Tous les sujets du Bac 2024 · Toutes les annales du Bac de Français
Sujet du Bac STMG Français 2024 · Antilles-Guyane Remplacement
Sujet du Bac STMG de Français 2024, Antilles-Guyane Remplacement : 1 exercice corrigé. Thèmes : Contraction de texte. Avec correction automatique.
Thèmes du sujet : Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Exercice 1 - Commentaire de texte · Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
1- Commentaire de texte (20 points)
Objet d'étude: le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Texte de Georges Feydeau, Tailleur pour dames, acte I, scènes 5 et 6, 1889.
Moulineaux et Yvonne sont mariés depuis longtemps mais ils ne partagent pas la même chambre, selon l'usage en vigueur dans la société bourgeoise de l'époque. Moulineaux, médecin de profession, trompe sa femme et vient de passer la nuit dehors. Les deux époux se retrouvent au petit matin. Dans la scène 6, leur domestique Étienne annonce l'arrivée d'une connaissance, Bassinet.
SCÈNE 5
MOULINEAUX, YVONNE.
YVONNE, sortant de sa chambre (1) 1. – Ah ! vous voilà enfin !...
MOULINEAUX, se dressant comme mû par un ressort. – Oui, me voilà !... Euh ! tu... tu as bien dormi ? Comme tu es matinale !
YVONNE, amère. – Et vous donc ?...
5 MOULINEAUX, embarrassé. – Moi ?... oui, tu sais, j'avais un travail à faire.
YVONNE, martelant chaque syllabe. – Où avez-vous passé la nuit ?
MOULINEAUX, même jeu. – Hein ?
YVONNE, même jeu. – Où avez-vous passé la nuit ?
MOULINEAUX. – Oui, j'entends bien... « où j'ai passé la... » Comment, je ne t'ai pas
10 dit ?... hier en te quittant, je ne t'ai pas dit: « je vais chez Bassinet ? » Oh ! il est très malade, Bassinet !...
YVONNE, incrédule 2. – Ah ! Et vous y avez passé la nuit ?
MOULINEAUX, avec aplomb 3. – Voilà... Oh ! tu ne sais pas dans quel état il est, Bassinet.
YVONNE, narquoise 4. – Vraiment ?
15 MOULINEAUX. – Aussi j'ai dû le veiller.
YVONNE, même jeu. – En habit noir ?
MOULINEAUX, pataugeant. – En habit noir, parfaitement !... c'est-à-dire, non... Je vais t'expliquer ! Bassinet... hum ! Bassinet est si malade, n'est-ce pas... que la
20 moindre émotion le tuerait ! alors, pour lui cacher la situation... on a organisé une petite soirée chez lui... avec beaucoup de médecins. Une consultation en habit noir et l'on a dansé... toujours pour lui cacher la... Alors, tout en dansant, n'est-ce pas... sans avoir l'air de rien. (Dansant et chantant sur l'air du « Petit vin de Bordeaux » 5.)
Oui, c'est le petit choléra
25 Ah ! ah ! ah ! ah !
Il n'en réchappera pas, bis.
Ah ! ah ! ah ! ah !
Ça a été d'un gai !... Avec les malades il faut souvent user de subterfuges 6 !
YVONNE. – C'est très ingénieux ! Ainsi il est perdu ?
30 MOULINEAUX, avec conviction. – Oh ! perdu ! il ne s'en relèvera pas !
SCÈNE 6
Les mêmes, ÉTIENNE, BASSINET.
ÉTIENNE, annonçant. – M. Bassinet.
BASSINET, entrant (2). – Bonjour, docteur.
MOULINEAUX. – Lui ! que le diable l'emporte ! (Courant à Bassinet, vivement et bas.) Chut ! Taisez-vous, vous êtes malade !...
35 BASSINET, ahuri 7. – Qui ? moi ! jamais de la vie !...
Il vient au 3.
YVONNE, insidieuse 8. – Et vous allez bien, monsieur Bassinet ?
BASSINET, bon enfant. – Mais comme vous voyez.
MOULINEAUX, vivement. – Oui, comme tu vois, très mal, il va très mal... (Bas.)
40 Allez-vous vous taire, je vous dis que vous êtes malade.
YVONNE. – Pourquoi voulez-vous que M. Bassinet soit malade puisqu'il vous dit...
MOULINEAUX. – Est-ce qu'il sait !... Il n'est pas médecin. Je te dis qu'il est perdu !
BASSINET, tressautant. – Je suis perdu, moi !
MOULINEAUX. – Mais oui !... seulement on a voulu vous cacher la situation. (À part.)
45 Ma foi, tant pis, il en crèvera s'il veut !
Il remonte.
1 Le numéro (1) désigne le premier plan sur la scène du théâtre. Les numéros (2) et (3) dans la suite de la scène renvoient à des espaces de plus en plus éloignés du public.
