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Sujet du Bac STMG Français 2024 · Polynésie Session normale

Sujet du Bac STMG de Français 2024, Polynésie Session normale : 1 exercice corrigé. Thèmes : Contraction de texte. Avec correction automatique.

Thèmes du sujet : Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle

Exercice 1 - Commentaire de texte · Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle

1- Commentaire de texte (20 points)

Objet d'étude: le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle.

Texte de Joy Sorman, La Peau de l'ours, 2014.

Le narrateur de ce roman est une créature mi-homme mi-ours. Après avoir été exploité dans un cirque, il intègre un zoo.

Je fais désormais partie d'une collection de bêtes, je suis l'ours, un des

chapitres de cette encyclopédie qui réunit tous les animaux — ceux qui volent,

sautent, rampent, courent, nagent, bondissent, plongent, ceux aux museaux

allongés, courts, ronds, doux ou venimeux, ceux aux nageoires, aux piquants, aux

5 crinières, aux queues, aux palmes, aux cornes, aux carapaces, aux trompes, aux

duvets, aux becs, ceux qui chargent, griffent, lèchent, mordent, ceux aux robes¹, aux

écailles, aux crins, aux plumes, aux cuirs, aux pelages noirs, bruns, améthyste²,

ocre, roses, grenat, tachetés, mouchetés, zébrés, les minuscules et les monstrueux,

quelques grammes et plusieurs tonnes, échantillonnage de toutes les formes, toutes

10 les matières et toutes les nuances, comme si tous les paysages peuplés de toutes

les bêtes tenaient désormais dans le creux d'une main, la main d'un démiurge³. J'ai

rejoint cette communauté de déplacés, une colonie de rescapés sédentarisée⁴ à

quelques mètres de la cité monochrome⁵ pour satisfaire la curiosité et l'appétit de

ces bipèdes sans défense que sont les hommes, indigente⁶ espèce aux variations

15 éteintes, aux capacités rabotées⁷, aux teintes fanées.

Au fond de cette fosse, je sens la colère grandir, le ciel est si loin au-dessus

de ma tête, inatteignable et perdu, je suis un animal sous cloche, visible mais

expatrié, banni mais sous le regard de tous, il va falloir s'y faire, je m'y ferai, les

animaux se font à presque tout, ils s'acclimatent et se modifient ou bien ils meurent.

20 Voilà donc ma nouvelle terre, sous la main des hommes une fois de plus, mais

ici la cohabitation se révélera tout autre, je me découvrirai pièce de musée, objet

pédagogique et scientifique, de divertissement et de conservation, chaque jour on

viendra m'admirer et m'étudier, on me préservera, de ma propre existence sans

doute. Ici on ne me demandera jamais de travailler mais de m'exposer — de bête de

25 cirque je suis devenu animal de zoo, avec la même docilité.

¹ Robe: pelage ou plumage des animaux considéré du point de vue de leur couleur ou de leurs particularités.

² Améthyste: pierre précieuse, variété de quartz transparent, de couleur violet foncé, relativement répandue en Occident.

³ Démiurge: divinité qui donne forme à l'univers.

⁴ Sédentarisée: rendue sédentaire, c'est-à-dire qui ne se déplace plus.

⁵ Monochrome: composée d'une seule couleur.

⁶ Indigente: misérable.

⁷ Rabotées: réduites.

Vous ferez le commentaire littéraire de ce texte en vous aidant des pistes suivantes:

L'expérience du zoo racontée par un animal.

La dénonciation du comportement des hommes vis-à-vis des animaux.

Exercice 2.A - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)

A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.

Texte d'Alexandre Lacroix, « Renoncer à tout savoir », Philosophie magazine, n°172, septembre 2023.

A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.

Texte d'Alexandre Lacroix, « Renoncer à tout savoir », Philosophie magazine, n°172, septembre 2023.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 199 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 179 mots et au plus 219 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Nous autres humains naissons dans un monde façonné par les générations

qui nous ont précédés. Nous ne sommes pas armés pour y agir avant d'avoir

assimilé une énorme quantité de connaissances, tant théoriques que pratiques.

Comment fonctionne une poignée de porte ? À quoi sert une fourchette ou un

5 interrupteur ? L'instinct seul ne saurait nous éclairer. Là où ça se corse, c'est que la

complexité du monde humain va croissant. Plus tard nous arrivons dans l'Histoire,

plus lourde sera la tâche de l'éducation. De nos jours, un cycle d'études complet

amène couramment jusqu'à vingt-cinq ans; certains passent un tiers de leur

existence à se préparer à vivre !

