voulu la provoquer tant me hantait la crainte d'être surpris ! D'être jeté comme toi au fond de cale 4 ! Ramené à Séville dans les chaînes et sous le poids d'accusations infamantes 5 ! Non, la révolte ne m'a pas surpris et c'est moi qui la tiens ce soir, la nuque sous mon talon !
Alvaro. – Vous triomphez et rien n'est fait pourtant. Et pour avoir douté de vous, des hommes vont mourir !
Magellan. – Ils ne devaient pas douter ! Et pour cela ils méritent de mourir ! Que valent donc ces hommes s'ils ne sont pas capables d'aller à l'extrême pointe de leur courage et de leur volonté ? Ce monde nous résiste et nous écrase ! A nous de le rendre moins opaque, moins dur à nos mains, moins ennemi ! Vivre c'est défier !
Alvaro, perdu. – Mais qu'allons-nous faire à présent ?
Magellan. – Alvaro, tu le sais bien ! Nous allons attendre ici le printemps puis nous descendrons davantage encore vers le sud, nous recommencerons à fouiller un à un chaque recoin de la côte, sans repos, tant qu'il flottera une planche sous nos pieds, tant qu'il nous restera un carré de voile, un morceau de rame. Nous perdrons tout et jusqu'à notre âme. Nous ne renoncerons jamais.
RIDEAU
1 Epilogue: dernière partie de la pièce, dénouement. — 2 Caisse: bateau. — 3 Tourment: très grande douleur morale. — 4 A fond de cale: partie la plus basse d'un bateau destinée à recevoir la cargaison. Pendant leur révolte, les marins ont capturé Alvaro et l'ont enfermé dans cette partie pour faire pression sur Magellan. — 5 Infamantes: qui déshonorent.
Vous ferez le commentaire de cette scène de théâtre en vous aidant du parcours de lecture suivant:
Une scène de révélation.
Magellan, un héros déterminé et excessif.
Exercice 2.A - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
Sujet A — Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 194 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 175 mots et au plus 213 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte d'Arthur Lochmann, La Vie solide – La charpente comme éthique du faire, 2019.
Que peut-on bien vouloir dire quand on oppose le travail manuel au travail intellectuel ? Que travailler avec ses mains ne mobilise pas le cerveau ? L'opposition binaire empêche de comprendre ce qu'est la pensée matérielle. Ce n'est pas « penser avec les mains », comme le voudrait cette expression charmante mais elle aussi trop binaire. La compréhension physique de la matière, dont on a déjà parlé, n'est pas le seul fait de la main. Elle naît de l'interaction 1 constante entre le cerveau, la main et l'œil, mais qu'on ne peut situer dans aucun de ces organes en particulier. Elle s'ancre dans le corps sous la forme d'un sentiment, d'une intime intuition. Et cette compréhension physique de la matière ne suffit pas: il faut l'articuler pour la transformer en un mode d'action. La compréhension devient alors un ensemble de savoir-faire.
Certes, tout savoir intellectuel, même le plus abstrait, comporte un faire, se réalise dans une action: la connaissance d'un théorème de mathématiques inclut de savoir l'appliquer. Mais les savoir-faire se distinguent des connaissances intellectuelles en ce que ces dernières peuvent être seulement disponibles, mobilisables en cas de besoin, et stockées en attendant sur des supports techniques externes. Le mouvement d'externalisation 2 du savoir, initié par l'écriture, est aujourd'hui exacerbé 3 par le développement des nouvelles technologies et l'accessibilité permanente des savoirs offerte par celles-ci. Le rapport aux savoirs s'en trouve modifié. La connaissance devient périphérique, tandis que ce que l'on fait sien, ce que l'on intériorise, c'est la capacité à la retrouver et, surtout, à la traiter. Probablement ce rapport aux connaissances connaîtra-t-il dans les prochaines années des transformations plus importantes encore avec le développement de l'intelligence artificielle [...].
Les savoir-faire, à l'inverse, se caractérisent par le fait d'être intériorisés, incorporés. Ils comportent une dimension intuitive qui permet de reconnaître les traits saillants 4 d'une situation et d'en dégager des règles d'action. On ne consulte pas une vidéo sur Youtube pour savoir comment faire passer une poutre de cinq mètres de longueur dans une cage d'escalier, il faut avoir acquis une intuition de l'espace. Elle seule nous permettra d'orienter la poutre pour utiliser au mieux les diagonales de l'espace, elle seule aura ancré en nous la perception continue des deux extrémités de la poutre. Pour autant, il ne s'agit pas d'une aptitude magique ou innée. Bien au contraire, cette intuition est une conquête intellectuelle. L'intuition se travaille. Et dans cette élaboration, qui s'appelle l'expérience, la répétition des opérations joue un rôle décisif en permettant d'établir des liens cumulatifs 5 entre les situations vécues et les solutions retenues. L'expérience consiste ainsi en un processus d'appropriation du vécu.
