Exercice 2-A - Essai · Bac STMG Français Métropole remplacement 2021

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Métropole France remplacement (2021)

Énoncé

A – Montaigne, Essais, « Des Cannibales », I, 31. Parcours: Notre monde vient d’en trouver un autre.

Texte de Simone Clapier-Valladon et de Pierre Mannoni, « Psychosociologie des relations interculturelles », Histoire des mœurs (1991).

L’altérité […] s’impose comme une évidence dans les contacts culturels et celui qui est confronté pour la première fois à l’autre réagit très souvent par l’étonnement.

Disons d’emblée qu’étonnement et curiosité sont réciproques et s’appliquent tout d’abord aux aspects extérieurs de l’autre. Les ethnologues et voyageurs ont partout et toujours noté l’extraordinaire interrogation qu’ils provoquaient chez les peuples qu’ils visitaient. Comment l’autre est-il habillé ? Que fait-il ? De quoi est-il capable ? A-t-il la même vie et la même nature ? On raconte, par exemple, que chez les Esquimaux de Thulé, qui accueillent les étrangers dans les igloos, l’important est de savoir comment l’étranger dort et si les terreurs nocturnes suscitées par les esprits hantent le sommeil du visiteur.

On sait combien à la Renaissance les relations 1 des grands voyages apportent des informations totalement nouvelles sur des sociétés jusqu’alors non identifiées. Comme le note Jean Poirier, en citant les récits de Jean Fonteneau, Villegagnon, Jean de Léry, les chroniqueurs portugais et espagnols Sahagún, Las Casas: « Les idées reçues ont été ébranlées et un certain nombre de conceptions traditionnelles ont dû être révisées. » L’ouverture de l’Occident sur l’homme exotique, qui se poursuit jusqu’au XIX ème siècle, débouche avec des heurs et des malheurs, sur un nouvel humanisme comparatiste 2 accueillant la variabilité des sociétés. Mais, pour que le contact culturel prenne cette dimension humaniste, il faut que l’autre soit reconnu comme homme, d’une semblable humanité dans ses différences mêmes.

Il est difficile aux Occidentaux du XX ème siècle de se représenter la grande curiosité de l’autre, l’appétit de connaissance, la passion d’échanger nouvelles, idées et objets qui accompagnent de tout temps les nomades le long des grandes routes caravanières 3. Certes, ce n’est pas le seul souci de contacts culturels qui ouvrit la route du sel, celle de la soie ou celle des épices, mais sans l’appel de l’aventure et de l’inconnu, auraient-elles été tracées ? Que de connaissances et d’échanges humains ont-elles engendrés ! […]

La route terrestre de la soie constitue jusqu’au XI ème siècle la plus importante voie de communication commerciale, diplomatique et culturelle. Cette incessante circulation de caravanes au sein du continent asiatique, que les conquêtes d’Alexandre ont ouvert à l’Occident, permet une diffusion et une interpénétration des idées et des croyances. Les grandes religions de l’humanité naissent et se développent dans l’axe de cette route où résonnent les paroles de Zoroastre, Bouddha, Jésus, Mahomet. Jusqu’au VII ème siècle, dans le sillage des caravanes cohabitent des croyances différentes. […]

Finalement, la masse extraordinaire des documents exprimant la curiosité que l’homme a toujours eue pour son semblable n’a d’égale que la diversité de ses origines: chroniques des voyageurs arabes, documents byzantins, mémoires des érudits persans, indiens, relations des moines bouddhistes, voyageurs d’Occident. Les risques des lointaines expéditions ne sont rien à côté de l’intérêt qu’on y trouve, centré autour de l’autre en tant qu’objet exotique. Quant à l’interrelation qui s’ensuit, elle provoque diverses réactions: la prise de conscience de la différence étonne certes, peut inquiéter parfois, mais souvent aussi détermine le rire, qui revêt des nuances multiples: franche hilarité déclenchée par ce qui paraît ridicule, étonnement amusé, moquerie qui permet de prendre ses distances, d’affirmer sa supériorité ou d’exclure. Mais ce sont les rires et sourires moqueurs qui dominent les contacts avec l’étranger. […]