10 Au XVI e siècle, Michel de Montaigne possédait une bibliothèque

exceptionnelle de 1 000 ouvrages, et c'était un érudit 1. À partir de 1747, Denis

Diderot a été avec Jean Le Rond d'Alembert l'architecte de l' Encyclopédie –

une superproduction éditoriale. Il jouait le rôle d'un rédacteur en chef, commandait et

corrigeait les articles, et s'entoura d'environ 150 contributeurs. C'était une équipe

15 suffisante pour compiler l'essentiel des connaissances et savoir-faire des Lumières,

en 72 000 entrées. À titre de comparaison, la bibliothèque personnelle de l'écrivain

argentin Alberto Manguel, lettré de notre temps, compte 40 000 ouvrages, et il y a, à

l'heure où j'écris, 100 000 contributeurs à Wikipédia participant à l'élaboration de

60 millions d'articles. Ces ordres de grandeur montrent que l'apprentissage au

20 XXI e siècle est devenu une tâche illimitée ! […]

Loin de ralentir, cette dynamique est en passe de 2 franchir un seuil: en plus

des savoirs élaborés par les humains, il faut compter désormais avec les

informations et les documents collectés ou générés par les machines. Depuis le

début du XXI e siècle, nous sommes entrés dans l'ère du « big data », des données

25 massives. Chaque seconde, 29 000 gigaoctets d'informations sont publiés dans le

monde. Il y a longtemps déjà que l'information disponible dans bien des domaines,

de la finance aux expériences scientifiques, n'est pas traitable par des cerveaux

humains, mais seulement par des algorithmes. Plus encore, les progrès récents des

intelligences artificielles génératives, type ChatGPT, laissent entrevoir un avenir

30 proche dans lequel l'information produite par des humains sera un îlot minuscule

dans l'océan des données.

Face à cette surabondance, une stratégie défensive consiste à tenter de

définir des « corpus », c'est-à-dire à circonscrire 3, pour chaque discipline, les

fondamentaux. En mathématiques, en histoire, en littérature, il y a des bases qui

35 devraient être fournies à tous. Dans cet esprit, le programme officiel de philosophie

en terminale avance une sélection de soixante-quinze auteurs. Mais l'on touche

aussitôt à la limite de la stratégie du corpus: non seulement il faut des années de

travail pour se familiariser vraiment avec ces auteurs, mais, en plus, les critères de

choix sont critiquables – il n'y a que cinq femmes et trois penseurs n'ayant pas vécu

40 en Méditerranée ni dans les pays occidentaux. […]

Ne serait-il pas possible, dans notre monde de connaissances infinies,

d'adopter des stratégies plus créatives ? Trois pistes méritent d'être invoquées.

Premièrement, ce que n'a pas une intelligence artificielle (IA), aussi performante soit-

elle, c'est… un corps. Midjourney ou Dall-e composent des images nouvelles en

45 combinant, de manière aléatoire, des documents visuels préexistants. Mais le

peintre, mettons Pablo Picasso ou Jackson Pollock, a la possibilité de se servir de sa

main. Il crée des images en entrant en contact direct avec la matière, par un geste

créateur. Ce qui vaut pour la peinture s'applique aux autres domaines: le propre des

compétences humaines est d'être incorporées 4 et, si l'éducation traditionnelle repose

50 sur le rapport aux textes, nous pourrions valoriser davantage l'aspect sensoriel et

l'expérience, en tant qu'ils nous distinguent des machines.

Deuxièmement, l'espérance de vie dans les pays développés est d'environ

80 ans: chacun de nous connaîtra plusieurs ruptures technologiques majeures.

L'une des questions que devraient se poser tous les éducateurs et formateurs est

55 donc: comment rendre les gens capables d'absorber la nouveauté ? Y a-t-il des

compétences ou encore des habiletés de pensée qui restent valables dans tous les

contextes ? Certains ont la nostalgie de l'école de Jules Ferry 5. Ma grand-mère, née

en 1910, n'avait que son certificat d'études, et une bonne orthographe. Cependant,

au début des années 2000, après le passage à l'euro, elle comptait encore en

60 anciens francs. Elle n'a jamais pu acquérir ne serait-ce que les rudiments d'une

langue étrangère, ni se servir d'un ordinateur. Sa formation était solide mais conçue

pour un monde stable. Dans un siècle d'accélération, il faut se méfier d'une

éducation qui vouerait les individus à une obsolescence 6 précoce, en les rendant

herméti­ques 7 à la nouveauté.

65 Enfin, un enjeu mérite d'être soulevé: s'il est urgent de changer de modèle de

civilisation, l'éducation devrait-elle être envisagée comme un outil de ce

changement ?

797 mots

1 Un érudit: un homme savant qui a des connaissances approfondies dans un ou des domaines.

2 Être en passe de: être sur le point de.

3 Circonscrire: définir avec précision les fondamentaux.

4 Incorporées: vécues physiquement.

5 L'école de Jules Ferry: Jules Ferry a rendu l'enseignement primaire obligatoire et gratuit au XIX e siècle.

6 Obsolescence: inadaptation.

7 Hermétiques: incapables de comprendre la nouveauté.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 199 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 179 mots et au plus 219 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Exercice 2.A - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle

Essai

Selon vous, une bonne éducation consiste-t-elle à acquérir des « connaissances infinies » ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur Gargantua de Rabelais, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

A - Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.