2 Incrédule: qui ne croit pas ce qui lui est dit.
3 Avec aplomb: avec assurance.
4 Narquoise: qui se moque avec ironie ou malice.
5 Le « Petit vin de Bordeaux » est un morceau musical, une valse pour piano.
6 Subterfuges: ruses, moyens habiles pour se tirer d'embarras.
7 Ahuri: très surpris, très étonné.
8 Insidieuse: qui cherche à tendre un piège.
Vous ferez le commentaire littéraire de ce texte en vous aidant des pistes suivantes:
Un homme confronté à ses mensonges.
Un dialogue vivant et comique.
Exercice 2.A - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
B - Contraction de texte
Texte d'Erik Orsenna et Marc-André Selosse, « La compréhension des liens entre les êtres vivants est un savoir fondamental de demain », Le Monde, 19 septembre 2023.
1 Les enseignements fondamentaux de l'éducation – lire, écrire et compter – passent mal auprès des nouvelles générations. Un plan « mathématiques et français », sur six ans, veut assurer une formation continue des professeurs des écoles pour améliorer l'enseignement de ces fondamentaux au primaire. La dictée revient. 5 Les mathématiques gagnent une heure en sixième et réapparaissent dans le tronc commun du lycée. Nul ne conteste que lire, écrire et compter sont des outils majeurs pour nos enfants, mais est-ce bien tout ce qu'il leur faut ? […]
Les crises environnementales et sanitaires actuelles montrent combien les générations précédentes sont passées à côté de certains fondamentaux. Elles n'ont 10 pas compris le « savoir vivre »: savoir vivre en bonne santé, savoir consommer en protégeant l'environnement et, de là, la santé des générations suivantes. Elles n'ont pas su utiliser la logique vivante du monde pour orienter leurs choix et leurs actions. Il fallait nourrir et protéger les plantes ? Rien de mieux que les engrais minéraux et 15 les pesticides 1 – mais quand on regarde les effets sur la qualité des eaux, la biodiversité, la santé des agriculteurs et des consommateurs, c'est une catastrophe !
Il fallait porter et emballer des objets ? Le plastique est bien pratique – mais il libère dans notre environnement des microplastiques et des perturbateurs 20 endocriniens 2. Commodes, le Téflon 3 ou le Gore-Tex 4 – mais ils produisent des composés fluorés non dégradables, des polluants éternels toxiques pour notre système immunitaire, nos reins ou notre thyroïde, qui coûtent 50 à 85 milliards 25 d'euros de frais de santé par an en France. Force est de constater que nous avons mal calibré nos techniques pour la santé et l'environnement. Nous avons négligé ce qu'implique vivre parmi le vivant: nous avons manqué de « savoir vivre ». […]
Il y a des jours sans compter, d'autres sans lecture, certains encore sans 25 écriture. Tous ces jours-là, on respire, on mange, on vit, on consomme, on fait l'amour, on génère des déchets… Pour cela, il faut « savoir vivre », c'est-à-dire comprendre notre organisme et son environnement vivant. Ce savoir fondamental assurerait à nos enfants de ne pas reproduire les erreurs du passé, voire de les réparer.
30 Les savoirs fondamentaux sont culturels et changeants: hier, c'était les langues anciennes, demain, espérons-le, ce sera la maîtrise de la vie et des liens entre les êtres vivants. Qui de nous maîtrise par exemple les gestes pour entretenir le microbiote 5, cet écosystème microbien en nous qui fait notre bonne santé ?... alors 35 que moins de conservateurs et d'émulsifiants 6, et plus de fibres ou d'aliments fermentés 7 amélioreraient notre vie. Qui de nous devine assez le cycle de l'eau pour économiser cette ressource dans son environnement et ses gestes de consommation ?… alors qu'une bonne gestion des sols ou des agricultures alternatives pourrait économiser l'eau. […]
40 Les générations suivantes sont-elles préparées à affronter les défis sanitaires et environnementaux actuels ? À assurer leur santé et leur alimentation ? D'un point de vue économique, prépare-t-on la production alimentaire de demain ? Pourvoira-t-on aux 600 000 emplois par des filières agroalimentaires et sanitaires ? Non. Non, 45 car les fondamentaux de l'éducation nationale manquent encore du « savoir vivre ». […]
Adaptons les fondamentaux: au « lire, écrire et compter », mêlons le « savoir vivre ». Car il n'y a pas de hiatus 8 entre ces savoir-faire. Comprendre le vivant demande des mathématiques et peut développer l'expression écrite et orale. Ainsi, 50 l'étude d'une pomme permet de rédiger la description de son apparence et son goût, de compter les pépins en classe pour approcher la notion de moyenne et d'écart à la moyenne, de comprendre sa fonction biologique – avant d'aborder ses rôles nutritionnels… On a naïvement hiérarchisé les savoir-faire sans tisser de liens efficaces entre eux. Or ces liens renforcent le sens de chaque discipline. 55 L'interdisciplinarité aiderait les élèves à accéder aux objets du vivant par la discipline qui leur plaît [le] plus. Conjuguer « savoir vivre » avec lire, écrire et compter est donc une solution pour soutenir ces fondamentaux et relever les défis de demain.
