Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) session normale 2024

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2024)

Énoncé

B – La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme » / parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte: Marcella Leopizzi, « Considérations de La Bruyère sur la mode. Le portrait d'Iphis », dans La grâce de montrer son âme dans le vêtement, 2015.

Ayant vécu à la cour et auprès des Condé à Chantilly, [La Bruyère] a observé,

toute sa vie durant, les nobles, les courtisans, les riches, les pauvres et, en général, la

société de son époque. Aussi, dans Les Caractères, en offrant une peinture de toutes

les conditions des mœurs de son temps de la plus sordide jusqu'à la plus haute,

5 caricature-t-il avec incision¹ et humour l'hypocrite, le flatteur, le rustre, le complaisant,

l'avare, l'orgueilleux, la coquette, le célèbre distrait. Et, de ce fait, il montre un monde

factice² plein de défauts.

Convaincu que le ridicule peut instruire, tout au long de son ouvrage La Bruyère

poursuit un double objet: il veut peindre ses contemporains d'après nature et les aider

10 par là à se corriger de leurs défauts; et, tout comme Molière, La Fontaine, La

Rochefoucauld et les autres moralistes classiques, il vise aussi à discerner chez les

Français du XVIIᵉ siècle des traits éternels de la nature humaine. Son œuvre présente,

donc, à la fois un intérêt historique et documentaire, et un intérêt plus large et plus

profond, celui qui s'attache à l'homme dans sa vérité universelle. [...]

15 Ainsi, dans le grand courant de pessimisme augustinien³ de son siècle, fidèle à

la lignée de tous les moralistes classiques, La Bruyère s'attache à découvrir les traits

permanents dans la nature humaine pour en dégager des caractères éternels. En effet,

même si les contemporains sont l'objet principal de son étude, La Bruyère se donne

une tâche plus importante: dévoiler l'homme dans sa nature; sur ce point, la préface

20 est très nette: « bien que je les [les caractères et les mœurs] tire souvent de la cour

de France et des hommes de ma nation, on ne peut pas néanmoins les restreindre à

une seule cour, ni les renfermer en un seul pays ».

Témoin parfois amusé, souvent amer, de la « comédie humaine », il se révèle

comme un satirique plein d'ironie et un moraliste pénétrant. Moraliste et non pas

25 moralisateur, persuadé que le rôle du moraliste est de mettre au grand jour les

faiblesses humaines, il attaque une société basée sur la corruption de la simplicité

naturelle de l'homme. Il s'ensuit que s'il s'en prend à la cour, aux grands et aux riches,

c'est moins pour les mépriser et se donner un air de supériorité, que pour regretter que

« tout ce qui fascine cette cour méconnaisse ce qui est vrai » et essentiel. Son but est,

30 donc, de faire vivre au lecteur un moment hors de lui pour se regarder.

Ses caractères incarnent, en effet, un type, voire un concentré, un faisceau de

défauts humains, un chaos de passions contraires et de faiblesses qui se contredisent.

Ils font fonction d'outil de questionnement vis-à-vis de l'écart inconciliable entre l'être

et le paraître. Hérités de Théophraste, mais aussi d'Aristote⁴ [...], Les

35 Caractères présentent l'homme comme un livre à déchiffrer. Riche en hyperboles,

caricatures, humour, grâce au ton presque bouffon et ironique, cet ouvrage trahit

l'amertume⁵ de base, au point qu'André Gide⁶ s'écrie: « Je relis Les Caractères de La

Bruyère. Si claire est l'eau de ces bassins, qu'il faut se pencher longtemps au-dessus

pour en comprendre la profondeur ».