Ainsi donc, les situations de mise en présence, de face-à-face, déterminent dès l’abord assez volontiers le rire mais aussi la curiosité. Chacun se rappelle la célèbre exclamation du Parisien de Montesquieu: « Comment peut-on être Persan ? » Pour naïve qu’elle soit – et bien que l’on puisse trouver qu’en l’occurrence c’est la question elle-même qui pose problème –, cette formule met l’accent sur un certain ébahissement devant celui qui se distingue du modèle connu, ne serait-ce que par le costume. On se souvient que, dans les Lettres persanes, après avoir été regardé comme s’il était un « envoyé du ciel », Rica se plaint à Ibben de son tailleur qui, lui ayant confectionné un habit à l’européenne, lui « avait fait perdre en un instant l’attention et l’estime publique ». L’idée du philosophe est sans doute de dénoncer la fatuité 4 d’une certaine société et de critiquer son ethnocentrisme culturel. Mais son message va au-delà en soulignant que l’homme est sensible à tout signe de différence ou, pour mieux dire, à tout écart de la norme.

774 mots

1 Relations: récits.

2 Humanisme comparatiste: humanisme ouvert à la comparaison des différences entre les cultures.

3 Grandes routes caravanières: réseau de routes empruntées par les convois de marchands.

4 Fatuité: arrogance, prétention.

Essai

Selon vous, les différences culturelles suscitent-elles aujourd'hui encore curiosité et étonnement ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur « Des Cannibales » de Montaigne, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Énoncé: Exercice 2-A - Essai · Bac STMG Français Métropole remplacement 2021

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Selon vous, les différences culturelles suscitent-elles aujourd'hui encore curiosité et étonnement ?

Réponse : Proposition de plan dialectique ou thématique : Introduction : - *Accroche :* À l'ère de la mondialisation et du numérique, le monde semble à portée de main, interconnecté. - *Définition des termes :* La curiosité (désir d'apprendre, de découvrir) et l'étonnement (sentiment de surprise face à ce qui rompt avec nos repères habituels). - *Problématique :* La proximité permise par notre époque a-t-elle émoussé notre capacité d'étonnement face aux cultures étrangères, ou bien la différence culturelle demeure-t-elle une source inépuisable de questionnement et de fascination ? - *Annonce du plan :* 1) L'apparente banalisation de l'altérité dans un monde globalisé. 2) La persistance de l'étonnement et d'une curiosité renouvelée. 3) La nécessité d'un regard critique et humaniste pour dépasser l'incompréhension ou le rejet. I. Une atténuation apparente de la curiosité et de l'étonnement : - L'illusion d'une proximité universelle : grâce aux réseaux sociaux, au tourisme de masse et aux flux d'informations, l'exotisme s'estompe ; l'Autre devient familier avant même toute rencontre réelle. - Le risque d'une uniformisation culturelle (modes de vie, consommation, divertissement) qui réduit la visibilité des singularités. - La superficialité du regard touristique ou consumériste, qui remplace la véritable curiosité intellectuelle par la consommation d'images clichées. II. La persistance féconde de l'étonnement et de la découverte : - L'inattendu subsiste dans la rencontre humaine authentique : les valeurs, représentations spirituelles et organisations familiales restent profondément diverses (comme le rappellent Clapier-Valladon et Mannoni avec l'exemple des Esquimaux de Thulé). - L'étonnement philosophique, tel que le décrivait Montesquieu dans les *Lettres persanes* (« Comment peut-on être Persan ? »), reste d'actualité : se confronter à l'autre bouscule nos certitudes et notre ethnocentrisme spontané. - L'art et la littérature contemporains, les récits de voyage et les sciences sociales continuent de célébrer cette curiosité active et féconde. III. De l'étonnement naïf à la prise de recul critique : une exigence humaniste : - Dans « Des Cannibales », Montaigne montre que l'étonnement doit nous conduire à analyser nos propres travers plutôt qu'à condamner l'inconnu : « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ». - L'étonnement ne doit pas dériver vers la moquerie, le mépris ou le repli identitaire (le rire qui exclut décrit dans le texte de contraction), mais vers une démarche d'écoute et d'apprentissage mutuel. - L'universalisme véritable consiste à reconnaître une commune condition humaine au cœur même des différences observées. Conclusion : - *Bilan :* Si les médias modernes donnent l'impression trompeuse de tout connaître, la véritable différence culturelle continue d'interpeller et d'émouvoir. - *Ouverture :* Développer sa curiosité à l'égard de l'autre demeure le meilleur rempart contre les préjugés et les dérives xénophobes.

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