Les fondamentaux ne doivent plus être un solfège 9 passéiste qui retarde l'apprentissage de l'instrument majeur de l'humanité: le vivant. Évitons les erreurs 60 d'une génération qui savait lire, écrire et compter, sans plus. Acceptons et anticipons notre évolution culturelle. Réfléchissons collectivement aux fondamentaux, prenons du recul avant de réformer l'enseignement. Évitons les réformes fébriles, qui manquent de temps pour s'interroger sur le but et les fondamentaux de l'éducation. Cultivons en nos enfants le « savoir vivre ».
754 mots
1 Pesticides: produits chimiques utilisés en agriculture pour traiter les cultures.
2 Perturbateur endocrinien: molécule ou substance chimique qui peut causer des anomalies dans l'organisme, notamment reproductives.
3 Téflon: matière appréciée pour ses pouvoirs anti-adhésifs.
4 Gore-Tex: marque de membrane imperméable à l'eau utilisée notamment dans les gants.
5 Microbiote: ensemble des micro-organismes vivant dans un environnement spécifique chez un être vivant ou dans une matière.
6 Émulsifiants: produits chimiques ou naturels utilisés pour mélanger deux substances (par exemple l'huile et l'eau).
7 Aliments fermentés: aliments bénéfiques pour la santé.
8 Hiatus: incompatibilité.
9 Solfège: méthode théorique pour apprendre la musique.
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 189 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 170 mots et au plus 208 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
Exercice 2.A - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
B - Contraction de texte
Texte d'Erik Orsenna et Marc-André Selosse, « La compréhension des liens entre les êtres vivants est un savoir fondamental de demain », Le Monde, 19 septembre 2023.
1 Les enseignements fondamentaux de l'éducation – lire, écrire et compter – passent mal auprès des nouvelles générations. Un plan « mathématiques et français », sur six ans, veut assurer une formation continue des professeurs des écoles pour améliorer l'enseignement de ces fondamentaux au primaire. La dictée revient. 5 Les mathématiques gagnent une heure en sixième et réapparaissent dans le tronc commun du lycée. Nul ne conteste que lire, écrire et compter sont des outils majeurs pour nos enfants, mais est-ce bien tout ce qu'il leur faut ? […]
Les crises environnementales et sanitaires actuelles montrent combien les générations précédentes sont passées à côté de certains fondamentaux. Elles n'ont 10 pas compris le « savoir vivre »: savoir vivre en bonne santé, savoir consommer en protégeant l'environnement et, de là, la santé des générations suivantes. Elles n'ont pas su utiliser la logique vivante du monde pour orienter leurs choix et leurs actions. Il fallait nourrir et protéger les plantes ? Rien de mieux que les engrais minéraux et 15 les pesticides 1 – mais quand on regarde les effets sur la qualité des eaux, la biodiversité, la santé des agriculteurs et des consommateurs, c'est une catastrophe !
Il fallait porter et emballer des objets ? Le plastique est bien pratique – mais il libère dans notre environnement des microplastiques et des perturbateurs 20 endocriniens 2. Commodes, le Téflon 3 ou le Gore-Tex 4 – mais ils produisent des composés fluorés non dégradables, des polluants éternels toxiques pour notre système immunitaire, nos reins ou notre thyroïde, qui coûtent 50 à 85 milliards 25 d'euros de frais de santé par an en France. Force est de constater que nous avons mal calibré nos techniques pour la santé et l'environnement. Nous avons négligé ce qu'implique vivre parmi le vivant: nous avons manqué de « savoir vivre ». […]
Il y a des jours sans compter, d'autres sans lecture, certains encore sans 25 écriture. Tous ces jours-là, on respire, on mange, on vit, on consomme, on fait l'amour, on génère des déchets… Pour cela, il faut « savoir vivre », c'est-à-dire comprendre notre organisme et son environnement vivant. Ce savoir fondamental assurerait à nos enfants de ne pas reproduire les erreurs du passé, voire de les réparer.
