Exercice 2.A - Essai · Bac STMG Français Nouvelle-Calédonie session normale 2022
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2022)
Énoncé
Sujet A - Essai
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle - Parcours: la bonne éducation
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Le candidat traite, compte tenu de l'œuvre et du parcours étudiés durant l'année, l'un des trois sujets suivants:
A - Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte: Tzvetan Todorov, La littérature en péril, 2007.
1 À tout moment, le membre d'une société est immergé dans un ensemble de discours qui se présentent à lui comme des évidences, des dogmes 1 auxquels il devrait adhérer. Ce sont les lieux communs d'une époque, les idées reçues qui composent l'opinion publique, les habitudes de pensée, poncifs 2 et stéréotypes, qu'on peut appeler aussi « idéologie dominante », préjugés ou clichés. Depuis l'époque des 5 Lumières, nous pensons que la vocation de l'être humain exige de lui qu'il apprenne à penser par lui-même, au lieu de se contenter des visions du monde toutes faites qu'il trouve autour de lui. Mais comment y parvenir ? Dans l' Émile 3, Rousseau désigne ce processus d'apprentissage par l'expression « éducation négative » et suggère de 10 garder l'adolescent loin des livres, afin de lui éviter toute tentation d'imiter les opinions des autres. On peut toutefois raisonner autrement, puisque les idées reçues, surtout de nos jours, n'ont pas besoin de livres pour s'installer à demeure chez le jeune sujet: la télévision est déjà passée par là ! Les livres qu'il s'approprie, en revanche, 15 pourraient l'aider à quitter les fausses évidences et à libérer son esprit. La littérature a un rôle particulier à jouer ici: à la différence des discours religieux, moraux ou politiques, elle ne formule pas un système de préceptes 4; pour cette raison, elle échappe aux censures qui s'exercent sur les thèses formulées en toutes lettres. Les 20 vérités désagréables – pour le genre humain auquel nous appartenons ou pour nous-mêmes – ont plus de chances d'accéder à l'expression et d'être entendues dans une œuvre littéraire que dans un ouvrage philosophique ou scientifique.
Dans une étude récente, le philosophe américain Richard Rorty a proposé de caractériser différemment la contribution de la littérature à notre compréhension du 25 monde. Il récuse l'usage de termes comme « vérité » ou « connaissance » pour décrire cet apport, et affirme que la littérature remédie moins à notre ignorance qu'elle ne nous guérit de notre « égotisme 5 », entendu comme l'illusion d'une autosuffisance. La lecture des romans, selon lui, se rapproche moins de celle des ouvrages scientifiques, philosophiques ou politiques que d'un tout autre type d'expérience: celle 30 de la rencontre avec d'autres individus. Connaître de nouveaux personnages est comme rencontrer de nouvelles personnes, avec cette différence que nous pouvons d'emblée les découvrir de l'intérieur, chaque action du point de vue de son auteur. Moins ces personnages nous ressemblent et plus ils élargissent notre horizon, donc 35 enrichissent notre univers. Cet élargissement intérieur (semblable à certains égards à celui que nous apporte la peinture figurative) ne se formule pas en propositions abstraites, et c'est pourquoi nous avons tant de mal à le décrire; il représente plutôt l'inclusion dans notre conscience de nouvelles manières d'être, à côté de celles que 40 nous possédions déjà. Un tel apprentissage ne change pas le contenu de notre esprit, mais le contenant lui-même: l'appareil de perception plutôt que les choses perçues. Ce que les romans nous donnent est, non un nouveau savoir, mais une nouvelle capacité de communication avec des êtres différents de nous; en ce sens, ils 45 participent plus de la morale que de la science. L'horizon ultime de cette expérience n'est pas la vérité mais l'amour, forme suprême du rapport humain.
Faut-il décrire la compréhension élargie du monde humain, à laquelle nous accédons par la lecture d'un roman, comme la correction de notre égocentrisme, ainsi que le veut la description suggestive de Rorty ? Ou bien comme la découverte d'une 50 nouvelle vérité de dévoilement, vérité nécessairement partageable par d'autres hommes ? La question terminologique 6 ne me paraît pas être de première importance, pourvu que l'on accepte la forte relation qui s'établit entre le monde et la littérature, ainsi que la contribution spécifique de celle-ci par rapport au discours abstrait. La frontière, comme le remarque du reste Rorty, sépare le texte d'argumentation non du 55 texte d'imagination, mais de tout discours narratif, qu'il soit fictif ou véridique, dès lors qu'il décrit un univers humain particulier autre que celui du sujet: l'historien, l'ethnographe 7, le journaliste se retrouvent ici du même côté que le romancier. […] Penser et sentir en adoptant le point de vue des autres, personnes réelles ou personnages littéraires, est l'unique moyen de tendre vers l'universalité, et nous permet donc d'accomplir notre vocation 8.
(742 mots)
1 Dogme: principe imposé comme une certitude.
2 Poncifs: idées reçues.
3 Émile ou De l'éducation: livre sur l'éducation de Jean-Jacques Rousseau publié en 1762.
4 Préceptes: enseignements, leçons.
5 Égotisme: disposition de celui qui fait constamment référence à soi, en particulier dans le discours.
6 Terminologique: qui renvoie au vocabulaire spécifique utilisé.
7 Ethnographe: observateur des mœurs et des coutumes d'une population définie.
8 Vocation: inclination, penchant de l'homme; ce à quoi il est voué.
Comment une bonne éducation s'enrichit-elle de notre capacité à « penser et sentir en adoptant le point de vue des autres, personnes réelles ou personnages littéraires » ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur Gargantua (chapitres XI à XXIV) de Rabelais, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Tzvetan Todorov) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Nombre de mots (approximatif):
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Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Comment une bonne éducation s'enrichit-elle de notre capacité à « penser et sentir en adoptant le point de vue des autres, personnes réelles ou personnages littéraires » ?
Réponse : Plan possible en deux mouvements. I. L'éducation traditionnelle enferme dans un seul point de vue. Dans les premiers chapitres de Gargantua, l'éducation scolastique dispensée par Thubal Holoferne et Jobelin Bridé repose sur la répétition mécanique et l'autorité des maîtres : elle ne forme pas un jugement propre mais reproduit des « idées reçues », ce que Todorov nomme des « dogmes » et des « poncifs ». De même, une éducation qui se contente de transmettre un savoir figé, sans confronter l'élève à d'autres manières d'être, l'enferme dans son « égocentrisme ». II. La rencontre avec d'autres points de vue, réels ou fictifs, forme le jugement et la sensibilité. L'éducation humaniste que reçoit Gargantua auprès de Ponocrates renverse cette logique : elle multiplie les expériences concrètes, les discussions, les rencontres avec des savoirs et des pratiques variés, ce qui rejoint l'idée de Todorov selon laquelle la littérature « participe plus de la morale que de la science » en nous faisant éprouver de l'intérieur des façons d'être différentes des nôtres. Lire un roman, comme le soutient Rorty, c'est faire l'expérience d'autres consciences sans les juger de l'extérieur ; de la même façon, une bonne éducation, qu'elle passe par les livres, les voyages ou le dialogue, apprend à sortir de soi. On peut convoquer ici d'autres lectures de l'année (Montaigne et l'ouverture à l'altérité dans les Essais, Rousseau et l'Émile) ou des exemples personnels de lectures ayant élargi son propre regard. Conclusion : une bonne éducation ne se limite donc pas à l'accumulation de connaissances ; elle se mesure à la capacité qu'elle donne d'adopter, au moins par la pensée, le point de vue d'autrui, ce qui est, selon Todorov, la condition même de l'accès à l'universel.
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