Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Polynésie session normale 2023
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2023)
Énoncé
Sujet B — Essai
Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme » – Parcours: Peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
B - Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme » – Parcours: Peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Gérald Bronner, Apocalypse cognitive, 2021.
Le développement de la photographie nous a permis de démultiplier notre image.
Qu’on y songe: il se prenait moins d’un milliard de photographies par an en 1930 alors
qu’on en compte aujourd’hui, chaque année, près de 1000 milliards ! L’un des objectifs les
plus évidents de cette compulsion 1 photographique est de proposer ces images de nous-
5 mêmes à l’ensemble des membres de notre réseau social en scrutant le nombre de
notifications que cette exhibition produit. Nous poussons parfois l’impudeur jusqu’à
photographier le contenu de nos assiettes pour faire savoir combien même nos repas ne
sont pas banals. Mais, puisque nous sommes des légions à alimenter ainsi ce narcissisme 2,
d’où vient qu’il soit unanimement condamné ?
10 Il est vrai que cette passion photographique peut avoir des conséquences inattendues
et regrettables. Certains paysages naturels, par exemple, sont défigurés par des légions
d’instagrameurs avides de prendre et de diffuser la photo exceptionnelle. Le parc canadien
de Joffre Lakes n’est plus le même depuis que, ces dernières années, sa fréquentation s’est
accrue de plus de 250% ! La raison en est qu’il abrite trois magnifiques lacs d’eau turquoise
15 qui, surmontés par un glacier, offrent un décor magnifique ne demandant qu’à être
immortalisé. Cerise sur le gâteau, un tronc d’arbre large et solide échoué depuis une rive
permet de s’aventurer au-dessus d’un des lacs. Ce tronc a même été renommé Instalog 3.
La raison ? Sur ce tronc pouvant soutenir le poids de plusieurs individus, on peut se faire
prendre en photo en donnant l’impression qu’on est absolument seul face à la nature
20 sauvage. Un produit parfait pour récolter des cœurs sur le réseau Instagram dévolu au
partage de photographies. Faire cette photo est même devenu un passage obligé de la
visite du parc. Si chacune de ces photos était décadrée, le sentiment qu’elle inspirerait serait
bien différent: on verrait que devant le tronc s’allonge une file d’attente composées
d’individus impatients et agressifs, attendant de faire la même photo pour pouvoir partager
25 ce moment unique sur les réseaux sociaux.
Le destin d’un grand nombre de lieux de la planète a été modifié parce que le paysage
qu’ils offrent est devenu viral sur les réseaux sociaux. [...]
Ce dernier point est fondamental: toutes ces photos que nous publions sur les réseaux
sociaux s’offrent comme des échantillons de notre vie (contenu de nos assiettes, voyages,
30 réussite des enfants …). Seulement, comme nous sommes des milliards à nous livrer à ces
démonstrations, il s’ensuit une concurrence à la visibilité sociale qui ne nous fait pas toujours
du bien.
Quatre chercheurs en sciences de l’information des universités allemandes de
Humbold et de Darmstadt ont mené une étude qui montrait que l’utilisation de Facebook
35 peut créer beaucoup de frustration et de jalousie. Pourquoi ? Parce que sur ce réseau social
comme sur d’autres, chacun a tendance à se mettre en scène pour donner de sa vie un
aperçu flatteur. Cette exhibition peut créer chez celui ou celle qui en est le témoin un
sentiment d’insatisfaction en donnant l’impression, par comparaison, que sa propre vie est
moins intéressante en moyenne que celles de ses amis. Parmi les 600 individus qui ont
40 participé à l’expérience, près de 40% avaient le sentiment d’être plus malheureux après
s’être connectés au célèbre réseau, et ce sentiment était encore plus fort parmi les
personnes qui ne publiaient rien sur leur mur. Elles ressentaient plus que les autres solitude,
colère et ressentiment. Entre toutes les informations qui les blessaient, les premières en
cause étaient les photos de vacances de leurs amis. Des résultats similaires ont été obtenus
45 sur Instagram. Une recherche portant sur 1500 jeunes âgés de quatorze à vingt-quatre ans,
au Royaume-Uni, a montré que la plateforme de partage photographique générait plus de
malaise et de sentiment négatif que tous les autres réseaux sociaux. Pire, elle accroît les
symptômes d’orthorexie névrotique – la tendance pathologique à vouloir ne consommer que
des aliments sains. La raison en est bien sûr que les utilisateurs éprouvent souvent la
50 tentation de se comparer avec d’autres qui, à force de filtres et de mises en scène,
paraissent avoir des corps de dieux antiques.