30 Les savoirs fondamentaux sont culturels et changeants: hier, c'était les langues anciennes, demain, espérons-le, ce sera la maîtrise de la vie et des liens entre les êtres vivants. Qui de nous maîtrise par exemple les gestes pour entretenir le microbiote 5, cet écosystème microbien en nous qui fait notre bonne santé ?... alors 35 que moins de conservateurs et d'émulsifiants 6, et plus de fibres ou d'aliments fermentés 7 amélioreraient notre vie. Qui de nous devine assez le cycle de l'eau pour économiser cette ressource dans son environnement et ses gestes de consommation ?… alors qu'une bonne gestion des sols ou des agricultures alternatives pourrait économiser l'eau. […]
40 Les générations suivantes sont-elles préparées à affronter les défis sanitaires et environnementaux actuels ? À assurer leur santé et leur alimentation ? D'un point de vue économique, prépare-t-on la production alimentaire de demain ? Pourvoira-t-on aux 600 000 emplois par des filières agroalimentaires et sanitaires ? Non. Non, 45 car les fondamentaux de l'éducation nationale manquent encore du « savoir vivre ». […]
Adaptons les fondamentaux: au « lire, écrire et compter », mêlons le « savoir vivre ». Car il n'y a pas de hiatus 8 entre ces savoir-faire. Comprendre le vivant demande des mathématiques et peut développer l'expression écrite et orale. Ainsi, 50 l'étude d'une pomme permet de rédiger la description de son apparence et son goût, de compter les pépins en classe pour approcher la notion de moyenne et d'écart à la moyenne, de comprendre sa fonction biologique – avant d'aborder ses rôles nutritionnels… On a naïvement hiérarchisé les savoir-faire sans tisser de liens efficaces entre eux. Or ces liens renforcent le sens de chaque discipline. 55 L'interdisciplinarité aiderait les élèves à accéder aux objets du vivant par la discipline qui leur plaît [le] plus. Conjuguer « savoir vivre » avec lire, écrire et compter est donc une solution pour soutenir ces fondamentaux et relever les défis de demain.
Les fondamentaux ne doivent plus être un solfège 9 passéiste qui retarde l'apprentissage de l'instrument majeur de l'humanité: le vivant. Évitons les erreurs 60 d'une génération qui savait lire, écrire et compter, sans plus. Acceptons et anticipons notre évolution culturelle. Réfléchissons collectivement aux fondamentaux, prenons du recul avant de réformer l'enseignement. Évitons les réformes fébriles, qui manquent de temps pour s'interroger sur le but et les fondamentaux de l'éducation. Cultivons en nos enfants le « savoir vivre ».
754 mots
1 Pesticides: produits chimiques utilisés en agriculture pour traiter les cultures.
2 Perturbateur endocrinien: molécule ou substance chimique qui peut causer des anomalies dans l'organisme, notamment reproductives.
3 Téflon: matière appréciée pour ses pouvoirs anti-adhésifs.
4 Gore-Tex: marque de membrane imperméable à l'eau utilisée notamment dans les gants.
5 Microbiote: ensemble des micro-organismes vivant dans un environnement spécifique chez un être vivant ou dans une matière.
6 Émulsifiants: produits chimiques ou naturels utilisés pour mélanger deux substances (par exemple l'huile et l'eau).
7 Aliments fermentés: aliments bénéfiques pour la santé.
8 Hiatus: incompatibilité.
9 Solfège: méthode théorique pour apprendre la musique.
Essai
Erik Orsenna et Marc-André Selosse écrivent: « Nul ne conteste que lire, écrire et compter sont des outils majeurs pour nos enfants, mais est-ce bien tout ce qu'il leur faut ? ». Pensez-vous qu'une bonne éducation ne se limite qu'à apprendre à « lire, écrire et compter » ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur Gargantua de Rabelais, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.B - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte de Gérald Bronner, « Curiosités de la vie quotidienne », Cabinet de curiosités sociales, 2018.
B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte de Gérald Bronner, « Curiosités de la vie quotidienne », Cabinet de curiosités sociales, 2018.
Quatre chercheurs en sciences de l'information des universités allemandes de Humboldt et de Darmstadt ont mené une étude dont les résultats ont suscité de nombreux commentaires. Elle montre notamment que l'utilisation de Facebook, le réseau social en ligne qui compte plus d'un milliard d'utilisateurs, crée beaucoup de 5 frustration 1 et de jalousie. Pourquoi ? Parce que sur ce réseau social, comme sur d'autres, chacun a tendance à se mettre en scène et donner de sa vie un aperçu souvent flatteur. Cette exhibition peut créer chez celui ou celle qui en est le témoin un sentiment d'insatisfaction. Cette personne peut facilement avoir l'impression, par comparaison, que sa vie est moins intéressante en moyenne que celle de ses amis.
10 Parmi les 600 personnes sur lesquelles portait cette expérience, près de 40% d'entre elles avaient le sentiment d'être plus malheureuses après s'être connectées au célèbre réseau, et ce sentiment était encore plus fort parmi les personnes qui ne publiaient rien sur leur mur. Elles ressentaient, plus que les autres, solitude, colère, ressentiment. Parmi toutes les informations qui les blessaient, les premières causes 15 de cette frustration étaient les photos de vacances de leurs amis ! Ce type de sentiment n'a certes pas attendu l'apparition d'Internet pour exister, mais il est vrai que le web peut l'amplifier lorsqu'il donne une plus grande visibilité à la mise en scène de la « réussite » des autres.