Texte d'Alexandre Lacroix, « Renoncer à tout savoir », Philosophie magazine, n°172, septembre 2023.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 199 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 179 mots et au plus 219 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Nous autres humains naissons dans un monde façonné par les générations

qui nous ont précédés. Nous ne sommes pas armés pour y agir avant d'avoir

assimilé une énorme quantité de connaissances, tant théoriques que pratiques.

Comment fonctionne une poignée de porte ? À quoi sert une fourchette ou un

5 interrupteur ? L'instinct seul ne saurait nous éclairer. Là où ça se corse, c'est que la

complexité du monde humain va croissant. Plus tard nous arrivons dans l'Histoire,

plus lourde sera la tâche de l'éducation. De nos jours, un cycle d'études complet

amène couramment jusqu'à vingt-cinq ans; certains passent un tiers de leur

existence à se préparer à vivre !

10 Au XVI e siècle, Michel de Montaigne possédait une bibliothèque

exceptionnelle de 1 000 ouvrages, et c'était un érudit 1. À partir de 1747, Denis

Diderot a été avec Jean Le Rond d'Alembert l'architecte de l' Encyclopédie –

une superproduction éditoriale. Il jouait le rôle d'un rédacteur en chef, commandait et

corrigeait les articles, et s'entoura d'environ 150 contributeurs. C'était une équipe

15 suffisante pour compiler l'essentiel des connaissances et savoir-faire des Lumières,

en 72 000 entrées. À titre de comparaison, la bibliothèque personnelle de l'écrivain

argentin Alberto Manguel, lettré de notre temps, compte 40 000 ouvrages, et il y a, à

l'heure où j'écris, 100 000 contributeurs à Wikipédia participant à l'élaboration de

60 millions d'articles. Ces ordres de grandeur montrent que l'apprentissage au

20 XXI e siècle est devenu une tâche illimitée ! […]

Loin de ralentir, cette dynamique est en passe de 2 franchir un seuil: en plus

des savoirs élaborés par les humains, il faut compter désormais avec les

informations et les documents collectés ou générés par les machines. Depuis le

début du XXI e siècle, nous sommes entrés dans l'ère du « big data », des données

25 massives. Chaque seconde, 29 000 gigaoctets d'informations sont publiés dans le

monde. Il y a longtemps déjà que l'information disponible dans bien des domaines,

de la finance aux expériences scientifiques, n'est pas traitable par des cerveaux

humains, mais seulement par des algorithmes. Plus encore, les progrès récents des

intelligences artificielles génératives, type ChatGPT, laissent entrevoir un avenir

30 proche dans lequel l'information produite par des humains sera un îlot minuscule

dans l'océan des données.

Face à cette surabondance, une stratégie défensive consiste à tenter de

définir des « corpus », c'est-à-dire à circonscrire 3, pour chaque discipline, les

fondamentaux. En mathématiques, en histoire, en littérature, il y a des bases qui

35 devraient être fournies à tous. Dans cet esprit, le programme officiel de philosophie

en terminale avance une sélection de soixante-quinze auteurs. Mais l'on touche

aussitôt à la limite de la stratégie du corpus: non seulement il faut des années de

travail pour se familiariser vraiment avec ces auteurs, mais, en plus, les critères de

choix sont critiquables – il n'y a que cinq femmes et trois penseurs n'ayant pas vécu

40 en Méditerranée ni dans les pays occidentaux. […]

Ne serait-il pas possible, dans notre monde de connaissances infinies,

d'adopter des stratégies plus créatives ? Trois pistes méritent d'être invoquées.

Premièrement, ce que n'a pas une intelligence artificielle (IA), aussi performante soit-

elle, c'est… un corps. Midjourney ou Dall-e composent des images nouvelles en

45 combinant, de manière aléatoire, des documents visuels préexistants. Mais le

peintre, mettons Pablo Picasso ou Jackson Pollock, a la possibilité de se servir de sa

main. Il crée des images en entrant en contact direct avec la matière, par un geste

créateur. Ce qui vaut pour la peinture s'applique aux autres domaines: le propre des

compétences humaines est d'être incorporées 4 et, si l'éducation traditionnelle repose

50 sur le rapport aux textes, nous pourrions valoriser davantage l'aspect sensoriel et

l'expérience, en tant qu'ils nous distinguent des machines.

Deuxièmement, l'espérance de vie dans les pays développés est d'environ

80 ans: chacun de nous connaîtra plusieurs ruptures technologiques majeures.

