Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Nouvelle-Calédonie session normale 2023

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2023)

Énoncé

B - Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte: Jacqueline Plantié, La Mode du portrait littéraire en France 1641-1681, 1994.

« La mode des portraits », comme dit Samuel Chappuzeau, « est plus ancienne qu'on ne pense ». Le premier homme qui se regarda dans un ruisseau y vit son portrait. Au sens large, tout serait portrait. Dans l'Antiquité, récits bibliques, discours de Cicéron, tout peint l'homme; de même, au XVII e siècle, les plaidoyers, les oraisons funèbres 1, les œuvres dramatiques. Cependant tout n'est pas peinture mondaine 2. En fonction de ce qu'est le portrait à la mode au XVII e siècle – au temps des Précieuses 3, en 1659 –, on peut déterminer ce qui dans les siècles antérieurs, même assez reculés, en est la pierre d'attente 4: description de personnes précises (réelles et non simplement imaginaires); portraits enfermés dans une forme nette, une « forme fixe » parfois, comme dirait Lanson 5; portraits rivalisant avec la peinture de manière explicite et même systématique, avec une sorte d'application têtue, minutieuse, et ce que notre époque appellerait un complexe – tantôt de supériorité, tantôt d'infériorité – par rapport aux peintres; portraits cherchant à atteindre l'invisible par le visible, le « dedans » par le « dehors »; portraits groupés en recueils ou en « galeries ». L'ensemble des critères que nous avons retenus reposent sur la parenté profonde du portrait écrit et du portrait peint. Ils ne sont pas tels toutefois qu'ils permettent de considérer un étroit canton 6 de la littérature. Bien au contraire, il faut se rendre compte, avec surprise, que ce qui devint mode au XVII e siècle existait déjà en puissance chez de très nombreux auteurs d'autrefois qui ont inséré leurs descriptions de l'homme dans les genres les plus divers, tant le désir de peindre autrui et de se peindre soi-même, dans un effort pour mieux connaître l'un et l'autre et pour essayer de les faire durer, tant le désir de briller aussi, est enraciné en tous.

Le portraitiste est homme et peintre de l'homme. De l'homme tel que nous le voyons ? Là est la question. Il ne suffit pas de répondre en général que l'art corrige toujours la nature, et qu'un portrait ne saurait être la réplique exacte d'un être, précisément parce qu'il est portrait. En fait, si loin que nous remontions, nous découvrirons deux attitudes, ou plutôt deux ambitions opposées, parmi les auteurs de portraits. Les uns cherchent la ressemblance, les autres recréent de toutes pièces l'homme qu'ils nous montrent. Les uns sont des imitateurs, les autres sont des inventeurs. Pour les premiers, l'important, c'est la fidélité au modèle. Pour les seconds, c'est ce qu'on lui ajoute, c'est l'interprétation qu'en donne l'artiste qui le voit, c'est la leçon qu'en tire le philosophe qui médite sur lui. Les uns s'effacent devant celui qu'ils décrivent, les autres le prennent pour prétexte et cherchent à s'imposer à travers lui.

Les uns enregistrent scrupuleusement les données de l'histoire ou de l'observation, les autres se font moralistes sentencieux 7, avocats passionnés, bouffons ingénieux, poètes… Auteurs de caractères, auteurs de satires appartiennent plutôt à cette deuxième catégorie. Ils sont ceux qui « typisent », ceux qui stylisent, ceux qui déduisent, ceux qui décomposent les êtres pour jouer au puzzle, avec les morceaux.

La ligne de partage entre les portraitistes de l'homme réel et les portraitistes de l'imaginaire ne passe pas toujours entre ceux qui peignent des êtres qui ont vraiment existé (morts ou vivants) et ceux qui peignent des êtres qui n'ont pas vécu, car on peut décrire un être de fiction de manière réaliste et un être réel en le déformant. Elle passe plutôt entre ceux qui disent l'homme naïvement, et ceux qui volontairement en donnent une image dont ils sont les maîtres, entre ceux que l'on pourrait appeler – en prenant ces mots dans leur sens le plus général – les « historiens » de l'homme, et les « romanciers » de l'homme, ou bien encore, pour reprendre (peut-être un peu abusivement) l'expressive terminologie de Montaigne 8: entre ceux qui forment et façonnent l'homme, et ceux qui se contentent de le réciter.