20 Ces résultats sont amusants, mais ils n'ont rien d'étonnant pour qui a lu Alexis de Tocqueville 2. Celui-ci a souligné avec une grande clairvoyance le fait que les sociétés démocratiques engendrent, par nature, un taux de frustration supérieur à tous les autres systèmes sociaux en raison des principes sur lesquels elles sont 25 fondées: récompense du mérite et revendication de l'égalité de tous. Le magistrat et historien français fut le premier à observer cette conséquence paradoxale de la vie dans les sociétés démocratiques. Il parcourut pour cela, dans les années 1830, la jeune République américaine, et constata que l'âme de ses citoyens, qui n'avaient pas beaucoup à se plaindre de leurs conditions matérielles, était atteinte d'un mal 30 étrange: une forme de mélancolie fondée sur l'injonction paradoxale de l'ambition et de l'insatisfaction. C'est que, contrairement aux sociétés traditionnelles, le destin de chacun y paraît ouvert. Nul ne peut savoir s'il sera destiné à la réussite économique ou à la déchéance 3, par conséquent il est permis à tous d'espérer. Parce que les 35 citoyens de ces systèmes politiques revendiquent l'égalité, ils sont enclins, plus que partout ailleurs, à mesurer les différences qui les séparent des autres, et en particulier des mieux pourvus qu'eux. Le sentiment d'avoir droit d'obtenir les mêmes choses que les autres, et l'envie d'en avoir un peu plus qu'eux malgré tout, constituent deux invariants 4 de l'équation de la frustration.
40 Ce que n'avait pas pris en compte Tocqueville dans ses réflexions, c'est que la réussite d'autrui ne nous blesse que si elle est visible. Or, l'apparition d'Internet et des réseaux sociaux opère une profonde mutation de la visibilité sociale et de la possibilité de la mise en scène de la réussite de chacun. Nous avons beau avoir 45 conscience qu'il peut s'agir d'un jeu de dupe, il semble que nous n'ayons pas toujours assez de sagesse pour qu'il ne nous blesse pas.
Qu'à cela ne tienne, le problème n'est pas sans solution. L'une d'entre elles consiste à choisir des amis (cela fonctionne aussi pour la vraie vie) qui ont des 50 revenus un peu inférieurs aux nôtres, une situation amoureuse plus fragile et un confort général moins évident. Ainsi, nous garderons plus facilement à l'esprit le caractère artificiel de l'exhibition de leur bonheur, lequel, en toute probabilité, souffrira de la comparaison avec notre situation. Rien ne nous empêche, pour compléter le tout, de nous réciter chaque jour comme une incantation 5 l'une des tristes mais terriblement lucides maximes de La Rochefoucauld: « Dans l'adversité 6 de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
658 mots
1 Frustration: déception accompagnée de colère.
2 Alexis de Tocqueville: homme politique, ministre, historien, magistrat. Il est un théoricien de la démocratie.
3 Déchéance: échec.
4 Invariants: éléments qui restent constants.
5 Incantation: paroles, formules magiques.
6 Dans l'adversité: dans les épreuves.
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 165 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 149 mots et au plus 181 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
Exercice 2.B - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte de Gérald Bronner, « Curiosités de la vie quotidienne », Cabinet de curiosités sociales, 2018.
Quatre chercheurs en sciences de l'information des universités allemandes de Humboldt et de Darmstadt ont mené une étude dont les résultats ont suscité de nombreux commentaires. Elle montre notamment que l'utilisation de Facebook, le réseau social en ligne qui compte plus d'un milliard d'utilisateurs, crée beaucoup de 5 frustration 1 et de jalousie. Pourquoi ? Parce que sur ce réseau social, comme sur d'autres, chacun a tendance à se mettre en scène et donner de sa vie un aperçu souvent flatteur. Cette exhibition peut créer chez celui ou celle qui en est le témoin un sentiment d'insatisfaction. Cette personne peut facilement avoir l'impression, par comparaison, que sa vie est moins intéressante en moyenne que celle de ses amis.
10 Parmi les 600 personnes sur lesquelles portait cette expérience, près de 40% d'entre elles avaient le sentiment d'être plus malheureuses après s'être connectées au célèbre réseau, et ce sentiment était encore plus fort parmi les personnes qui ne publiaient rien sur leur mur. Elles ressentaient, plus que les autres, solitude, colère, ressentiment. Parmi toutes les informations qui les blessaient, les premières causes 15 de cette frustration étaient les photos de vacances de leurs amis ! Ce type de sentiment n'a certes pas attendu l'apparition d'Internet pour exister, mais il est vrai que le web peut l'amplifier lorsqu'il donne une plus grande visibilité à la mise en scène de la « réussite » des autres.
