Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Nouvelle-Calédonie session normale 2025

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2025)

Énoncé

B – La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme » / parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte: Colette Arnould, La Satire, une histoire dans l'histoire, 1996.

1 Le satirique 1 a tellement mauvaise réputation qu'avant même d'avoir ouvert la bouche ou couché la moindre phrase sur le papier, il est déjà coupable. […] Pourtant, les satiriques sont tous d'accord là-dessus: ce n'est pas le goût de médire qui les pousse. Pas du tout. Et s'ils remuent un peu la fange 2, est-ce de leur faute ? Non évidemment. 5 Que les hommes changent, et on verra. Seulement, tout bien réfléchi, ce serait fort ennuyeux. La terre est pleine de fous et le spectacle est tellement réjouissant que notre satirique en arrive à assimiler le monde à un vaste théâtre où se joue la « comédie de la vie ». Et parce que « les hommes paraissent déguisés de mille manières quand ils ne changent pas de déguisement » 3, parce que les institutions ne sont que le reflet de leur 10 folie, rien n'échappe à la satire. Le seul problème, dans cette affaire-là, c'est que « les peintures satiriques sont comme des fusées volantes 4, celui qui conduit l'artifice n'a jamais dessein de blesser personne, cependant la baguette retombe toujours sur quelqu'un » 5.

J'observe « d'un œil doux-amer » nous dit Régnier 6; « Tout le monde s'y voit; et 15 ne s'y sent nommé ». Vite dit cela, car si comme tous ses semblables il connut quelques ennuis, ce n'est pas par hasard. Le jeu de paume 7 que tenait son père lui offrait, il est vrai, un terrain de choix. C'était tellement irrésistible qu'il ne résista pas et se mit à passer chacun au crible 8. Incapable de se priver du plaisir d'en faire profiter ses amis, ses 20 bons mots finirent par revenir aux victimes qui, bien peu perspicaces 9, laissèrent éclater leur indignation. Alors Régnier mis en verve 10 montra ce dont il était capable aggravant si bien son cas qu'il lui fallut quitter Chartres pour Paris. Un peu chagrin peut-être, content, à n'en pas douter, de son mauvais coup, persuadé, c'est sûr, qu'il y avait là quelque chose à 25 faire, et que c'était infiniment plus intéressant que toutes les poésies galantes auxquelles on aurait aimé le voir se livrer.

Une telle attitude résume parfaitement l'esprit satirique: saisissant spontanément la faille et ne blessant que parce qu'il vise juste, une fois commencé ses ravages, impossible de l'arrêter. Mais parce que cela ne va pas sans difficultés, c'est en riant sous 30 cape qu'il s'efforcera de faire croire qu'on lui prête de mauvaises intentions. […]

Le propre de la satire est […] de se décharger de ce qui lui est intolérable. Se sauvant de tout par la dérision, la satire pourtant ne se rit pas de tout, mais si ses peintures 35 au vitriol 11 ne le disent que trop, elle ne peut s'empêcher de penser que les pires horreurs ne sont jamais que le résultat de dérisoires aberrations 12. Alors la satire change en étincelles la braise qui couve et transforme une souffrance en plaisir. Alceste 13 est malheureux, Voltaire, lui, s'amuse. Ce que l'on prenait pour une tragédie n'est peut-être 40 après tout qu'une vaste comédie, et la satire permet de dormir tranquille en renonçant aux beaux raisonnements derrière lesquels on s'épuiserait inutilement à convaincre.

La satire n'en est pas moins méchante pour autant, mais sa méchanceté est une méchanceté toute ludique 14. À l'image du chat jouant avec la souris, la satire tourne et 45 retourne en tous sens un même sujet, jusqu'au moment où la violence calculée trouve son assouvissement dans le coup qui abat sa victime. Le plus souvent pourtant, elle égratigne plus qu'elle n'écrase, même si de telles égratignures peuvent être mortelles; elle empêtre si bien l'autre dans ses filets qu'il n'a plus aucune chance de s'en sortir. Son 50 arme c'est le ridicule, son triomphe, l'évidence avec laquelle elle s'impose. Magnanime 15 en un sens, elle peut alors abandonner sa proie, mais sa magnanimité n'est pas dépourvue de sadisme.

Tout cela tend à ramener la satire à… l'art de se faire des ennemis. « Pour être heureux en vivant dans le monde, dit Chamfort 16, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement paralyser. » Certes. Seulement le satirique, lui, se refuse à cette paralysie-là. Incapable de renier ce qu'il est, incapable de rentrer dans le rang et se moquant bien de plaire, ne cherchant même pas à afficher son indépendance d'esprit, c'est le plus naturellement du monde qu'il se marginalise, et c'est bien ce qu'on ne lui pardonne pas. Il lui arrive alors de devoir, à son tour, faire face aux attaques.