L'une des questions que devraient se poser tous les éducateurs et formateurs est

55 donc: comment rendre les gens capables d'absorber la nouveauté ? Y a-t-il des

compétences ou encore des habiletés de pensée qui restent valables dans tous les

contextes ? Certains ont la nostalgie de l'école de Jules Ferry 5. Ma grand-mère, née

en 1910, n'avait que son certificat d'études, et une bonne orthographe. Cependant,

au début des années 2000, après le passage à l'euro, elle comptait encore en

60 anciens francs. Elle n'a jamais pu acquérir ne serait-ce que les rudiments d'une

langue étrangère, ni se servir d'un ordinateur. Sa formation était solide mais conçue

pour un monde stable. Dans un siècle d'accélération, il faut se méfier d'une

éducation qui vouerait les individus à une obsolescence 6 précoce, en les rendant

herméti­ques 7 à la nouveauté.

65 Enfin, un enjeu mérite d'être soulevé: s'il est urgent de changer de modèle de

civilisation, l'éducation devrait-elle être envisagée comme un outil de ce

changement ?

797 mots

1 Un érudit: un homme savant qui a des connaissances approfondies dans un ou des domaines.

2 Être en passe de: être sur le point de.

3 Circonscrire: définir avec précision les fondamentaux.

4 Incorporées: vécues physiquement.

5 L'école de Jules Ferry: Jules Ferry a rendu l'enseignement primaire obligatoire et gratuit au XIX e siècle.

6 Obsolescence: inadaptation.

7 Hermétiques: incapables de comprendre la nouveauté.

Essai terminé. Consultez la solution proposée pour comparer votre argumentation.

Exercice 2.B - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)

B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte de Laurence Devillairs, « Beau, laid, gros, mince et boiteux », Guérir la vie par la philosophie, 2017.

Contraction de texte

B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte de Laurence Devillairs, « Beau, laid, gros, mince et boiteux », Guérir la vie par la philosophie, 2017.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 198 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 178 mots et au plus 218 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Il faut être sincère, on préfère la beauté. La vie est une grande tombola dont le

premier tirage a lieu à la naissance: bonne pioche, on a hérité d'un visage et d'une

silhouette harmonieux; mauvaise pioche, nos traits frôlent la caricature. On

comprend que l'Antiquité gréco-romaine ait imaginé des divinités, les Parques ou les

5 Moires 1, à l'origine de cette bonne ou mauvaise fortune.

Il y a en effet au commencement de la vie, avant toute orientation et décision,

une forme d'élection qui fait naître beau ou laid. C'est comme une lourdeur ou au

contraire une légèreté qui nous échoit 2, sans qu'on l'ait voulue ni méritée. À

l'origine est l'arbitraire absolu de l'apparence 3, la fatalité d'avoir cette tête-là – quels

10 que soient par la suite les arrangements qu'on y apporte. […]

1,74 m, 60 kg, verts, bruns: ce qui nous définit ce sont d'abord des chiffres,

des mensurations, des couleurs, une forme, un corps. Ce qui permet de nous

identifier est paradoxalement ce que nous n'avons pas choisi. Ce qui fait que l'on

nous reconnaît et nous différencie de tout autre est pourtant ce que nous n'avons

15 pas voulu: notre corps, notre visage sont ainsi à la fois nous et pas nous. Nous,

parce que nous sommes ce que nous paraissons, ces yeux et ces mains sont bien à

moi; et pas nous, parce que nous vivons notre apparence physique comme quelque

chose d'extérieur, qui nous a été donné et que nous n'avons ni fabriqué ni décidé:

ces yeux et ces mains sont à moi mais ne sont pas moi, pas tout de moi. Il y a en

20 nous une matière première qui préexiste à tout ce que nous pouvons faire ensuite

pour la façonner – régime, sport, style, chirurgie.

Le culte des apparences est en réalité un refus des apparences: nous faisons

tout pour transformer cette matière première, pour la rendre moins matière et moins

première, plus sophistiquée et comme spiritualisée 4. Tout le monde se maquille, car

25 tout le monde cherche à faire de son corps, de son visage, quelque chose qui lui

ressemble. C'est ainsi que le corps devient allure, les traits charme, les yeux regard,

et le visage expression. Nous ne laissons jamais le corps à sa corporéité, le

physique à sa matérialité. Le culte des apparences est un culte de l'âme, ou de la

personnalité, de ce qui, dans le corps, exprime ce que l'on est ou être. Il nous

30 faut faire parler cette chair muette et parer sa nudité. […]

Que peut la philosophie dans ce domaine ? Elle semble tellement…

métaphysique, c'est-à-dire précisément au-delà du physique. Certains philosophes

ont beau parler d'eux-mêmes, conjuguer leurs idées à la première personne, ils ne

disent jamais à quoi ils ressemblent. C'est là une des différences entre la littérature

