Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Nouvelle-Calédonie session normale 2022

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2022)

Énoncé

Essai littéraire B – Œuvre

Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte: Bernard Lahire, « L'homme pluriel. La sociologie à l'épreuve de l'individu », Sciences humaines, n°91, février 1999.

Si l'homme nous apparaît aujourd'hui pluriel, on peut se demander si ce changement de point de vue est dû à des raisons historiques liées aux conditions de la socialisation, ou plutôt à des raisons scientifiques consécutives à des effets d'observation. La réponse est oui, dans les deux cas. […]

5 Question d'échelle et de regard scientifiques dans un premier temps. Les sciences sociales se sont d'abord intéressées aux groupes, aux structures sociales, aux contextes ou aux interactions. Puis un glissement s'est opéré vers l'étude des acteurs 1 singuliers. On a peu à peu changé de focale 2. Du statut de « cas illustratif » 10 pour illustrer les analyses de la culture d'une époque, d'un groupe, d'une classe ou d'une catégorie, on est passé à l'étude du cas singulier en tant que tel. De fait, au début du siècle, les sociologues dessinaient les portraits typiques du bourgeois, du paysan, de l'étranger, de l'ouvrier. Dès lors, le cas illustratif ne peut qu'apparaître caricatural aux yeux de ceux qui ne considèrent plus seulement l'individu comme le représentant d'un groupe, mais comme le produit complexe et singulier d'expériences 15 socialisatrices multiples. La personnalité et les attitudes d'un individu donné résultent de ce qu'il a appris à l'école, dans sa famille, son métier, ses loisirs, sa vie associative, religieuse, sentimentale... C'est la saisie du singulier qui force à voir la pluralité: le singulier est nécessairement pluriel.

20 Le changement de perspective est lié en second lieu à une évolution du monde social. Que différences en effet entre les sociétés traditionnelles et nos sociétés contemporaines. Dans les premières (la tribu ou le village), chacun peut exercer un contrôle sur autrui. La division du travail et la différenciation des fonctions sociales et 25 des sphères d'activité sont peu avancées: les domaines d'activité économique, politique, juridique, religieuse, morale, cognitive... sont imbriqués 3. Tout au long de leur vie, les acteurs sont soumis à des conditions stables. Ils n'ont pas le choix entre des modèles de socialisation différents, concurrents, contradictoires. Dans les sociétés contemporaines, en revanche, les sphères d'activité, les institutions, les produits 30 culturels et les modèles sociaux sont fortement différenciés, et les conditions de socialisation sont beaucoup moins stables. Il arrive même qu'un individu soit inséré dans des réseaux ou des institutions qui diffusent des valeurs et des modèles en opposition radicale les uns aux autres. Entre la famille, l'école, les groupes, les amis, les clubs ou associations, les médias... les enfants sont de plus en plus confrontés à des 35 situations disparates, concurrentes.

La cohérence des habitudes ou schèmes 4 d'action dépend donc de la cohérence des principes de socialisation auxquels l'acteur a été soumis. Par exemple, lorsque des mères « choisissent » de ne pas travailler pour se consacrer à l'éducation 40 de leurs enfants, ou lorsque la famille met en place tout un dispositif de surveillance (mise à l'écart de la télévision, contrôle strict des émissions regardées et des lectures...). Il y a là une stratégie visant à assurer la cohérence du modèle de socialisation, que l'on retrouve par exemple avec ces familles bourgeoises 45 traditionnelles, dans lesquelles la vie et les fréquentations des enfants sont encore sévèrement encadrées (école privée, scouts, lectures et loisirs contrôlés, etc.).

À l'inverse, dès lors qu'un acteur a été placé dans une pluralité de contextes sociaux non homogènes, son stock de dispositions, d'habitudes ou de capacités ne 50 sera pas unifié. Il aura en conséquence des pratiques hétérogènes ou contradictoires, variant selon le contexte social. C'est ce que l'on observe souvent lors de l'entrée en couple ou de l'apparition du premier enfant. Certaines femmes, qui avaient adopté le style de vie d'une femme « moderne » et « émancipée », retrouvent à cette occasion 55 ce rôle traditionnel de la femme au foyer dont elles avaient incorporé les habitudes sans toujours s'en rendre compte. La même personne se trouve ainsi porteuse d'au moins deux schémas d'action domestique. En fonction du mode d'interaction instauré avec le conjoint, l'un des deux schémas est activé et l'autre mis en veille.