Toutefois, la plupart du temps, le même écrivain porte en lui ces deux ambitions. Il tend à dire l'homme tel qu'il est ou tel qu'il fut, mais il ne peut s'empêcher de le simplifier ou de l'embellir; ou bien il s'imagine qu'il invente tout, et c'est au moment où il pense échapper le plus à la tyrannie de l'imitation qu'il se montre le plus véridique. Et l'on pressent que les plus beaux portraits pourraient bien réconcilier fidélité au réel et fantaisie créatrice.

(771 mots)

1 Oraisons funèbres: discours élogieux prononcés à la mort de quelqu'un.

2 Peinture mondaine: représentation des objets du monde.

3 Précieuses: femmes appartenant à des salons littéraires.

4 Ce qui en est la pierre d'attente: ce qui en prépare ou préfigure l'invention.

5 Gustave Lanson (1857-1934): historien de la littérature.

6 Canton: partie ou portion de territoire limitée.

7 Moralistes sentencieux: auteurs qui proposent des réflexions morales avec un ton grave et solennel.

8 Terminologie de Montaigne: vocabulaire spécifique à cet écrivain et philosophe du XVI e siècle.

Essai: Pour examiner la nature humaine, faut-il peindre l'homme tel qu'il est, le simplifier ou l'embellir ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Jacqueline Plantié) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Réponse enregistrée. Comparez votre essai avec la proposition de plan et de correction ci-dessous.

Énoncé: Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Nouvelle-Calédonie session normale 2023

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Pour examiner la nature humaine, faut-il peindre l'homme tel qu'il est, le simplifier ou l'embellir ? Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question.

Réponse : Introduction : Jacqueline Plantié montre que peindre l'homme oblige toujours à choisir entre fidélité au réel et recréation : il y a d'un côté les « historiens », de l'autre les « romanciers » de l'homme. Dans le livre XI des Caractères, « De l'Homme », La Bruyère veut peindre l'homme pour le corriger : « Je rends au public ce qu'il m'a prêté. » Problématique : la connaissance de la nature humaine passe-t-elle par l'exactitude du portrait, par la simplification qui en dégage l'essentiel, ou par l'embellissement qui propose un idéal ? I. Peindre l'homme tel qu'il est : une exigence de vérité. - La Bruyère part de l'observation de ses contemporains, dont les lecteurs cherchaient d'ailleurs les « clefs ». - La remarque sur les paysans (« L'on voit certains animaux farouches... ») décrit avec réalisme une misère que la société refuse de voir. - Plantié rappelle que le portrait à la mode décrit des « personnes précises » et cherche « le dedans par le dehors ». - Montaigne, dans les Essais, veut se peindre « tout entier, et tout nu ». - Peindre fidèlement, c'est refuser la flatterie et montrer l'homme sans fard. II. Simplifier, « typiser » : révéler l'universel. - Selon Plantié, les auteurs de caractères « typisent » et « stylisent ». - La Bruyère grossit un trait dominant jusqu'à la caricature : Ménalque, le distrait ; Gnathon, le glouton égoïste ; Irène, l'hypocondriaque qui consulte Esculape. - L'individu devient un type universel et intemporel, comme chez La Rochefoucauld, qui réduit les vertus à l'amour-propre en maximes frappantes. - Simplifier n'est pas mentir : c'est isoler l'essentiel pour instruire, plaire et faire réfléchir le lecteur. III. Embellir ou inventer : proposer un idéal ou un contre-modèle. - Le moraliste interprète et juge : il ajoute « la leçon qu'en tire le philosophe ». - L'idéal de l'honnête homme, ou les fictions philosophiques du XVIIIe siècle (Voltaire, Candide ; Montesquieu, Lettres persanes), déforment ou idéalisent l'homme pour mieux le faire voir. - Pascal oppose la grandeur et la misère de l'homme pour le penser dans sa contradiction. - L'invention ne trahit pas la vérité humaine : elle la met en perspective. Conclusion : Il ne faut pas choisir entre exactitude, simplification et embellissement. Comme le dit Plantié, « le même écrivain porte en lui ces deux ambitions ». Chez La Bruyère, l'observation du réel nourrit des types stylisés au service d'une visée morale, et les plus beaux portraits réconcilient « fidélité au réel et fantaisie créatrice ».

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