Exercice 2 - Sujet A - Essai · Bac STMG Français Asie 2021 (jour 1)

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 1 (2021)

Énoncé

Essai (10 points)

Objet d'étude: La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle

A — Œuvre: Montaigne, Essais, « Des Cannibales », I, 31. Parcours: Notre monde vient d'en trouver un autre.

Objet d'étude: La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle

A – Œuvre: Montaigne, Essais, « Des Cannibales », I, 31. Parcours: Notre monde vient d'en trouver un autre.

Texte: Jennifer Hays, « Le tourisme en quête d'authenticité », Sciences Humaines, n°327, juillet 2020.

Jennifer Hays est anthropologue: elle s'intéresse aux droits et à l'éducation des peuples autochtones.

Il y a quelques années, alors que je travaillais parmi les San, au Nyae Nyae Conservancy, en Namibie, un groupe de touristes d’Australie est venu pour une visite guidée.

Les San, dits aussi Bushmen, sont des chasseurs-cueilleurs autochtones 1 d’Afrique australe. Cette catégorie générale englobe environ 100 000 personnes et plusieurs groupes linguistiques. Les San de Nyae Nyae sont connus comme Ju/'hoansi. Comme dans nombre de sociétés égalitaires de petite taille, cette autodésignation se traduit comme « les vrais gens ».

Je me glissai parmi les touristes pendant qu'un groupe de San, vêtus d'habits traditionnels en peaux d'animaux, les menait dans la brousse. Assisté par un jeune homme qui traduisait en anglais, le guérisseur local décrivit différentes plantes, leurs usages médicaux et alimentaires. Les femmes montrèrent comment utiliser des bâtons à creuser pour tirer des tubercules 2 du sol sablonneux du désert. Les chasseurs firent étalage des techniques de fabrication des arcs et des flèches, expliquant comment ils extraient du poison d’une larve qui se trouve sous un arbre particulier afin d’en enduire les projectiles. Ils confectionnèrent un collet 3 pour attraper de petits oiseaux et mammifères, et allumèrent un feu avec deux bâtons et de l’herbe sèche.

Les Australiens furent impressionnés et posèrent de nombreuses questions. Alors qu'ils s’apprêtaient à quitter le village, je les écoutais vanter la culture des San. Ce qui me poussa à leur demander s’ils voyaient des similitudes entre les San et les Aborigènes de leur propre pays. À mon grand désarroi, un homme éclata de rire, approuvé par plusieurs de ses compatriotes: « Les Aborigènes ? Ils n’ont plus aucune connaissance de la sorte ! Ces parasites ne font que boire de l'alcool, mendier de l'argent, vivre de l'aide du gouvernement ! » Mes efforts pour questionner leurs stéréotypes furent accueillis avec le mépris de ceux qui « savent de qui ils parlent ».

Ces touristes ne s’intéressaient pas aux peuples de leur propre pays, qui ont pourtant tant en commun avec les San. Comme tant d’autres, ils étaient venus à Nyae Nyae en quête d'authenticité, voir de vrais Bushmen. Mais que signifie être un « vrai » autochtone ?

Plusieurs réalités sont étroitement entrelacées pour les San, les Aborigènes d’Australie et pratiquement toutes les communautés autochtones survivantes: un lien profond avec la terre et leurs ancêtres, et un riche héritage de connaissances et de compétences ancrées dans, et exprimées à travers leurs cultures et langues uniques, d’une part; et de l’autre une histoire de colonisation, de génocide, d’aliénation de leurs terres, de travail forcé, qui en de nombreux endroits a conduit à la déstructuration des communautés, à la dépendance, à la stigmatisation 4 et à l’assimilation. […]

Dès lors, pour les Ju/'hoansi comme pour d'autres communautés, le tourisme remplit plusieurs objectifs importants. Il peut fournir des revenus indispensables – les opportunités économiques sont très limitées à Nyae Nyae. Il offre également aux peuples autochtones l'occasion de communiquer leur culture à des étrangers. Lorsque la relation est bien conçue, elle peut offrir un point de contact crucial, en accroissant à la fois la reconnaissance de situations souvent précaires, et l'appréciation de leur légitimité et valeur pour l'humanité. De plus, lorsqu'une communauté contrôle sa propre présentation et ses revenus, le tourisme fournit un contexte dans lequel les communautés peuvent continuer à valider leurs compétences et leur culture, et les transmettre aux générations futures. Mais tout cela ne peut se faire que lorsque les gens ont le contrôle effectif de leurs ressources, et du tourisme dans leur territoire. Dans d’autres endroits, des lodges 5 et des voyagistes sans scrupule peuvent les exploiter.