35 et la philosophie, qui ne compte pas ou peu de descriptions, de personnages ou

de portraits. « J'avais 45 ans, je m'appelais Descartes, j'avais le nez fort, les yeux

noirs, un rien rapprochés, le cheveu épais, etc. » Rien de tel en ouverture des

Méditations. Le grand penseur des rapports entre l'âme et le corps ne dit rien de ce

que cela fait d'être dans la peau de René Descartes, d'avoir la tête de René

40 Descartes, comme si le physique n'avait aucun intérêt philosophique. Et pourtant,

Socrate prétend s'occuper tout autant des poils et de la crasse que des idées. Et

pourtant, Levinas 5 fait du visage un véritable concept 6, une appréhension unique de

ce qu'est autrui, et de ce qu'est l'homme aussi. Mais le visage revêt alors un sens

moral: il est l'incarnation d'une loi, celle qui commande de ne pas tuer son prochain,

45 qu'il soit ami ou ennemi. Il est la façon dont ce commandement immémorial se rend

visible, et s'impose à moi. Le visage d'autrui est à lui seul un précepte 7 et un interdit

(« Tu ne tueras point »). Il est d'emblée pour moi le visage de l'humanité. Ce ne sont

pas ses yeux, son front, son menton, que je dois voir, rien de ce qui fait son

physique, mais au contraire ce qui fait de ce visage humain un principe moral – et,

50 finalement, désincarné.

Il faut bien admettre que cela n'aide en rien à accepter son physique – comme

celui des autres, d'ailleurs. Car jamais autrui ne se présente à moi de cette façon

désincarnée, abstraite, morale; il a toujours telle ou telle caractéristique,

physionomie, odeur même. C'est bien cela qui est difficile à aimer ou qui, à l'inverse,

55 est objet de passion, et non pas le visage comme loi éthique 8, impliquant de

respecter l'humanité en tout homme. Y a-t-il une seule philosophie qui rende compte

de ce que cela fait d'avoir la tête que l'on a ?

791 mots

1 Les Parques ou les Moires: noms romains et grecs pour désigner les divinités qui décident de la vie des humains, de leur naissance jusqu'à leur mort.

2 Qui nous échoit: qui nous caractérise dès la naissance sans qu'on l'ait décidé.

3 L'arbitraire absolu de l'apparence: une apparence que l'on ne choisit pas.

4 Spiritualisée: transformée selon notre volonté et nos idées.

5 Descartes, Socrate et Levinas sont des philosophes des XVIIe, IVe et XXe siècles.

6 Fait du visage un véritable concept: donne au visage une importance capitale.

7 Précepte: règle morale.

8 Loi éthique: loi morale.

Vous résumerez ce texte en 198 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 178 mots et au plus 218 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Mots écrits:

Contraction terminée. Comparez votre travail avec la proposition de correction ci-dessous ( mots écrits).

Exercice 2.B - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle

Essai

B - La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.

Texte de Laurence Devillairs, « Beau, laid, gros, mince et boiteux », Guérir la vie par la philosophie, 2017.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 198 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 178 mots et au plus 218 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

Il faut être sincère, on préfère la beauté. La vie est une grande tombola dont le

premier tirage a lieu à la naissance: bonne pioche, on a hérité d'un visage et d'une

silhouette harmonieux; mauvaise pioche, nos traits frôlent la caricature. On

comprend que l'Antiquité gréco-romaine ait imaginé des divinités, les Parques ou les

5 Moires 1, à l'origine de cette bonne ou mauvaise fortune.

Il y a en effet au commencement de la vie, avant toute orientation et décision,

une forme d'élection qui fait naître beau ou laid. C'est comme une lourdeur ou au

contraire une légèreté qui nous échoit 2, sans qu'on l'ait voulue ni méritée. À

l'origine est l'arbitraire absolu de l'apparence 3, la fatalité d'avoir cette tête-là – quels

10 que soient par la suite les arrangements qu'on y apporte. […]

1,74 m, 60 kg, verts, bruns: ce qui nous définit ce sont d'abord des chiffres,

des mensurations, des couleurs, une forme, un corps. Ce qui permet de nous

identifier est paradoxalement ce que nous n'avons pas choisi. Ce qui fait que l'on

nous reconnaît et nous différencie de tout autre est pourtant ce que nous n'avons

15 pas voulu: notre corps, notre visage sont ainsi à la fois nous et pas nous. Nous,

parce que nous sommes ce que nous paraissons, ces yeux et ces mains sont bien à

moi; et pas nous, parce que nous vivons notre apparence physique comme quelque

chose d'extérieur, qui nous a été donné et que nous n'avons ni fabriqué ni décidé:

ces yeux et ces mains sont à moi mais ne sont pas moi, pas tout de moi. Il y a en

20 nous une matière première qui préexiste à tout ce que nous pouvons faire ensuite

pour la façonner – régime, sport, style, chirurgie.

