Exercice II - C.2 - Essai · Bac STMG Français Antilles-Guyane remplacement 2021

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2021)

Énoncé

2.- Steven Pinker, Le Triomphe des Lumières, pourquoi il faut défendre la raison, la science et l'humanisme, 2018.

La raison, avant toute chose. Elle n'est pas négociable. En vous lançant dans un questionnement sur les raisons que nous avons de vivre (ou sur tout autre sujet), dès lors que vous présentez vos réponses, quelles qu'elles soient, comme raisonnables, justifiées ou vraies et que vous estimez que les autres devraient y adhérer aussi, vous décidez de vous en remettre à la raison, et acceptez de confronter vos convictions à des normes objectives. 5 S'il est une chose que les penseurs des Lumières avaient en commun, c'était leur attachement à l'idée qu'il fallait vigoureusement appliquer des critères rationnels pour comprendre le monde, et non retomber dans les générateurs d'illusions que sont la foi, le dogme, la Révélation, l'autorité, le charisme, le mysticisme, la divination, les visions, les convictions viscérales 1 ou l'étude herméneutique 2 des textes sacrés.

10 De nos jours, beaucoup d'auteurs confondent l'attachement à la raison affirmé par les Lumières avec l'idée, hautement improbable, que les êtres humains seraient des agents parfaitement rationnels. Rien ne s'éloigne davantage de la réalité historique. Des penseurs tels que Kant, Baruch Spinoza, Thomas Hobbes, David Hume et Adam Smith 15 possédaient un sens aigu de la psychologie et n'avaient que trop conscience de nos passions irrationnelles et de nos faiblesses. Ils ont insisté sur le fait que ce n'était qu'en débusquant les facteurs de déraison les plus communs que nous pouvions espérer les surmonter. Le recours délibéré à la raison était nécessaire précisément parce que nos 20 habitudes de pensée les plus courantes ne sont pas particulièrement raisonnables.

[…] La nécessité d'une « science de l'homme » était un thème fédérateur pour des penseurs des Lumières par ailleurs en désaccord sur un grand nombre d'autres sujets, notamment Montesquieu, Hume, Smith, Kant, Nicolas de Condorcet, Denis Diderot, Jean-Baptiste d'Alembert, Jean-Jacques Rousseau et Giambattista Vico. Leur conviction qu'il 25 existait quelque chose comme une nature humaine universelle, et qu'il était possible de l'étudier scientifiquement, fit d'eux des pratiquants précoces de sciences qui ne devaient être nommées que quelques siècles plus tard. Ils étaient des neuroscientifiques cognitifs 3 avant l'heure, qui essayaient d'expliquer la pensée, les émotions et les psychopathologies 30 en termes de mécanismes physiques au sein du cerveau. Ils étaient des psychologues évolutionnistes, qui cherchaient à caractériser la vie à l'état de nature et à identifier les instincts animaux qui « imprègnent notre cœur ». C'étaient des psychologues sociaux, qui étudiaient dans leurs écrits les sentiments moraux qui nous rassemblent, les passions 35 égoïstes qui nous divisent, les raisonnements à courte vue qui ruinent nos plans les plus ambitieux. Et c'étaient aussi des anthropologues culturels, qui passaient au peigne fin les récits des voyageurs et des explorateurs afin de récolter des données tant sur les caractéristiques humaines universelles que sur la diversité des mœurs et des coutumes à 40 travers le monde.

L'idée d'une nature humaine universelle nous amène à […] l'humanisme. Les penseurs de l'Âge de la raison et des lumières étaient convaincus de l'impérieuse nécessité d'établir un fondement laïque à la morale, hantés qu'ils étaient par la mémoire historique de plusieurs siècles de massacres: les croisades, l'Inquisition, les chasses aux 45 sorcières, les guerres européennes de religion. Ils jetèrent ces bases à travers ce que nous appelons aujourd'hui l'humanisme, qui privilégie le bien-être des individus, hommes, femmes ou enfants, par rapport à la gloire de la tribu, de la race, de la nation ou de la religion. Ce sont les individus, et non les groupes, qui sont doués de sensibilité, c'est-à-dire qui ressentent plaisir et peine, contentement et angoisse. Que cela se traduise par l'objectif de procurer le plus grand bonheur au plus grand nombre ou par l'impératif catégorique de traiter les autres hommes comme des fins et non simplement comme des 50 moyens, c'était bien, selon ces penseurs, la capacité universelle qu'a toute personne de souffrir et de s'épanouir qui devait interpeller notre conscience morale.

Heureusement, la nature humaine nous prépare à répondre à cet appel. En effet, nous sommes dotés d'une faculté de sympathie, que ces penseurs appelaient aussi bienveillance, pitié ou compassion. Et comme nous disposons de cette capacité de 55 sympathiser avec autrui, rien ne s'oppose à ce que notre cercle de sympathie s'étende au-delà de la famille et de la tribu pour embrasser l'humanité tout entière, particulièrement dans la mesure où la raison nous incite à prendre conscience qu'aucun mérite exceptionnel et singulier ne saurait se rattacher à nous-même ou à l'un des groupes auxquels nous appartenons. Nous sommes aiguillonnés vers le cosmopolitisme, autrement dit l'acceptation de notre statut de citoyen du monde.

(794 mots)

1 Viscéral: profond.

2 Herméneutique: qui concerne l'interprétation des textes philosophiques ou religieux.

3 Cognitif: qui concerne l'acquisition des connaissances.

Doit-on toujours exiger des êtres humains qu'ils usent de « la raison, avant toute chose » ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur L'Ingénu de Voltaire, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés durant l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Réponse enregistrée. Consultez la proposition de plan pour évaluer votre essai.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Doit-on toujours exiger des êtres humains qu'ils usent de « la raison, avant toute chose » ?

Réponse : Plan suggéré en trois parties. I. La raison comme exigence fondamentale des Lumières. Comme le rappelle Pinker, la raison est la seule norme objective permettant de dépasser la foi, le dogme et les préjugés ; c'est elle qui a permis l'émergence d'une « science de l'homme » et de l'humanisme. Chez Voltaire, l'Ingénu, dès son arrivée en Basse-Bretagne, applique un regard rationnel et naïf qui lui permet de dénoncer, par le bon sens, l'absurdité des conventions sociales et religieuses (le mariage, la conversion, la justice arbitraire). II. Les limites d'une exigence absolue de raison. Pinker lui-même reconnaît que les hommes ne sont pas parfaitement rationnels et sont gouvernés par des passions ; exiger une raison constante et sans faille méconnaît la part de sensibilité, de sentiment et de souffrance propre à l'expérience humaine. Dans L'Ingénu, le héros n'accède à une compréhension plus profonde du monde qu'à travers l'épreuve du malheur (l'emprisonnement, la mort de Mlle de Saint-Yves) : la raison seule ne suffit pas, elle doit s'accompagner de sensibilité et d'expérience vécue. III. Vers une raison éclairée par la sympathie. Pinker conclut que c'est la sympathie, la compassion envers autrui, qui étend la portée morale de la raison et fonde le cosmopolitisme. On peut ainsi soutenir que l'exigence de raison reste nécessaire mais doit se conjuguer avec la sensibilité et l'expérience, comme le suggèrent d'autres textes de l'objet d'étude (Montesquieu, Diderot, Rousseau) qui associent souvent critique rationnelle et appel au sentiment moral.

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