Plusieurs critiques de la modernité ont diagnostiqué, voire constaté, une destruction progressive de l'expérience. D'abord, parce que la durée de vie des compétences, et donc de l'expérience de leur pratique, tend à se réduire. Dans certains domaines d'activité particulièrement orientés vers le changement – comme c'est le cas du consulting 6, dont la fonction est de changer les institutions – l'expérience est même écartée au profit du talent innovant. Plus profondément, certains penseurs de la modernité considèrent que la possibilité même de l'expérience est remise en cause par l'accélération des rythmes sociaux et professionnels. [...]
Dans des métiers artisanaux, pourtant, les techniques évoluent lentement, et les compétences conservent une importante durée de vie. L'expérience y demeure donc absolument déterminante. Avec le temps et les situations vécues, on acquiert tout un répertoire de méthodes et d'astuces qui viennent enrichir, préciser et complexifier la pensée matérielle. On estime qu'il faut environ dix mille heures de pratique pour apprendre un métier, en médecine, en musique ou dans l'artisanat. En matière de charpente, c'est en effet le temps qu'il faut pour acquérir une vision d'ensemble des différentes situations qui peuvent se présenter et pour en maîtriser tous les détails. Cette durée correspond d'ailleurs aux quelque sept années de formation (l'apprentissage puis le tour de France) qui sont traditionnellement nécessaires pour être reçu compagnon par une société compagnonnique 7.
Car le métier, en somme, consiste pour partie en des règles de bonne construction, mais aussi et surtout en des procès, des routines. Une des clés du travail efficace et réussi est en effet le bon séquençage des opérations. Ce qui différencie le professionnel expérimenté de l'amateur, c'est la méthode avec laquelle il aborde son chantier, anticipe les différentes phases de construction et les organise dans le temps. Il y a une très grande linéarité 8 du travail dans la construction: chaque étape a des répercussions contraignantes pour les suivantes, et seule l'anticipation exhaustive de ces conséquences permet d'éviter des problèmes majeurs, notamment dans la coordination avec les autres corps de métier qui interviennent sur le même bâtiment.
774 mots
1 Interaction: action de plusieurs phénomènes les uns sur les autres.
2 Mouvement d'externalisation: fait de stocker des connaissances à l'extérieur de soi.
3 Exacerbé: intensifié.
4 Saillants: marquants.
5 Liens cumulatifs: liens qui s'ajoutent.
6 Consulting: conseil aux entreprises par des professionnels externes.
7 Une société compagnonnique: le compagnonnage est une formation professionnalisante qui repose sur un Tour de France. Ce parcours va permettre à un jeune professionnel de découvrir des techniques et des méthodes de travail différentes d'une région à l'autre et de devenir Compagnon.
8 Linéarité: continuité.
Exercice 2.A - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
Essai
A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte d'Arthur Lochmann, La Vie solide – La charpente comme éthique du faire, 2019.
Que peut-on bien vouloir dire quand on oppose le travail manuel au travail intellectuel ? Que travailler avec ses mains ne mobilise pas le cerveau ? L'opposition binaire empêche de comprendre ce qu'est la pensée matérielle. Ce n'est pas « penser avec les mains », comme le voudrait cette expression charmante mais elle aussi trop binaire. La compréhension physique de la matière, dont on a déjà parlé, n'est pas le seul fait de la main. Elle naît de l'interaction 1 constante entre le cerveau, la main et l'œil, mais qu'on ne peut situer dans aucun de ces organes en particulier. Elle s'ancre dans le corps sous la forme d'un sentiment, d'une intime intuition. Et cette compréhension physique de la matière ne suffit pas: il faut l'articuler pour la transformer en un mode d'action. La compréhension devient alors un ensemble de savoir-faire.