(780 mots)

1 Le satirique: le poète satirique.

2 La fange: la boue.

3 Citation d'Érasme, extraite de son ouvrage Éloge de la folie (1511).

4 Fusées volantes: il s'agit ici de fusées de feu d'artifice, montées sur des baguettes.

5 Citation extraite de la Satire nouvelle contre les femmes (1698).

6 Mathurin Régnier est un auteur satirique du XVIIe siècle.

7 Jeu de paume: salle qui était destinée à un jeu de raquettes.

8 Passer au crible: soumettre à une sélection, à une critique impitoyable.

9 Perspicaces: clairvoyants, lucides.

10 Mis en verve: excité à parler, fougueux et inspiré.

11 Au vitriol: acide, caustique, virulent.

12 Aberrations: erreurs, anomalies.

13 Alceste est un personnage de comédie de Molière, tourné en ridicule pour son mépris de l'humanité.

14 Ludique: divertissant, plaisant.

15 Magnanime: qui fait preuve d'indulgence envers le faible, le vaincu.

16 Chamfort est un moraliste du XVIIIe siècle.

Contraction

Vous ferez la contraction de ce texte en 195 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: votre travail comptera au moins 175 mots et au plus 215 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Essai

Peut-on peindre les hommes tels qu'ils sont sans être blessant ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Essai

Peut-on peindre les hommes tels qu'ils sont sans être blessant ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Peut-on peindre les hommes tels qu'ils sont sans être blessant ?

Réponse : Proposition de plan détaillé et d'argumentation rédigée : Introduction : - Accroche : Dans sa préface aux *Caractères*, La Bruyère affirme qu'il rend au public ce qu'il lui a emprunté, peignant d'après nature sans chercher à viser des individus particuliers. - Problématique : La représentation fidèle de la nature humaine, avec ses vices et ses vanités, condamne-t-elle nécessairement l'écrivain à heurter l'amour-propre des hommes, ou l'art moraliste peut-il instruire sans anéantir ? - Annonce du plan : 1. La vérité nue est intrinsèquement blessante pour l'ego humain et ses faux-semblants. 2. Les ressources de la littérature d'idées permettent d'amortir le choc par l'humour, le masque et la fiction. 3. La morsure satirique n'est pas une fin en soi, mais un remède nécessaire pour éveiller la conscience morale. I. La peinture fidèle du réel heurte inévitablement l'amour-propre des hommes - *L'illusion sociale mise à nu :* Comme le remarque Colette Arnould, les hommes vivent sous le masque de l'hypocrisie et des conventions. Révéler leur vanité détruit cette comédie sociale indispensable à leur confort. - *La blessure de l'identification :* Même si l'auteur prétend ne peindre que des types généraux, « la baguette retombe toujours sur quelqu'un ». Dans le livre XI « De l'Homme », les portraits de Gnathon (l'égoïste grossier) ou de Ménalque (le distrait) heurtent les contemporains qui s'y reconnaissent. - *Le scandale de la vérité :* Peindre l'homme tel qu'il est, c'est aussi révéler son inconstance, son injustice ou sa cupidité, ce que le public refuse d'admettre sans indignation (exil de Régnier, attaques contre Molière après *Tartuffe*). II. Les détours de l'art pour peindre sans blesser mortellement - *La généralisation et l'universalité :* La Bruyère recourt à des noms grecs d'emprunt (Théodecte, Giton, Phédon) pour désigner des travers universels plutôt que des personnes réelles. Le lecteur peut rire du vice sans s'estimer directement insulté. - *L'humour, l'ironie et la distance ludique :* Selon Arnould, la dérision permet de désamorcer la violence en convertissant la souffrance en plaisir esthétique. Voltaire dans *Candide* ou Montesquieu dans les *Lettres persanes* utilisent l'ironie et le regard naïf pour dépeindre la bêtise humaine sans agressivité stérile. - *L'art de la fable et du récit plaisant :* La Fontaine (« peindre pour instruire ») fait passer la critique sous les traits d'animaux, rendant la leçon digeste grâce à la séduction poétique. III. La piqûre salutaire : la blessure comme instrument d'édification morale - *La blessure féconde :* Une vérité trop édulcorée cesserait d'être efficace. Pour corriger les mœurs, le moraliste doit bousculer la complaisance de son lecteur (*castigat ridendo mores*). - *La compassion sous le scalpel :* Chez La Bruyère, la critique n'est pas animée par le mépris misanthrope d'un Alceste, mais par une lucidité empreinte de regret devant la folie du monde. - *L'examen de conscience personnel :* En se sentant blessé par un portrait, le lecteur prend conscience de ses propres faiblesses, transformant l'offense en voie d'amélioration éthique. Conclusion : S'il est impossible de peindre la réalité humaine sans égratigner l'amour-propre, le grand écrivain transforme cette blessure inévitable en instrument de lucidité et d'émancipation intellectuelle.

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