Alors, n’existent-ils plus que comme attraction touristique ? Reformulons la question: qui sont-ils quand les touristes ne les regardent pas ? Ont-ils l'air moins authentiques dans leurs vêtements occidentaux, souvent rapiécés, qui ont remplacé les cuirs d’animaux ? Les touristes venus chercher leur propre image du « réel » imposent à des communautés comme les San un rêve impossible. Ils veulent que les peuples autochtones se comportent comme on s’imagine qu'ils l’ont fait, il y a longtemps, avant les changements dramatiques de la colonisation. Cet univers n’existe plus, mais ces peuples existent ! Ils conservent leur héritage culturel et ils font leur chemin dans le monde moderne, à leur manière. […]

Les peuples autochtones ont beaucoup à nous apporter, mais il nous faudra mieux comprendre qui ils sont, et pour cela abandonner nos stéréotypes de qui ils doivent être.

(747 mots)

1 Autochtones: originaires du lieu où ils habitent, et que leurs ancêtres ont également habité.

2 Tubercule: racine comestible.

3 Collet: piège formé à l'aide d'un nœud.

4 Stigmatisation: désignation publique humiliante, à valeur de critique et de condamnation.

5 Lodges: complexes hôteliers.

Essai: Le tourisme et plus généralement notre rencontre avec l'Autre nous permettent-ils de nous défaire de nos stéréotypes, ou au contraire nous amènent-ils à les renforcer ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur « Des Cannibales » ( Essais, I, 31) de Montaigne, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Jennifer Hays) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Énoncé: Exercice 2 - Sujet A - Essai · Bac STMG Français Asie 2021 (jour 1)

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Essai : Le tourisme et plus généralement notre rencontre avec l'Autre nous permettent-ils de nous défaire de nos stéréotypes, ou au contraire nous amènent-ils à les renforcer ?

Réponse : ### Pistes d'élaboration et proposition de réponse rédigée #### I. Le voyage et le tourisme risquent souvent d'exacerber les préjugés et d'enfermer l'Autre dans un spectacle 1. La consommation d'un exotisme artificiel : Comme le dénonce Jennifer Hays, le tourisme en quête d'« authenticité » impose aux populations un « rêve impossible », celui d'une tradition muséifiée. Les touristes refusent la modernité des San pour ne voir que des peaux de bêtes et des danses traditionnelles. 2. L'aveuglement ethnocentrique : Chez Montaigne, les conquistadors et la majorité des Européens jugent barbare ce qui n'est pas de leur coutume (« chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage »). Les touristes australiens de l'anecdote de Hays admirent les San lointains mais méprisent les Aborigènes locaux, reproduisant un racisme systémique masqué par un attrait superficiel pour l'exotisme lointain. #### II. Pourtant, la véritable rencontre constitue l'expérience première du décentrement et de la critique de soi 1. La relativité des coutumes : Montaigne, dans « Des Cannibales », tire parti de sa rencontre avec trois Amérindiens à Rouen (1562) et des récits d'un homme simple pour inverser la notion de barbarie : la cruauté raffinée des guerres de religion européennes dépasse de loin l'anthropophagie rituelle des Tupinambas. 2. Le regard étranger comme miroir critique : À l'instar des *Lettres persanes* de Montesquieu ou du *Supplément au Voyage de Bougainville* de Diderot, la confrontation à d'autres manières de vivre fait voler en éclat les évidences européennes. Les Amérindiens observent avec stupeur les inégalités criantes de la société française (les « moitiés d'hommes » affamées devant les palais). #### III. Vers une éthique de la rencontre : dépasser l'illusion pour bâtir un dialogue équitable 1. L'abandon de la posture de spectateur : La rencontre ne devient émancipatrice que si l'Autre cesse d'être un objet de curiosité touristique ou ethnologique pour devenir un sujet autonome, doté d'une voix politique et historique (droit à l'autodétermination, gestion de ses propres ressources chez Hays). 2. La reconnaissance de la commune humanité : L'humanisme montaignien enseigne que « chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition ». La rencontre n'a pas vocation à célébrer une différence folklorique mais à élargir notre horizon moral et politique.

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