Certes, tout savoir intellectuel, même le plus abstrait, comporte un faire, se réalise dans une action: la connaissance d'un théorème de mathématiques inclut de savoir l'appliquer. Mais les savoir-faire se distinguent des connaissances intellectuelles en ce que ces dernières peuvent être seulement disponibles, mobilisables en cas de besoin, et stockées en attendant sur des supports techniques externes. Le mouvement d'externalisation 2 du savoir, initié par l'écriture, est aujourd'hui exacerbé 3 par le développement des nouvelles technologies et l'accessibilité permanente des savoirs offerte par celles-ci. Le rapport aux savoirs s'en trouve modifié. La connaissance devient périphérique, tandis que ce que l'on fait sien, ce que l'on intériorise, c'est la capacité à la retrouver et, surtout, à la traiter. Probablement ce rapport aux connaissances connaîtra-t-il dans les prochaines années des transformations plus importantes encore avec le développement de l'intelligence artificielle [...].
Les savoir-faire, à l'inverse, se caractérisent par le fait d'être intériorisés, incorporés. Ils comportent une dimension intuitive qui permet de reconnaître les traits saillants 4 d'une situation et d'en dégager des règles d'action. On ne consulte pas une vidéo sur Youtube pour savoir comment faire passer une poutre de cinq mètres de longueur dans une cage d'escalier, il faut avoir acquis une intuition de l'espace. Elle seule nous permettra d'orienter la poutre pour utiliser au mieux les diagonales de l'espace, elle seule aura ancré en nous la perception continue des deux extrémités de la poutre. Pour autant, il ne s'agit pas d'une aptitude magique ou innée. Bien au contraire, cette intuition est une conquête intellectuelle. L'intuition se travaille. Et dans cette élaboration, qui s'appelle l'expérience, la répétition des opérations joue un rôle décisif en permettant d'établir des liens cumulatifs 5 entre les situations vécues et les solutions retenues. L'expérience consiste ainsi en un processus d'appropriation du vécu.
Plusieurs critiques de la modernité ont diagnostiqué, voire constaté, une destruction progressive de l'expérience. D'abord, parce que la durée de vie des compétences, et donc de l'expérience de leur pratique, tend à se réduire. Dans certains domaines d'activité particulièrement orientés vers le changement – comme c'est le cas du consulting 6, dont la fonction est de changer les institutions – l'expérience est même écartée au profit du talent innovant. Plus profondément, certains penseurs de la modernité considèrent que la possibilité même de l'expérience est remise en cause par l'accélération des rythmes sociaux et professionnels. [...]
Dans des métiers artisanaux, pourtant, les techniques évoluent lentement, et les compétences conservent une importante durée de vie. L'expérience y demeure donc absolument déterminante. Avec le temps et les situations vécues, on acquiert tout un répertoire de méthodes et d'astuces qui viennent enrichir, préciser et complexifier la pensée matérielle. On estime qu'il faut environ dix mille heures de pratique pour apprendre un métier, en médecine, en musique ou dans l'artisanat. En matière de charpente, c'est en effet le temps qu'il faut pour acquérir une vision d'ensemble des différentes situations qui peuvent se présenter et pour en maîtriser tous les détails. Cette durée correspond d'ailleurs aux quelque sept années de formation (l'apprentissage puis le tour de France) qui sont traditionnellement nécessaires pour être reçu compagnon par une société compagnonnique 7.
Car le métier, en somme, consiste pour partie en des règles de bonne construction, mais aussi et surtout en des procès, des routines. Une des clés du travail efficace et réussi est en effet le bon séquençage des opérations. Ce qui différencie le professionnel expérimenté de l'amateur, c'est la méthode avec laquelle il aborde son chantier, anticipe les différentes phases de construction et les organise dans le temps. Il y a une très grande linéarité 8 du travail dans la construction: chaque étape a des répercussions contraignantes pour les suivantes, et seule l'anticipation exhaustive de ces conséquences permet d'éviter des problèmes majeurs, notamment dans la coordination avec les autres corps de métier qui interviennent sur le même bâtiment.
774 mots
1 Interaction: action de plusieurs phénomènes les uns sur les autres.
2 Mouvement d'externalisation: fait de stocker des connaissances à l'extérieur de soi.
3 Exacerbé: intensifié.
4 Saillants: marquants.
5 Liens cumulatifs: liens qui s'ajoutent.
6 Consulting: conseil aux entreprises par des professionnels externes.
7 Une société compagnonnique: le compagnonnage est une formation professionnalisante qui repose sur un Tour de France. Ce parcours va permettre à un jeune professionnel de découvrir des techniques et des méthodes de travail différentes d'une région à l'autre et de devenir Compagnon.
8 Linéarité: continuité.
Selon vous, l'expérience pratique doit-elle constituer une dimension essentielle d'une bonne éducation ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur Gargantua de Rabelais, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.B - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 188 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 169 mots et au plus 207 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
Texte d'Ilaria Gaspari, « Envie: l'œil et le mauvais œil », Petit manuel philosophique à l'intention des grands émotifs, 2021.