40 La Bruyère accumule les détails précis, concrets, qui forment une image vivante

de celui qu'il peint, puis il termine par une comparaison, une antithèse, une hyperbole

ironique, une définition, une sentence ou tout simplement une constatation de bon

sens. Très doué pour l'observation minutieuse, au travers de nombreux portraits et

d'une constante alternance entre anecdotes, considérations, dialogues et

45 monologues, il dresse une sorte de galerie constituée de différents types de

caractères. Par une satire tranchante, il dévoile les nombreuses facettes de l'âme

humaine. Il passe en revue la vie mondaine, la société parisienne, les usages, les

sentiments, les institutions. Il décrit avec lucidité⁷, férocité et finesse psychologique,

les diverses manies. Il attaque la sotte vanité⁸: cette passion inquiète de se faire valoir

50 par les plus petites choses, ou de chercher, dans les sujets les plus frivoles⁹, du nom

et de la distinction. Il se moque des mœurs: il tourne en ridicule les fats¹⁰ de cour, les

intrigues galantes, les exactions des traitants¹¹, le luxe insultant des parvenus, la

gueuserie des nobliaux de province¹², le snobisme des précieuses et des femmes

savantes, les amours de certaines grandes dames pour des acteurs et des maîtres à

55 danser, les ecclésiastiques¹³ mondains, les vices de l'appareil judiciaire, la guerre et

ses horreurs, exemple privilégié de misère et folie.

(752 mots)

¹ Avec incision: de façon profonde et blessante.

² Factice: qui manque de vérité, de naturel; fabriqué, artificiel.

³ Augustinien: en référence au philosophe saint Augustin.

⁴ Théophraste et Aristote: philosophes de l'Antiquité grecque.

⁵ Amertume: mélange de découragement et de rancœur.

⁶ André Gide (1869-1951): écrivain français.

⁷ Lucidité: clairvoyance.

⁸ Vanité: caractère d'une personne satisfaite d'elle-même.

⁹ Frivoles: légers.

¹⁰ Fats: vaniteux, prétentieux.

¹¹ Exactions des traitants: abus des financiers chargés de collecter les impôts.

¹² Gueuserie des nobliaux de province: indigence, grande pauvreté des petits nobles de province.

¹³ Ecclésiastiques: qui appartiennent à l'église, membres du clergé.

Essai: Selon vous, faut-il seulement faire preuve de « lucidité », ou également de « férocité » (l.48), pour bien peindre les hommes et examiner la nature humaine ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Marcella Leopizzi) et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Énoncé: Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Centres étrangers (Afrique) session normale 2024

Corrigé

Corrigé établi d’après les éléments de correction officiels

Selon vous, faut-il seulement faire preuve de « lucidité », ou également de « férocité » (l.48), pour bien peindre les hommes et examiner la nature humaine ?

Réponse : Un essai organisé qui interroge l'intérêt de peindre la nature humaine avec clairvoyance et d'en faire la caricature ou la satire, en examinant l'efficacité et les limites du recours à la moquerie et à la dénonciation systématique. Arguments possibles : pour bien connaître les hommes il faut les observer sans être dupe de la comédie sociale, donc faire preuve de lucidité ; la férocité du moraliste souligne la gravité des défauts et de leurs conséquences et permet de faire honte au lecteur qui se reconnaît ; la férocité plaît au lecteur et sert à instruire par l'art de la caricature ; mais le moraliste ne doit pas s'extraire de l'humanité en se donnant un air de supériorité, sous peine de rejet ou d'acrimonie ; le goût de la satire ne doit pas amener à perdre toute mesure, sous peine de décourager le lecteur ; l'indulgence peut aussi être une qualité du peintre de la nature humaine. Références possibles : les portraits de Ménalque et d'Irène chez La Bruyère ; le troisième caractère *De l'Homme* qui critique les stoïciens ; La Fontaine (*La Cigogne et la Fourmi*, *Le Chêne et le Roseau*) qui allie lucidité, férocité et humilité ; Montaigne et son usage du « nous » ; les *Maximes* de La Rochefoucauld ; Boileau et la tradition de la satire ; Lévi-Strauss (*Tristes tropiques*) qui examine sans férocité ; Daumier, Molière (*Tartuffe*, *Dom Juan*), Flaubert (*Madame Bovary*, *L'Éducation sentimentale*), Céline (*Voyage au bout de la nuit*), les humoristes contemporains (Morel, Mirabel, Desproges), et des œuvres cinématographiques satiriques (*Le Dîner de cons*, *The Player*).

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