20 Ces résultats sont amusants, mais ils n'ont rien d'étonnant pour qui a lu Alexis de Tocqueville 2. Celui-ci a souligné avec une grande clairvoyance le fait que les sociétés démocratiques engendrent, par nature, un taux de frustration supérieur à tous les autres systèmes sociaux en raison des principes sur lesquels elles sont 25 fondées: récompense du mérite et revendication de l'égalité de tous. Le magistrat et historien français fut le premier à observer cette conséquence paradoxale de la vie dans les sociétés démocratiques. Il parcourut pour cela, dans les années 1830, la jeune République américaine, et constata que l'âme de ses citoyens, qui n'avaient pas beaucoup à se plaindre de leurs conditions matérielles, était atteinte d'un mal 30 étrange: une forme de mélancolie fondée sur l'injonction paradoxale de l'ambition et de l'insatisfaction. C'est que, contrairement aux sociétés traditionnelles, le destin de chacun y paraît ouvert. Nul ne peut savoir s'il sera destiné à la réussite économique ou à la déchéance 3, par conséquent il est permis à tous d'espérer. Parce que les 35 citoyens de ces systèmes politiques revendiquent l'égalité, ils sont enclins, plus que partout ailleurs, à mesurer les différences qui les séparent des autres, et en particulier des mieux pourvus qu'eux. Le sentiment d'avoir droit d'obtenir les mêmes choses que les autres, et l'envie d'en avoir un peu plus qu'eux malgré tout, constituent deux invariants 4 de l'équation de la frustration.
40 Ce que n'avait pas pris en compte Tocqueville dans ses réflexions, c'est que la réussite d'autrui ne nous blesse que si elle est visible. Or, l'apparition d'Internet et des réseaux sociaux opère une profonde mutation de la visibilité sociale et de la possibilité de la mise en scène de la réussite de chacun. Nous avons beau avoir 45 conscience qu'il peut s'agir d'un jeu de dupe, il semble que nous n'ayons pas toujours assez de sagesse pour qu'il ne nous blesse pas.
Qu'à cela ne tienne, le problème n'est pas sans solution. L'une d'entre elles consiste à choisir des amis (cela fonctionne aussi pour la vraie vie) qui ont des 50 revenus un peu inférieurs aux nôtres, une situation amoureuse plus fragile et un confort général moins évident. Ainsi, nous garderons plus facilement à l'esprit le caractère artificiel de l'exhibition de leur bonheur, lequel, en toute probabilité, souffrira de la comparaison avec notre situation. Rien ne nous empêche, pour compléter le tout, de nous réciter chaque jour comme une incantation 5 l'une des tristes mais terriblement lucides maximes de La Rochefoucauld: « Dans l'adversité 6 de nos meilleurs amis, nous trouvons toujours quelque chose qui ne nous déplaît pas. »
658 mots
1 Frustration: déception accompagnée de colère.
2 Alexis de Tocqueville: homme politique, ministre, historien, magistrat. Il est un théoricien de la démocratie.
3 Déchéance: échec.
4 Invariants: éléments qui restent constants.
5 Incantation: paroles, formules magiques.
6 Dans l'adversité: dans les épreuves.
Essai
Selon vous, peut-on représenter fidèlement l'homme ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur le chapitre « De l'Homme » des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.C - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
C – Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte de Federico Tarragoni, Emancipation, 2021.
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 190 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 171 mots et au plus 209 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
1 L'obéissance peut s'expliquer par une multiplicité de facteurs. Tout d'abord l'intensité de la violence – physique, morale et symbolique – que met en jeu la domination, qui peut briser les corps. Or, faute d'user librement de son corps, aucune tactique n'est possible. Dans les camps de concentration et d'internement, ou dans
5 les camps contemporains d'accueil des réfugiés, ce qui reste de liberté individuelle est mis à profit pour la survie. Ensuite, il y a ces nombreuses « bonnes raisons » qu'ont les individus d'obéir volontairement, qui avaient suscité la stupeur enragée d'Etienne de La Boétie 1 en 1547. Deux en particulier: la sécurité que leur procure une place, fût-elle méprisable, à occuper dans le monde social, et le coût matériel et
10 cognitif 2 de l'insoumission, qui s'accompagne d'une remise en question profonde de soi-même. C'est pourquoi l'émancipation 3 ne va jamais de soi. Sans être impossible, elle n'est jamais banale; sans être omniprésente dans la vie sociale, elle est moins rare que ce que l'on pense; sans être l'apanage 4 de quelques héros inatteignables, elle implique des efforts que tout le monde n'est pas prêt à consentir. Elle suppose
15 une prise de risque considérable pour celle ou celui qui s'expose, en violant l'ordre des places sociales, à des sanctions durables. Elle produit toujours une rupture chez l'individu, du fait qu'il en vient à remettre en cause une partie de son identité, avec ses certitudes et repères sécurisants. Il est toujours plus simple de considérer ce
20 dont on a été durablement privé n'est pas à la portée de soi (« ce n'est pas pour moi »), plutôt que de juger qu'on y a légitimement droit et qu'on s'est fabriqué une identité d'esclave. Dans son livre Injustice. The Social Bases of Obedience and
25 Revolt (1978), Barrington Moore Jr. observait, à propos des Intouchables 5 ( dalit) indiens, qu'« un rang social sûr mais inférieur est plus facile à supporter que l'absence totale de rang. L'individu de rang inférieur peut donner obéissance et fidélité en contrepartie de la sécurité dès lors que la relation lui offre un semblant de
justice et de sollicitude 6 ». La souffrance endurée peut se parer alors d'une forme de prestige moral (« moral authority »), grâce auquel le dominé garde son estime de soi. En faisant ainsi « de nécessité vertu », il est enclin à « refuser le refusé et à vouloir l'inévitable », selon la formule de Pierre Bourdieu dans Le Sens pratique (1980).