Les vices capitaux 1 sont généralement associés à une perte de contrôle: on finit alors par manger à outrance, par s'énerver à l'excès, [...] par paresser de manière éhontée.
Quant à l'envieux, il est l'esclave de ses propres yeux.
Il regarde dessus, il regarde de travers, il regarde mal: en bref, il n'arrive pas à ne pas regarder. Et si son regard, au moment où il croise celui de l'envié, est si chargé de haine que ce dernier s'en sent menacé, c'est parce que l'envieux ne peut pas s'empêcher, avec ses yeux devenus méchants, de voir. Rien ne lui échappe des bonheurs dont il se sent exclu, et ces bonheurs le tourmentent. Il y aurait de quoi compatir; c'est presque drôle, bien qu'inquiétant. Pourquoi pas lui ? Pourquoi n'est-ce pas lui le beau, le riche, l'heureux, l'aimé ? Je crois que peu de pensées sont plus douloureuses que ce sentiment d'injuste exclusion que l'envieux justifie pourtant a posteriori 2 avec un comportement odieux ou faux, ou ambigu. Comme un enfant qui fait un caprice: s'il n'a pas eu ce qu'il désire en étant gentil, alors autant frapper des pieds, crier, embêter tout le monde. De toute façon, il n'obtiendra pas – quelle injustice ! – ce dont les autres se repaissent 3 injustement; une maison plus belle ou un jardin à l'herbe plus verte. Il suffit d'avoir eu de la chance une fois pour paraître à ses yeux un veinard fanfaron 4 qui se prend les pieds dans des tapis de trèfle à quatre feuilles et de billets à trois chiffres. Et moi ? demande l'envieux. Et il se lamente sur son sort, et il se trouve anéanti par la comparaison. Les autres lui semblent plus rapides, plus plaisants, et attention: non pas qu'il veuille être, lui, aussi plaisant, mais il aimerait que les autres le soient un peu moins. Il n'a nulle intention d'acquérir une silhouette parfaite ni de s'améliorer, il ne compte pas faire le moindre effort pour rien obtenir, il voudrait simplement que personne, autour de lui, n'aille mieux que lui.
À l'instar du jaloux qui dit à la personne qu'il aime « Si tu n'es pas à moi, tu ne dois être à personne ! », l'envieux est un trouble-fête, mais pas parce qu'il a un intérêt particulier à gâcher les moments heureux: parce qu'il craint de se retrouver exclu des fêtes des autres. S'il ne s'amuse pas lui, alors que personne d'autre ne s'amuse. Il voudrait tant voir diminuer les privilèges des autres, suffisamment pour qu'ils se retrouvent à ce qu'il estime être le niveau des siens. Et, naturellement, plus est basse l'estime qu'il a de lui-même, plus lui semble insurmontable le fossé qu'il imagine le séparer des autres, et plus cette perception – sans doute mensongère – le fait souffrir.
Le paradoxe 5 de l'envie peut-être le plus cruel est qu'elle ne vise aucun but; c'est une souffrance totalement gratuite, qui ne peut jamais se guérir, car quand bien même cet autre dont l'envieux estime qu'il bénéficie de privilèges immérités perdrait ce qu'il possède, l'envieux resterait dans la même situation.
En attendant, le malheureux souffre: il souffre de la comparaison, terriblement. Il souffre parce qu'il ne se l'explique pas, et il souffre donc avec l'intensité désespérée, obstinée, qui anime les enfants lorsqu'ils ne se sentent pas assez aimés et s'imaginent déjà rejetés. Je me surprends à penser que cela ne peut pas être un hasard si Caïn 6, l'envieux ancestral, projette justement cette envie sur son frère – comme les petits enfants. Du reste, soyons honnête, dans cette nuit des temps de l'humanité, le choix n'était pas très large: de qui d'autre aurait-il pu être jaloux ? Certainement pas de ses parents, les autres êtres humains vivants au même moment: parce que l'envie, comme l'affirme Aristote dans sa Rhétorique 7, ne s'éprouve qu'à l'égard de personnes que nous considérons comme des pairs 8; un de nos pairs, injustement favorisé par rapport à nous. C'est une passion qui se déchaîne sur la base d'une ressemblance: si même les habitants de l'Olympe n'en furent pas épargnés, c'est précisément parce que, malgré leur nature divine, ils avaient beaucoup en commun avec les hommes, y compris un tas de faiblesses (et parfois, surtout grâce à ce coureur de Zeus, quelques rejetons). Par conséquent, ils éprouvaient un genre particulier d'envie à l'encontre des hommes qui donnaient l'impression de s'approcher un peu trop d'eux – et, usant de leur pouvoir sacré, ils faisaient en sorte de les anéantir.