Le culte des apparences est en réalité un refus des apparences: nous faisons

tout pour transformer cette matière première, pour la rendre moins matière et moins

première, plus sophistiquée et comme spiritualisée 4. Tout le monde se maquille, car

25 tout le monde cherche à faire de son corps, de son visage, quelque chose qui lui

ressemble. C'est ainsi que le corps devient allure, les traits charme, les yeux regard,

et le visage expression. Nous ne laissons jamais le corps à sa corporéité, le

physique à sa matérialité. Le culte des apparences est un culte de l'âme, ou de la

personnalité, de ce qui, dans le corps, exprime ce que l'on est ou être. Il nous

30 faut faire parler cette chair muette et parer sa nudité. […]

Que peut la philosophie dans ce domaine ? Elle semble tellement…

métaphysique, c'est-à-dire précisément au-delà du physique. Certains philosophes

ont beau parler d'eux-mêmes, conjuguer leurs idées à la première personne, ils ne

disent jamais à quoi ils ressemblent. C'est là une des différences entre la littérature

35 et la philosophie, qui ne compte pas ou peu de descriptions, de personnages ou

de portraits. « J'avais 45 ans, je m'appelais Descartes, j'avais le nez fort, les yeux

noirs, un rien rapprochés, le cheveu épais, etc. » Rien de tel en ouverture des

Méditations. Le grand penseur des rapports entre l'âme et le corps ne dit rien de ce

que cela fait d'être dans la peau de René Descartes, d'avoir la tête de René

40 Descartes, comme si le physique n'avait aucun intérêt philosophique. Et pourtant,

Socrate prétend s'occuper tout autant des poils et de la crasse que des idées. Et

pourtant, Levinas 5 fait du visage un véritable concept 6, une appréhension unique de

ce qu'est autrui, et de ce qu'est l'homme aussi. Mais le visage revêt alors un sens

moral: il est l'incarnation d'une loi, celle qui commande de ne pas tuer son prochain,

45 qu'il soit ami ou ennemi. Il est la façon dont ce commandement immémorial se rend

visible, et s'impose à moi. Le visage d'autrui est à lui seul un précepte 7 et un interdit

(« Tu ne tueras point »). Il est d'emblée pour moi le visage de l'humanité. Ce ne sont

pas ses yeux, son front, son menton, que je dois voir, rien de ce qui fait son

physique, mais au contraire ce qui fait de ce visage humain un principe moral – et,

50 finalement, désincarné.

Il faut bien admettre que cela n'aide en rien à accepter son physique – comme

celui des autres, d'ailleurs. Car jamais autrui ne se présente à moi de cette façon

désincarnée, abstraite, morale; il a toujours telle ou telle caractéristique,

physionomie, odeur même. C'est bien cela qui est difficile à aimer ou qui, à l'inverse,

55 est objet de passion, et non pas le visage comme loi éthique 8, impliquant de

respecter l'humanité en tout homme. Y a-t-il une seule philosophie qui rende compte

de ce que cela fait d'avoir la tête que l'on a ?

791 mots

1 Les Parques ou les Moires: noms romains et grecs pour désigner les divinités qui décident de la vie des humains, de leur naissance jusqu'à leur mort.

2 Qui nous échoit: qui nous caractérise dès la naissance sans qu'on l'ait décidé.

3 L'arbitraire absolu de l'apparence: une apparence que l'on ne choisit pas.

4 Spiritualisée: transformée selon notre volonté et nos idées.

5 Descartes, Socrate et Levinas sont des philosophes des XVIIe, IVe et XXe siècles.

6 Fait du visage un véritable concept: donne au visage une importance capitale.

7 Précepte: règle morale.

8 Loi éthique: loi morale.

Selon vous, est-il possible de donner une juste représentation de la nature humaine ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur le chapitre « De l'Homme » des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Exercice 2.C - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 185 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 167 mots et au plus 204 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

C – Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.

Texte de Michelle Perrot, Le temps des féminismes, 2023.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 185 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 167 mots et au plus 204 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

1 D'où vient la domination masculine ? A-t-elle toujours existé ou s'est-elle instaurée ? La question des femmes était neuve. Notre travail a consisté à mettre au jour le système de domination dans lequel se trouvaient les femmes. Mais d'abord, il fallait sortir du silence, trouver des sources.

5 Certes, d'autres nous avaient précédées. Nicole Pellegrin, spécialiste de la Renaissance, a effectué des recherches et découvert des historiennes, dans les milieux religieux, mais pas seulement, qui de longue date ont essayé de trouver des modèles féminins: elles ont transmis l'histoire des saintes, des reines, éventuellement des courtisanes, de femmes mémorables. L'idée de « femmes 10 mémorables » est une idée qui court du XVI e au XIX e siècle. Exceptionnelles et puissantes, elles sont en rupture avec l'ordre habituel. Elles franchissent des obstacles, exercent des formes de pouvoir, familial, politique, culturel, artistique, et c'est en cela que leur histoire est intéressante. Ce sont elles qu'on voit d'abord émerger: Sappho 1 à l'époque grecque, plus tard Artemisia Gentileschi pour la 15 peinture, puis par exemple Marie Curie pour les sciences, et bien d'autres. Les femmes exceptionnelles vont là où on ne les attendait pas, où on ne les souhaitait pas, où on ne les voulait pas. Ce qui est fascinant, c'est d'observer la façon dont elles ont surmonté les obstacles et ce qu'elles ont fait ensuite; si, par exemple, elles 20 ont exercé un pouvoir politique et comment. Ayant eu tellement de mal à franchir ces obstacles, elles ont souvent voulu faire la même chose que les hommes et comme eux. Récemment encore, Léa Salamé 2 s'est intéressée aux femmes « puissantes », dans une série d'émissions radiophoniques qui est devenue un livre.