30 En ce sens l'émancipation est un véritable saut dans le vide. La nature a horreur du vide, disait Aristote. Autant l'énoncé s'est révélé faux pour la physique naturelle, autant il reste terriblement pertinent pour la physique sociale. En connaissant cette horror vacui 7 qui guette le monde social, le sociologue devrait être
35 d'autant plus attentif à ces « sauts dans le vide » qui peuplent notre quotidien. S'il prend le temps d'en étudier la genèse 8 et l'évolution, il se rendra compte que, en s'émancipant, l'individu se relie à de nouveaux collectifs. Pour refuser sa place de dominé et accepter l'incertitude des lendemains, il a besoin d'un collectif protecteur
40 et sécurisant. Un collectif qui a d'autant plus de chances de naître que des dispositifs existent pour faciliter la prise de parole, instaurer la confiance, créer le commun. On pense aux structures associatives et militantes qui permettent de partager des expériences de domination, en les rattachant à des injustices sociales. On songe aux
45 dispositifs participatifs et délibératifs 9 facilitant la prise de parole des plus démunis, les amenant à « défataliser » 10 et « désingulariser » 11 leur expérience de la domination. On pense à certaines pratiques artistiques, comme le « théâtre de l'opprimé » d'Augusto Boal, qui permet aux dominés de mettre en scène leur vécu,
50 en passant du déni de reconnaissance au développement d'une capacité d'agir. On songe, enfin, à ces initiatives de connaissance et de transmission, de l'éducation populaire à la « recherche-action », qui visent à accroître les possibilités de réappropriation émancipatrice du savoir par celles et ceux auxquels il est adressé, ou
50 à partir desquels il est élaboré.
La liste est forcément incomplète. De nombreux dispositifs, créés pour
55 émanciper ou détournés de leurs fins dans un sens émancipateur, existent et existeront. Il en va là, justement, des infinies tactiques que les individus mettent et mettent en œuvre face à la domination. Aucune d'elle ne saurait toutefois créer des êtres totalement libres. Une telle liberté absolue est difficile à imaginer dans les relations sociales, et ce d'autant plus que les processus d'émancipation n'effacent pas, d'un coup d'éponge, les rapports de domination qui s'exercent sur les individus.
759 mots
1 Etienne de La Boétie: écrivain, poète et juriste français (1530-1563). Il est célèbre pour son Discours de la servitude volontaire.
2 Cognitif: intellectuel.
3 Emancipation: action de se libérer d'une autorité.
4 L'apanage: le privilège.
5 Intouchables: dans l'hindouisme, membres des castes inférieures qui étaient exclus de certaines pratiques religieuses et que les castes supérieures évitaient de fréquenter.
6 Sollicitude: attention soutenue et affectueuse.
7 Horror vacui: « Horreur du vide ».
8 La genèse: l'origine.
9 Délibératifs: discuter avec d'autres personnes en vue d'une décision à prendre.
10 « Défataliser »: faire perdre son caractère inévitable à quelque chose.
11 « Désingulariser »: faire perdre son caractère individuel à une situation.
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 190 mots. Une tolérance de ± 10 % est admise: votre travail comptera au moins 171 mots et au plus 209 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
Exercice 2.C - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
C – Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte de Federico Tarragoni, Emancipation, 2021.
Contraction de texte
Vous résumerez ce texte en 190 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 171 mots et au plus 209 mots.
Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.
1 L'obéissance peut s'expliquer par une multiplicité de facteurs. Tout d'abord l'intensité de la violence – physique, morale et symbolique – que met en jeu la domination, qui peut briser les corps. Or, faute d'user librement de son corps, aucune tactique n'est possible. Dans les camps de concentration et d'internement, ou dans
5 les camps contemporains d'accueil des réfugiés, ce qui reste de liberté individuelle est mis à profit pour la survie. Ensuite, il y a ces nombreuses « bonnes raisons » qu'ont les individus d'obéir volontairement, qui avaient suscité la stupeur enragée d'Etienne de La Boétie 1 en 1547. Deux en particulier: la sécurité que leur procure une place, fût-elle méprisable, à occuper dans le monde social, et le coût matériel et
10 cognitif 2 de l'insoumission, qui s'accompagne d'une remise en question profonde de soi-même. C'est pourquoi l'émancipation 3 ne va jamais de soi. Sans être impossible, elle n'est jamais banale; sans être omniprésente dans la vie sociale, elle est moins rare que ce que l'on pense; sans être l'apanage 4 de quelques héros inatteignables, elle implique des efforts que tout le monde n'est pas prêt à consentir. Elle suppose
15 une prise de risque considérable pour celle ou celui qui s'expose, en violant l'ordre des places sociales, à des sanctions durables. Elle produit toujours une rupture chez l'individu, du fait qu'il en vient à remettre en cause une partie de son identité, avec ses certitudes et repères sécurisants. Il est toujours plus simple de considérer ce
20 dont on a été durablement privé n'est pas à la portée de soi (« ce n'est pas pour moi »), plutôt que de juger qu'on y a légitimement droit et qu'on s'est fabriqué une identité d'esclave. Dans son livre Injustice. The Social Bases of Obedience and
25 Revolt (1978), Barrington Moore Jr. observait, à propos des Intouchables 5 ( dalit) indiens, qu'« un rang social sûr mais inférieur est plus facile à supporter que l'absence totale de rang. L'individu de rang inférieur peut donner obéissance et fidélité en contrepartie de la sécurité dès lors que la relation lui offre un semblant de
justice et de sollicitude 6 ». La souffrance endurée peut se parer alors d'une forme de prestige moral (« moral authority »), grâce auquel le dominé garde son estime de soi. En faisant ainsi « de nécessité vertu », il est enclin à « refuser le refusé et à vouloir l'inévitable », selon la formule de Pierre Bourdieu dans Le Sens pratique (1980).