750 mots
1 Les vices capitaux: la colère, l'avarice, l'orgueil, la gourmandise, la paresse, la luxure et enfin l'envie dont il est question dans la suite du texte.
2 A posteriori: après, ultérieurement.
3 Se repaissent: se nourrissent.
4 Un veinard fanfaron: une personne chanceuse qui se vante.
5 Paradoxe: anomalie, étrangeté.
6 Caïn: personnage de la Bible jaloux de son frère.
7 La Rhétorique d'Aristote est un ouvrage de philosophie de l'Antiquité.
8 Comme des pairs: comme des semblables, des personnes de même situation.
Exercice 2.B - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte d'Ilaria Gaspari, « Envie: l'œil et le mauvais œil », Petit manuel philosophique à l'intention des grands émotifs, 2021.
Les vices capitaux 1 sont généralement associés à une perte de contrôle: on finit alors par manger à outrance, par s'énerver à l'excès, [...] par paresser de manière éhontée.
Quant à l'envieux, il est l'esclave de ses propres yeux.
Il regarde dessus, il regarde de travers, il regarde mal: en bref, il n'arrive pas à ne pas regarder. Et si son regard, au moment où il croise celui de l'envié, est si chargé de haine que ce dernier s'en sent menacé, c'est parce que l'envieux ne peut pas s'empêcher, avec ses yeux devenus méchants, de voir. Rien ne lui échappe des bonheurs dont il se sent exclu, et ces bonheurs le tourmentent. Il y aurait de quoi compatir; c'est presque drôle, bien qu'inquiétant. Pourquoi pas lui ? Pourquoi n'est-ce pas lui le beau, le riche, l'heureux, l'aimé ? Je crois que peu de pensées sont plus douloureuses que ce sentiment d'injuste exclusion que l'envieux justifie pourtant a posteriori 2 avec un comportement odieux ou faux, ou ambigu. Comme un enfant qui fait un caprice: s'il n'a pas eu ce qu'il désire en étant gentil, alors autant frapper des pieds, crier, embêter tout le monde. De toute façon, il n'obtiendra pas – quelle injustice ! – ce dont les autres se repaissent 3 injustement; une maison plus belle ou un jardin à l'herbe plus verte. Il suffit d'avoir eu de la chance une fois pour paraître à ses yeux un veinard fanfaron 4 qui se prend les pieds dans des tapis de trèfle à quatre feuilles et de billets à trois chiffres. Et moi ? demande l'envieux. Et il se lamente sur son sort, et il se trouve anéanti par la comparaison. Les autres lui semblent plus rapides, plus plaisants, et attention: non pas qu'il veuille être, lui, aussi plaisant, mais il aimerait que les autres le soient un peu moins. Il n'a nulle intention d'acquérir une silhouette parfaite ni de s'améliorer, il ne compte pas faire le moindre effort pour rien obtenir, il voudrait simplement que personne, autour de lui, n'aille mieux que lui.
À l'instar du jaloux qui dit à la personne qu'il aime « Si tu n'es pas à moi, tu ne dois être à personne ! », l'envieux est un trouble-fête, mais pas parce qu'il a un intérêt particulier à gâcher les moments heureux: parce qu'il craint de se retrouver exclu des fêtes des autres. S'il ne s'amuse pas lui, alors que personne d'autre ne s'amuse. Il voudrait tant voir diminuer les privilèges des autres, suffisamment pour qu'ils se retrouvent à ce qu'il estime être le niveau des siens. Et, naturellement, plus est basse l'estime qu'il a de lui-même, plus lui semble insurmontable le fossé qu'il imagine le séparer des autres, et plus cette perception – sans doute mensongère – le fait souffrir.
Le paradoxe 5 de l'envie peut-être le plus cruel est qu'elle ne vise aucun but; c'est une souffrance totalement gratuite, qui ne peut jamais se guérir, car quand bien même cet autre dont l'envieux estime qu'il bénéficie de privilèges immérités perdrait ce qu'il possède, l'envieux resterait dans la même situation.