Ce type de sentiment n’a certes pas attendu l’apparition d’Internet pour exister mais,
en donnant une plus grande visibilité à la mise en scène de la vie en général, la Toile l’a
amplifié. Nous avons beau avoir conscience qu’il peut s’agir d’un jeu de dupes 4, il est
55 presque impossible qu’il ne nous blesse pas. De très nombreuses études montrent en effet
que notre bonheur tient moins à ce que nous possédons objectivement qu’aux avantages
que nous croyons avoir par rapport aux autres.
(803 mots)
1 compulsion: obsession
2 narcissisme: amour excessif que l’on éprouve pour son image
3 instalog: contraction de log (journal) et instagram
4 jeu de dupes: situation où quelqu’un est trompé
Question: Connaît-on vraiment les Hommes en examinant l'image qu'ils donnent d'eux-mêmes ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Connaît-on vraiment les Hommes en examinant l'image qu'ils donnent d'eux-mêmes ?
Réponse : Proposition de plan détaillé et synthèse rédigée : Introduction : - *Accroche :* De la cour de Versailles aux réseaux sociaux contemporains, l'être humain ne cesse de composer son apparence pour autrui. - *Problématique :* L'image extérieure reflète-t-elle l'authenticité de la nature humaine ou constitue-t-elle un écran illusoire empêchant toute réelle lucidité ? - *Annonce du plan :* Dans un premier temps, l'image apparaît comme un travestissement trompeur ; pourtant, son décryptage méthodique dévoile paradoxalement les ressorts profonds de l'âme ; enfin, la connaissance véritable nécessite de transcender le spectacle social pour accéder à une éthique de l'intériorité. I. L'image de soi comme obstacle et mystification : 1. Le règne du paraître et de l'hypocrisie : La Bruyère dépeint dans *Les Caractères* (livre XI) des courtisans masqués, changeants et soumis à la comédie sociale (ex. les portraits satiriques de l'inconstant ou du flatteur). 2. La fabrique contemporaine de l'illusion : Gérald Bronner montre dans *Apocalypse cognitive* comment les filtres et les cadrages délibérés sur Instagram ou Facebook falsifient la réalité vécue pour susciter l'envie. 3. L'illusion entretenue : Montaigne rappelait déjà dans les *Essais* que la plupart des hommes jouent un rôle d'emprunt et confondent le masque avec le visage. II. Mais l'analyse du masque révèle les failles et désirs de la nature humaine : 1. Le symptôme des vanités : le besoin compulsif de soigner son reflet trahit l'amour-propre dénoncé par La Rochefoucauld et Pascal. L'ostentation est l'aveu d'un vide intérieur. 2. L'universalité des passions humaines : Bronner souligne que la jalousie et la rivalité mimétique sont catalysées par l'image d'autrui, révélant la vulnérabilité psychologique commune. 3. L'œil aiguisé du moraliste : La Bruyère ne rejette pas l'observation du dehors ; en peignant minutieusement gestes, démarches et vêtements, il démasque le ridicule et diagnostique l'aliénation des hommes. III. Vers une connaissance approfondie : dépasser le paraître : 1. La distance critique : savoir « décadrer » la vision (comme le suggère Bronner pour le parc de Joffre Lakes) pour regarder les coulisses plutôt que la scène. 2. L'introspection et l'éthique de la sincérité : Molière à travers *Le Misanthrope* ou Rousseau dans ses écrits autobiographiques invitent à sonder la conscience morale au-delà des conventions mondaines. 3. La conciliation de la lucidité et de l'humanité : connaître l'Homme consiste à comprendre pourquoi il a tant besoin de paraître, sans réduire son identité à sa seule mise en scène. Conclusion : L'image de soi ne donne pas directement à voir l'Homme tel qu'il est, mais elle le livre tel qu'il craint d'être ou désire paraître. Examiner ce spectacle avec le regard pénétrant des moralistes permet précisément de déchirer le voile et d'atteindre la vérité de notre condition.
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