23 Mais la prise en compte de l'ensemble des femmes, dans le domaine du féminisme comme dans la vie quotidienne, est liée au mouvement des années 1970. 25 Aborder la question des femmes ordinaires nécessite un mode de recherches particulier: plutôt que des biographies, on va chercher des correspondances, des journaux intimes, des témoignages d'inconnues. Philippe Lejeune est le découvreur de ce que l'on appelle « l'autobiographie » et le fondateur de l'Association pour 30 l'autobiographie (APA). Il a rassemblé des archives privées constituées majoritairement de journaux et de correspondances de femmes. Dans les années 1980, ces archives ont été recueillies par des bibliothécaires d'Ambérieu-en-Bugey, après que les Archives nationales les eurent refusées. Cette matière nouvelle a modifié le travail historique. Les abbesses 3 et des femmes cultivées du XVII e ou du 35 XVIII e siècle écrivaient sur des femmes exceptionnelles. En élargissant le champ des sources, on a modifié ce que l'on évoquait. Les perspectives ont changé également: on a commencé par écrire l'histoire des femmes en tant qu'« actrices », puis on a parlé des femmes victimes.

39 Mais les femmes n'ont pas seulement été victimes ou dominées: elles ont 40 aimé, elles ont désiré, elles ont travaillé, elles ont agi. En écrivant l'histoire des femmes, nous avons voulu parler d'elles comme « actrices », qu'il s'agisse de celles que nous connaissions, qui ont bousculé leur temps, ou des autres, plus discrètes. Nous nous réclamions de notre qualité d'historiennes et voulions faire une histoire qui n'existait pas encore et serait digne d'intérêt pour la compréhension générale de 45 l'histoire. Comme on l'a dit, nous ne nous disions pas historiennes féministes, mais historiennes et féministes. Néanmoins, beaucoup de militantes non historiennes ont revendiqué l'histoire des femmes comme une profession de foi 4, y cherchant des arguments pour combattre la domination masculine. De sorte que l'enseignement des femmes à l'université a d'abord été considéré comme militant.

49 Avec une certaine condescendance 5, on trouvait souvent l'histoire des 50 femmes bien sympathique, mais pas très scientifique. On en avait déjà vu tellement avec les communistes et leurs œillères 6, leur réinterprétation de l'histoire à l'aune de 7 la vérité du Parti… Malgré l'intérêt qu'ils manifestaient pour notre démarche, certains hommes restaient méfiants.

54 L'oubli est ce qui domine, partout, il fait partie de toute histoire. Dans le cas de 55 l'histoire des femmes, il y a un réel problème de transmission. Elles replongent le plus souvent dans l'obscurité. Très souvent, elles n'ont pas cherché elles-mêmes à développer leur mémoire, détruisent leurs lettres d'amour, par exemple, alors qu'elles ne détruisent pas toujours celles des hommes… Les femmes sont ombres légères, elles ont en tout cas laissé moins de traces. Il fallait donc les sortir de 60 l'ombre avec légèreté et talent, les mettre en avant dans l'histoire en écrivant leur vie, en parlant d'elles. Il fallait les faire apparaître.

740 mots

1 Sappho: poétesse grecque de l'Antiquité.

2 Léa Salamé: journaliste française.

3 Abbesses: supérieures d'une communauté religieuse.

4 Profession de foi: justification de leur engagement, de leurs idées.

5 Condescendance: attitude de supériorité méprisante.

6 Avoir des œillères: voir les choses de façon étroite.

7 À l'aune de: en rapport avec.

Exercice 2.C - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle

C – Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.

Texte de Michelle Perrot, Le temps des féminismes, 2023.

Contraction de texte

Vous résumerez ce texte en 185 mots. Une tolérance de +/- 10% est admise: votre travail comptera au moins 167 mots et au plus 204 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez, à la fin de votre contraction, le nombre total de mots utilisés.

1 D'où vient la domination masculine ? A-t-elle toujours existé ou s'est-elle instaurée ? La question des femmes était neuve. Notre travail a consisté à mettre au jour le système de domination dans lequel se trouvaient les femmes. Mais d'abord, il fallait sortir du silence, trouver des sources.