En attendant, le malheureux souffre: il souffre de la comparaison, terriblement. Il souffre parce qu'il ne se l'explique pas, et il souffre donc avec l'intensité désespérée, obstinée, qui anime les enfants lorsqu'ils ne se sentent pas assez aimés et s'imaginent déjà rejetés. Je me surprends à penser que cela ne peut pas être un hasard si Caïn 6, l'envieux ancestral, projette justement cette envie sur son frère – comme les petits enfants. Du reste, soyons honnête, dans cette nuit des temps de l'humanité, le choix n'était pas très large: de qui d'autre aurait-il pu être jaloux ? Certainement pas de ses parents, les autres êtres humains vivants au même moment: parce que l'envie, comme l'affirme Aristote dans sa Rhétorique 7, ne s'éprouve qu'à l'égard de personnes que nous considérons comme des pairs 8; un de nos pairs, injustement favorisé par rapport à nous. C'est une passion qui se déchaîne sur la base d'une ressemblance: si même les habitants de l'Olympe n'en furent pas épargnés, c'est précisément parce que, malgré leur nature divine, ils avaient beaucoup en commun avec les hommes, y compris un tas de faiblesses (et parfois, surtout grâce à ce coureur de Zeus, quelques rejetons). Par conséquent, ils éprouvaient un genre particulier d'envie à l'encontre des hommes qui donnaient l'impression de s'approcher un peu trop d'eux – et, usant de leur pouvoir sacré, ils faisaient en sorte de les anéantir.
750 mots
1 Les vices capitaux: la colère, l'avarice, l'orgueil, la gourmandise, la paresse, la luxure et enfin l'envie dont il est question dans la suite du texte.
2 A posteriori: après, ultérieurement.
3 Se repaissent: se nourrissent.
4 Un veinard fanfaron: une personne chanceuse qui se vante.
5 Paradoxe: anomalie, étrangeté.
6 Caïn: personnage de la Bible jaloux de son frère.
7 La Rhétorique d'Aristote est un ouvrage de philosophie de l'Antiquité.
8 Comme des pairs: comme des semblables, des personnes de même situation.
Essai
La peinture des défauts humains permet-elle aux hommes de se corriger ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur le chapitre « De l'Homme » des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.C - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 200 mots. Une tolérance de +/- 10 % est admise: votre travail comptera au moins 180 mots et au plus 220 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
Texte de Benoîte Groult, Ainsi soient-elles au XXI e siècle, 2000.
On ne se construit pas sans son passé. J’ignorais tout de ma propre histoire quand parut Le Deuxième Sexe 1 et jusqu’au nom de ces rebelles, de ces féministes avant la lettre qu’avaient été Olympe de Gouges, Pauline Roland, Hubertine Auclert, Marguerite Durand et tant d’autres, qui n’étaient jamais citées dans nos manuels scolaires ni évoquées dans nos livres d’histoire. Un autre des essais fondateurs du féminisme moderne, Une chambre à soi 2, écrit en 1923, n’avait toujours pas été traduit en France. Et Virginia Woolf, qui a dénoncé avec tant de subtilité et d’humour l’hégémonie 3 implacable du mâle, restait pour moi une simple romancière. Sans références, sans mots pour le dire, sans modèles féminins prestigieux auxquels nous identifier, comment définir notre malaise, cette sensation de vivre dans un monde dont on nous refusait le code d’accès ?
Les difficiles années d’après-guerre n’encourageaient pas non plus à remettre en question les fondations de la famille et les relations entre les sexes. Il est difficile de s’indigner d’une situation qui se produit et se reproduit depuis tant de siècles comme la chose la plus naturelle du monde.
J’avais eu vingt ans pendant la guerre, j’étais professeur de latin et je n’avais toujours pas le droit de vote. Mais tout le monde semblait trouver cela normal. Il y avait d’autres priorités, n’est-ce pas ? Et puis j’étais une de ces « jeunes filles rangées » comme on en fabriquait des milliers à l’époque, modelées par les écoles chrétiennes, si aptes à juguler tout mauvais esprit chez les filles et à étouffer toute ambition déplacée. Je soupçonnais bien qu’un carcan de traditions et de préjugés m’emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête. Mais je cherchais en vain avec qui et comment exprimer ma révolte.
Jusqu’au jour où éclata la vague de fond de 68 4, portée par une aspiration violente à la liberté et au rejet de tous les pouvoirs qu’incarnait le système patriarcal 5. Pourtant il faudra attendre le reflux de la vague gauchiste en 70 et la déception des lendemains d’utopie, surtout pour les femmes, traditionnelles flouées 6 de ce genre d’aventure, pour que toute une génération de filles nées après guerre comprennent que le salut ne viendrait que d’elles-mêmes et prennent conscience de la nécessité d’une lutte spécifique.