30 En ce sens l'émancipation est un véritable saut dans le vide. La nature a horreur du vide, disait Aristote. Autant l'énoncé s'est révélé faux pour la physique naturelle, autant il reste terriblement pertinent pour la physique sociale. En connaissant cette horror vacui 7 qui guette le monde social, le sociologue devrait être
35 d'autant plus attentif à ces « sauts dans le vide » qui peuplent notre quotidien. S'il prend le temps d'en étudier la genèse 8 et l'évolution, il se rendra compte que, en s'émancipant, l'individu se relie à de nouveaux collectifs. Pour refuser sa place de dominé et accepter l'incertitude des lendemains, il a besoin d'un collectif protecteur
40 et sécurisant. Un collectif qui a d'autant plus de chances de naître que des dispositifs existent pour faciliter la prise de parole, instaurer la confiance, créer le commun. On pense aux structures associatives et militantes qui permettent de partager des expériences de domination, en les rattachant à des injustices sociales. On songe aux
45 dispositifs participatifs et délibératifs 9 facilitant la prise de parole des plus démunis, les amenant à « défataliser » 10 et « désingulariser » 11 leur expérience de la domination. On pense à certaines pratiques artistiques, comme le « théâtre de l'opprimé » d'Augusto Boal, qui permet aux dominés de mettre en scène leur vécu,
50 en passant du déni de reconnaissance au développement d'une capacité d'agir. On songe, enfin, à ces initiatives de connaissance et de transmission, de l'éducation populaire à la « recherche-action », qui visent à accroître les possibilités de réappropriation émancipatrice du savoir par celles et ceux auxquels il est adressé, ou
50 à partir desquels il est élaboré.
La liste est forcément incomplète. De nombreux dispositifs, créés pour
55 émanciper ou détournés de leurs fins dans un sens émancipateur, existent et existeront. Il en va là, justement, des infinies tactiques que les individus mettent et mettent en œuvre face à la domination. Aucune d'elle ne saurait toutefois créer des êtres totalement libres. Une telle liberté absolue est difficile à imaginer dans les relations sociales, et ce d'autant plus que les processus d'émancipation n'effacent pas, d'un coup d'éponge, les rapports de domination qui s'exercent sur les individus.
759 mots
1 Etienne de La Boétie: écrivain, poète et juriste français (1530-1563). Il est célèbre pour son Discours de la servitude volontaire.
2 Cognitif: intellectuel.
3 Emancipation: action de se libérer d'une autorité.
4 L'apanage: le privilège.
5 Intouchables: dans l'hindouisme, membres des castes inférieures qui étaient exclus de certaines pratiques religieuses et que les castes supérieures évitaient de fréquenter.
6 Sollicitude: attention soutenue et affectueuse.
7 Horror vacui: « Horreur du vide ».
8 La genèse: l'origine.
9 Délibératifs: discuter avec d'autres personnes en vue d'une décision à prendre.
10 « Défataliser »: faire perdre son caractère inévitable à quelque chose.
11 « Désingulariser »: faire perdre son caractère individuel à une situation.
Essai
Federico Tarragoni dit que: « Pour refuser sa place de dominé et accepter l'incertitude des lendemains, [l'individu] a besoin d'un collectif protecteur et sécurisant ». Selon vous, mener un combat pour l'égalité nécessite-t-il un engagement collectif ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Tu peux aussi réviser par thème
Entraîne-toi sur un thème avec les exercices des sujets de toutes les années.
- Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · 36 exercices · 75 % de chances de tomber
- Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · 36 exercices · 75 % de chances de tomber
- Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle · 3 exercices · 45 % de chances de tomber
- Commentaire de texte : la poésie du XIXe siècle au XXIe siècle · 6 exercices · 60 % de chances de tomber
- Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · 3 exercices · 40 % de chances de tomber