Exercice 2.C - Essai · Bac STMG Français Antilles-Guyane 2021 (jour 2)
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)
Énoncé
Essai
C - Œuvre: Voltaire, L'Ingénu - Parcours: Voltaire, esprit des Lumières.
Axel Kahn, L'Homme, ce roseau pensant, 2007.
1 L'analyse selon laquelle le rire peut être déclenché par tout écart entre le fil de l'histoire ou du réel, d'une part, ce qui est prévu et jugé convenable, d'autre part, explique pourquoi il est en effet « le propre de l'homme » 1, seul animal à avoir développé à ce point la capacité de juger de l'action de ses semblables à l'aune de ce qu'il en attend et de l'idée qu'il s'en fait.
L'inadéquation entre la pensée, l'aspect ou la conduite d'une personne et ce que son entourage considère être probable, rationnel, adéquat et correct, lorsqu'elle ne conduit pas 5 à une franche hostilité, peut entraîner des moqueries culminant en dérision. En tant qu'elles excluent autrui, ou au moins certaines de ses manifestations, du cercle de la raison et des 10 standards admis, les railleries possèdent bien sûr une potentialité agressive comparable à celle du mépris. De la réflexion ironique incitant quelqu'un à prendre conscience de certains de ses travers et rigidités au ridicule jeté sur son action ou sur son personnage, il existe toute une gamme de mises en cause des personnes par le moyen du rire.
15 Pour qui en est victime, il s'agit sans doute du degré le plus douloureux du rejet par l'autre puisqu'il ne manifeste de sa part aucune considération et ne laisse pas même place au doute qui accompagne l'indifférence. N'être pas pris au sérieux, se trouver tourné en ridicule, revient à être nié dans sa capacité à raisonner de façon logique et cohérente, c'est- 20 à-dire à se comporter en authentique homme sage, Homo sapiens, un stade avant le racisme avéré. Nul ne s'étonne par conséquent de la fureur qu'un tel regard provoque chez ceux qui se sentent par là d'autant plus gravement bafoués dans leur dignité que la dérision s'accompagne d'une vacuité émotionnelle 2 insultante pour qui se voit de la sorte notifier son insignifiance.
25 Le potentiel séditieux 3 du rire vis-à-vis de toute autorité et de tout pouvoir découle des caractéristiques que je viens d'évoquer, sa capacité à dissiper les émotions paralysantes, à dessiller les yeux du public sur les ridicules et les absurdités des grands de ce monde, à contester leur sérieux et leur valeur. La déférence, la peur, l'attachement passionnel, voire l'adoration, ne résistent pas à l'éclat de rire, faisant de la dérision une arme contestatrice efficace et crainte. On dit d'un humour qu'il est décapant, ravageur, qu'il ne respecte rien. 30 Toute l'intrigue du Nom de la rose d'Umberto Eco est fondée sur les efforts déployés par un religieux mystique pour éviter que les moines ne prennent connaissance d'un ouvrage d'Aristote sur le rire, et ne soient incités là à se détourner de la magnificence divine qui implique le sérieux et la dévotion.
[…]
35 Même d'un niveau plus léger, le rire libère ou préserve de la sujétion 4. Être capable de se moquer de la pédanterie de l'académicien, des tics du capitaine, des discours pontifiants 40 et des clichés de l'homme politique, de la posture martiale du patron, du style pompeux du sous-préfet, du pathos dégoulinant des propos de l'expert en bien-pensance ou des déclarations enflammées du galant protège des interférences nuisibles entre la lucidité et l'émotion ou l'adhésion a priori, permet de se trouver fortifié dans l'affirmation de soi. Il est en effet toujours valorisant de railler quelqu'un, c'est-à-dire de se positionner, au moins quant à l'objet des moqueries, au-dessus de lui.
Cet aspect appliqué à plus faible que soi contribue à le disqualifier, à l'exclure, et l'agresse avec violence. Aussi est-il dénoncé avec force par Hobbes 5 dans le Léviathan (1651): « La soudaine glorification de soi est la passion qui produit ces 45 grimaces qu'on appelle le rire; elle naît quand on accomplit soudainement quelque action, dont on tire plaisir, ou quand on aperçoit chez autrui quelque disgrâce en comparaison de quoi on s'applaudit soudain soi-même. Elle atteint surtout ceux qui sont conscients de posséder le moins d'aptitudes, et qui sont obligés pour continuer à s'estimer de remarquer les imperfections des autres hommes. C'est pourquoi rire beaucoup des défauts des autres 50 est un signe de petitesse d'esprit. En effet, une des tâches propres aux grandes âmes, c'est de soulager et libérer les autres du mépris, et de se comparer seulement aux meilleurs. »
En revanche, quelle redoutable arme entre les mains des faibles pour se libérer de la pesante influence des puissants !
(782 mots)
1. « Le rire est le propre de l'homme » est une célèbre citation issue de Gargantua, roman de Rabelais.
2. Vacuité émotionnelle: absence totale d'émotions.
3. Potentiel séditieux: capacité à se révolter contre l'autorité légale.
4. Sujétion: soumission à une autorité, un pouvoir.
5. Hobbes: philosophe anglais à l'origine d'une réflexion politique sur le contrat social.
Suffit-il de rire pour se libérer de la soumission au pouvoir ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur L'Ingénu de Voltaire, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Suffit-il de rire pour se libérer de la soumission au pouvoir ?
Réponse : Un plan possible : I. Le rire est une arme efficace contre le pouvoir : il dissipe la peur et la déférence (Kahn), il tourne en ridicule les puissants et leurs prétentions, comme le fait Voltaire dans L'Ingénu à travers la satire de la cour, du clergé et de l'arbitraire administratif ; le rire libère provisoirement des tics de la pédanterie, du discours pontifiant. II. Mais le rire seul ne suffit pas à abolir la soumission : il peut rester un exutoire sans effet réel sur les structures de pouvoir, il peut être récupéré ou réprimé (censure, exil des philosophes), et selon Hobbes il peut même être un signe de petitesse d'esprit lorsqu'il vise à humilier plus faible que soi plutôt qu'à combattre l'injustice ; l'Ingénu lui-même, malgré sa lucidité railleuse, ne parvient pas seul à échapper à l'arbitraire du pouvoir (emprisonnement à la Bastille). III. La libération véritable suppose d'autres moyens en complément du rire : la raison critique, l'action collective, l'éducation, le combat politique et juridique - autant de voies que les Lumières associent à la satire pour espérer un changement durable. Conclusion : le rire est une arme de contestation précieuse et un premier pas vers la lucidité, mais il doit s'accompagner d'une réflexion et d'une action plus larges pour véritablement libérer de la soumission au pouvoir.
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