À toute révolution il faut un acte de naissance symbolique. Le nôtre date du 26 août 1970, jour où quelques militantes anonymes eurent l’idée de déposer à l’Arc de Triomphe une gerbe en hommage à la Femme du Soldat Inconnu. Elles furent aussitôt arrêtées par la police, mais dès le lendemain la presse annonçait « la naissance du M.L.F. 7 ». C’est « la libération des femmes, année zéro ! » titrait une revue. Ce mouvement prétendait compléter l’explosion de Mai 68, non pas en mendiant quelques mesures de faveur pour quelques femmes, mais en exigeant « tout le droit pour toutes les femmes », comme l’avait superbement formulé Olympe de Gouges en 1772. Audace qui allait d’ailleurs lui valoir la guillotine.
En donnant la parole aux femmes, à toutes les femmes, en rompant avec la modération des féministes du passé, en reconnaissant enfin la contribution majeure de Beauvoir à cette prise de conscience qui s’opérait dans une confusion joyeuse et féconde, d’innombrables groupes de réflexion allaient entreprendre une étude originale et hardie des multiples aspects de l’oppression des femmes, que tant d’entre nous ignoraient. Toutes les formes de ce que l’ethnologue Germaine Tillion appelait « la plus massive survivance de l’esclavage » sont brutalement mises en lumière. Des tabous sautent… Le langage est subverti 8 … les fondements de la famille traditionnelle sont ébranlés et mes propres fondements, sur lesquels j’avais vécu tant bien que mal depuis quarante ans, se lézardaient 9 eux aussi. Dans l’effervescence de ces groupes débordant d’énergie, exprimée dans d’innombrables journaux qui semblaient se créer par génération spontanée, je découvrais les bienfaits de la prise de parole et de ce que je ne savais pas encore appeler la « sororité » 10 puisque le mot n’existait pas dans la langue française.
On a reproché aux mouvements de libération des femmes de ne pas s’être ouverts aux hommes. C’était un réflexe de survie. La parole des femmes dans une assemblée mixte, j’avais pu l’observer dans des réunions politiques, qu’elles fussent de droite ou de gauche, était considérée comme nulle et non avenue par des auditoires toujours majoritairement masculins. Comme si elles ne s’exprimaient pas en français, leurs propos flottaient dans l’air, dénués de toute signification et de tout intérêt pour les hommes. Là, soudain, entre femmes, je découvrais la liberté de parler et le bonheur d’être écoutée. Envolés la timidité, le manque d’assurance, le doute sur mes propres capacités, la crainte perpétuelle de ne pas être à la hauteur. Tout cela s’évanouissait par le miracle d’une complicité toute neuve.
800 mots
1 Le Deuxième Sexe: essai écrit par Simone de Beauvoir.
2 Une chambre à soi: essai écrit par Virginia Woolf.
3 L’hégémonie: la domination.
4 La vague de fond de 68: mouvement général de protestation en France depuis mai 1968, d’abord étudiant puis ouvrier.
5 Patriarcal: système fondé sur l’autorité détenue par les hommes.
6 Flouées: trompées.
7 M.L.F.: mouvement de libération de la femme.
8 Subverti: bouleversé.
9 Se lézardaient: se fissuraient.
10 La « sororité »: la solidarité entre femmes.
Exercice 2.C - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
Texte de Benoîte Groult, Ainsi soient-elles au XXI e siècle, 2000.
On ne se construit pas sans son passé. J’ignorais tout de ma propre histoire quand parut Le Deuxième Sexe 1 et jusqu’au nom de ces rebelles, de ces féministes avant la lettre qu’avaient été Olympe de Gouges, Pauline Roland, Hubertine Auclert, Marguerite Durand et tant d’autres, qui n’étaient jamais citées dans nos manuels scolaires ni évoquées dans nos livres d’histoire. Un autre des essais fondateurs du féminisme moderne, Une chambre à soi 2, écrit en 1923, n’avait toujours pas été traduit en France. Et Virginia Woolf, qui a dénoncé avec tant de subtilité et d’humour l’hégémonie 3 implacable du mâle, restait pour moi une simple romancière. Sans références, sans mots pour le dire, sans modèles féminins prestigieux auxquels nous identifier, comment définir notre malaise, cette sensation de vivre dans un monde dont on nous refusait le code d’accès ?
Les difficiles années d’après-guerre n’encourageaient pas non plus à remettre en question les fondations de la famille et les relations entre les sexes. Il est difficile de s’indigner d’une situation qui se produit et se reproduit depuis tant de siècles comme la chose la plus naturelle du monde.