5 Certes, d'autres nous avaient précédées. Nicole Pellegrin, spécialiste de la Renaissance, a effectué des recherches et découvert des historiennes, dans les milieux religieux, mais pas seulement, qui de longue date ont essayé de trouver des modèles féminins: elles ont transmis l'histoire des saintes, des reines, éventuellement des courtisanes, de femmes mémorables. L'idée de « femmes 10 mémorables » est une idée qui court du XVI e au XIX e siècle. Exceptionnelles et puissantes, elles sont en rupture avec l'ordre habituel. Elles franchissent des obstacles, exercent des formes de pouvoir, familial, politique, culturel, artistique, et c'est en cela que leur histoire est intéressante. Ce sont elles qu'on voit d'abord émerger: Sappho 1 à l'époque grecque, plus tard Artemisia Gentileschi pour la 15 peinture, puis par exemple Marie Curie pour les sciences, et bien d'autres. Les femmes exceptionnelles vont là où on ne les attendait pas, où on ne les souhaitait pas, où on ne les voulait pas. Ce qui est fascinant, c'est d'observer la façon dont elles ont surmonté les obstacles et ce qu'elles ont fait ensuite; si, par exemple, elles 20 ont exercé un pouvoir politique et comment. Ayant eu tellement de mal à franchir ces obstacles, elles ont souvent voulu faire la même chose que les hommes et comme eux. Récemment encore, Léa Salamé 2 s'est intéressée aux femmes « puissantes », dans une série d'émissions radiophoniques qui est devenue un livre.

23 Mais la prise en compte de l'ensemble des femmes, dans le domaine du féminisme comme dans la vie quotidienne, est liée au mouvement des années 1970. 25 Aborder la question des femmes ordinaires nécessite un mode de recherches particulier: plutôt que des biographies, on va chercher des correspondances, des journaux intimes, des témoignages d'inconnues. Philippe Lejeune est le découvreur de ce que l'on appelle « l'autobiographie » et le fondateur de l'Association pour 30 l'autobiographie (APA). Il a rassemblé des archives privées constituées majoritairement de journaux et de correspondances de femmes. Dans les années 1980, ces archives ont été recueillies par des bibliothécaires d'Ambérieu-en-Bugey, après que les Archives nationales les eurent refusées. Cette matière nouvelle a modifié le travail historique. Les abbesses 3 et des femmes cultivées du XVII e ou du 35 XVIII e siècle écrivaient sur des femmes exceptionnelles. En élargissant le champ des sources, on a modifié ce que l'on évoquait. Les perspectives ont changé également: on a commencé par écrire l'histoire des femmes en tant qu'« actrices », puis on a parlé des femmes victimes.

39 Mais les femmes n'ont pas seulement été victimes ou dominées: elles ont 40 aimé, elles ont désiré, elles ont travaillé, elles ont agi. En écrivant l'histoire des femmes, nous avons voulu parler d'elles comme « actrices », qu'il s'agisse de celles que nous connaissions, qui ont bousculé leur temps, ou des autres, plus discrètes. Nous nous réclamions de notre qualité d'historiennes et voulions faire une histoire qui n'existait pas encore et serait digne d'intérêt pour la compréhension générale de 45 l'histoire. Comme on l'a dit, nous ne nous disions pas historiennes féministes, mais historiennes et féministes. Néanmoins, beaucoup de militantes non historiennes ont revendiqué l'histoire des femmes comme une profession de foi 4, y cherchant des arguments pour combattre la domination masculine. De sorte que l'enseignement des femmes à l'université a d'abord été considéré comme militant.

49 Avec une certaine condescendance 5, on trouvait souvent l'histoire des 50 femmes bien sympathique, mais pas très scientifique. On en avait déjà vu tellement avec les communistes et leurs œillères 6, leur réinterprétation de l'histoire à l'aune de 7 la vérité du Parti… Malgré l'intérêt qu'ils manifestaient pour notre démarche, certains hommes restaient méfiants.

54 L'oubli est ce qui domine, partout, il fait partie de toute histoire. Dans le cas de 55 l'histoire des femmes, il y a un réel problème de transmission. Elles replongent le plus souvent dans l'obscurité. Très souvent, elles n'ont pas cherché elles-mêmes à développer leur mémoire, détruisent leurs lettres d'amour, par exemple, alors qu'elles ne détruisent pas toujours celles des hommes… Les femmes sont ombres légères, elles ont en tout cas laissé moins de traces. Il fallait donc les sortir de 60 l'ombre avec légèreté et talent, les mettre en avant dans l'histoire en écrivant leur vie, en parlant d'elles. Il fallait les faire apparaître.

740 mots

1 Sappho: poétesse grecque de l'Antiquité.

2 Léa Salamé: journaliste française.

3 Abbesses: supérieures d'une communauté religieuse.

4 Profession de foi: justification de leur engagement, de leurs idées.

5 Condescendance: attitude de supériorité méprisante.

6 Avoir des œillères: voir les choses de façon étroite.

7 À l'aune de: en rapport avec.

Essai

Pourquoi est-il important de ne pas oublier celles et ceux qui ont fait l'histoire pour combattre les inégalités ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

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