On a tendance à considérer, dans une société différenciée, l'homogénéité des 55 dispositions de l'acteur comme la situation modale et la plus fréquente. Il nous semble qu'en réalité cette situation est la plus improbable et la plus exceptionnelle. Il est beaucoup plus courant en effet d'observer des individus porteurs d'habitudes disparates 5 et opposées. L'homme pluriel est la règle plutôt que l'exception.

(761 mots)

1 Acteurs: dans ce texte, individus qui agissent.

2 Focale: perspective, manière de voir les choses.

3 Sont imbriqués: se rejoignent, sont mal différenciés.

4 Des schèmes: des modèles.

5 Disparates: diverses et variées.

Sujet: Si « l'homme pluriel est la règle », peut-on en offrir un portrait général et en avoir une vue d'ensemble ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Bernard Lahire) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Essai : Si « l'homme pluriel est la règle », peut-on en offrir un portrait général et en avoir une vue d'ensemble ?

Réponse : ### Proposition de plan détaillé #### Introduction - Accroche : Des moralistes du Grand Siècle aux sciences sociales, peindre l'Homme suppose de concilier une nature commune et l'infinie diversité des individus. - Mise en tension : Pour Bernard Lahire, « l'homme pluriel est la règle ». Chacun porte des dispositions hétérogènes, issues de socialisations multiples et parfois contradictoires. Dès lors, un portrait général paraît réducteur, voire caricatural. - Problématique : La pluralité de l'homme rend-elle impossible toute vue d'ensemble, ou le portrait général peut-il consister à saisir cette pluralité elle-même ? - Annonce du plan : I. Les limites du portrait général. II. Des formes capables de saisir la pluralité. III. La pluralité comme trait universel de la nature humaine. #### I. Un portrait général menacé par la pluralité de l'homme 1. Le type risque de devenir caricature. - Lahire montre que les « portraits typiques » (le bourgeois, le paysan, l'ouvrier) paraissent caricaturaux dès que l'on regarde l'individu singulier, produit d'expériences multiples. - Un type figé ignore le contexte qui active telle ou telle disposition, comme la femme « émancipée » qui retrouve des habitudes de femme au foyer. 2. L'homme est inconstant et divisé. - La Bruyère, livre XI : « L'homme inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs : il se multiplie autant de fois qu'il a de nouveaux goûts et de manières différentes ». Il écrit aussi que les hommes « n'ont point de caractères, ou s'ils en ont, c'est celui de n'en avoir aucun qui soit suivi ». - Ménalque, le distrait, ne coïncide jamais avec lui-même. - Montaigne, « De l'inconstance de nos actions » : « Nous sommes tous de lopins » ; et dans « Du repentir » : « Je ne peins pas l'être, je peins le passage ». #### II. Des formes littéraires pour saisir la pluralité sans la réduire 1. L'écriture discontinue. - Remarques, maximes et portraits (Ménalque, Gnathon, Irène) forment chez La Bruyère une galerie. La vue d'ensemble naît de l'accumulation des facettes, non d'une définition unique. - L'essai de Montaigne, par sa forme libre et ses retouches successives, épouse un moi mouvant. 2. La multiplication des points de vue. - Montesquieu (*Lettres persanes*) et Voltaire (*Candide*, *L'Ingénu*) décentrent le regard : l'homme varie selon les sociétés, les coutumes, les institutions. - Cette relativité rejoint l'analyse de Lahire sur la différenciation des sociétés contemporaines. #### III. La pluralité comme constante : un portrait général reste possible 1. L'universel, c'est la contradiction. - Pascal : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme ! […] juge de toutes choses, imbécile ver de terre ». Le portrait général de l'homme est celui d'un être double. - La Bruyère dégage des lois générales (amour-propre, vanité, inconstance) à partir de cas singuliers. Le particulier fait voir l'universel. 2. Une vue d'ensemble qui explique au lieu de figer. - Le sociologue ne renonce pas à la généralité. Il énonce une règle (« l'homme pluriel est la règle ») et des mécanismes : les schèmes sont activés ou mis en veille selon le contexte. - La vue d'ensemble devient une grammaire des variations plutôt qu'un modèle unique. Le lecteur peut s'y reconnaître, ce qui fonde la portée morale des *Caractères*. #### Conclusion - Un portrait unifié et figé est illusoire face à l'homme pluriel. - Une vue d'ensemble reste possible si elle fait de l'inconstance et de la diversité l'objet même du portrait. Moralistes et sociologues se rejoignent ainsi : peindre l'Homme, c'est peindre ses contradictions. - Ouverture : le roman moderne (Proust, la multiplicité des « moi ») prolonge cette réflexion.

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