J’avais eu vingt ans pendant la guerre, j’étais professeur de latin et je n’avais toujours pas le droit de vote. Mais tout le monde semblait trouver cela normal. Il y avait d’autres priorités, n’est-ce pas ? Et puis j’étais une de ces « jeunes filles rangées » comme on en fabriquait des milliers à l’époque, modelées par les écoles chrétiennes, si aptes à juguler tout mauvais esprit chez les filles et à étouffer toute ambition déplacée. Je soupçonnais bien qu’un carcan de traditions et de préjugés m’emprisonnait et que je portais des menottes jusque dans ma tête. Mais je cherchais en vain avec qui et comment exprimer ma révolte.
Jusqu’au jour où éclata la vague de fond de 68 4, portée par une aspiration violente à la liberté et au rejet de tous les pouvoirs qu’incarnait le système patriarcal 5. Pourtant il faudra attendre le reflux de la vague gauchiste en 70 et la déception des lendemains d’utopie, surtout pour les femmes, traditionnelles flouées 6 de ce genre d’aventure, pour que toute une génération de filles nées après guerre comprennent que le salut ne viendrait que d’elles-mêmes et prennent conscience de la nécessité d’une lutte spécifique.
À toute révolution il faut un acte de naissance symbolique. Le nôtre date du 26 août 1970, jour où quelques militantes anonymes eurent l’idée de déposer à l’Arc de Triomphe une gerbe en hommage à la Femme du Soldat Inconnu. Elles furent aussitôt arrêtées par la police, mais dès le lendemain la presse annonçait « la naissance du M.L.F. 7 ». C’est « la libération des femmes, année zéro ! » titrait une revue. Ce mouvement prétendait compléter l’explosion de Mai 68, non pas en mendiant quelques mesures de faveur pour quelques femmes, mais en exigeant « tout le droit pour toutes les femmes », comme l’avait superbement formulé Olympe de Gouges en 1772. Audace qui allait d’ailleurs lui valoir la guillotine.
En donnant la parole aux femmes, à toutes les femmes, en rompant avec la modération des féministes du passé, en reconnaissant enfin la contribution majeure de Beauvoir à cette prise de conscience qui s’opérait dans une confusion joyeuse et féconde, d’innombrables groupes de réflexion allaient entreprendre une étude originale et hardie des multiples aspects de l’oppression des femmes, que tant d’entre nous ignoraient. Toutes les formes de ce que l’ethnologue Germaine Tillion appelait « la plus massive survivance de l’esclavage » sont brutalement mises en lumière. Des tabous sautent… Le langage est subverti 8 … les fondements de la famille traditionnelle sont ébranlés et mes propres fondements, sur lesquels j’avais vécu tant bien que mal depuis quarante ans, se lézardaient 9 eux aussi. Dans l’effervescence de ces groupes débordant d’énergie, exprimée dans d’innombrables journaux qui semblaient se créer par génération spontanée, je découvrais les bienfaits de la prise de parole et de ce que je ne savais pas encore appeler la « sororité » 10 puisque le mot n’existait pas dans la langue française.
On a reproché aux mouvements de libération des femmes de ne pas s’être ouverts aux hommes. C’était un réflexe de survie. La parole des femmes dans une assemblée mixte, j’avais pu l’observer dans des réunions politiques, qu’elles fussent de droite ou de gauche, était considérée comme nulle et non avenue par des auditoires toujours majoritairement masculins. Comme si elles ne s’exprimaient pas en français, leurs propos flottaient dans l’air, dénués de toute signification et de tout intérêt pour les hommes. Là, soudain, entre femmes, je découvrais la liberté de parler et le bonheur d’être écoutée. Envolés la timidité, le manque d’assurance, le doute sur mes propres capacités, la crainte perpétuelle de ne pas être à la hauteur. Tout cela s’évanouissait par le miracle d’une complicité toute neuve.
800 mots
1 Le Deuxième Sexe: essai écrit par Simone de Beauvoir.
2 Une chambre à soi: essai écrit par Virginia Woolf.
3 L’hégémonie: la domination.
4 La vague de fond de 68: mouvement général de protestation en France depuis mai 1968, d’abord étudiant puis ouvrier.
5 Patriarcal: système fondé sur l’autorité détenue par les hommes.
6 Flouées: trompées.
7 M.L.F.: mouvement de libération de la femme.
8 Subverti: bouleversé.
9 Se lézardaient: se fissuraient.
10 La « sororité »: la solidarité entre femmes.
Essai
En quoi la connaissance des combats passés favorise-t-elle la lutte contre les inégalités ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
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