Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Polynésie session normale 2026

Thème : Commentaire – La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2026)

Énoncé

1- Commentaire (20 points)

Objet d'étude: La poésie du XIX e siècle au XXI e siècle

Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra (1965)

Charlotte Delbo a été déportée à Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale pour des actes de résistance. Dans Aucun de nous ne reviendra, elle évoque la vie dans ce camp de concentration, en faisant le choix d'une écriture poétique.

Le ciel était très bleu, d'un bleu si bleu sur les poteaux de ciment

blancs et les barbelés blancs aussi, d'un bleu si bleu que le réseau

des fils électriques paraissait plus blanc, plus implacable,

ici rien n'est vert

5 ici rien n'est végétal

ici rien n'est vivant.

Loin au-delà des fils, le printemps voltige, le printemps frissonne,

le printemps chante. Dans ma mémoire. Pourquoi ai-je gardé la

mémoire ?

10 Pourquoi avoir gardé le souvenir des rues aux pavés sonores, des

fifres 1 du printemps sur les bancs des marchands de légumes au

marché, des flèches de soleil sur le parquet blond au réveil, le souvenir

des rires et des chapeaux, des cloches dans l'air du soir, des

premières blouses et des anémones ?

15 Ici, le soleil n'est pas du printemps. C'est le soleil de l'éternité,

c'est le soleil d'avant la création. Et j'avais gardé la mémoire du soleil

qui brille sur la terre des vivants, du soleil sur la terre des blés.

Sous le soleil de l'éternité, la chair cesse de palpiter, les paupières

bleuissent, les mains se fanent, les langues gonflent noires, les

20 bouches pourrissent.

Ici, en dehors du temps, sous le soleil d'avant la création, les yeux

pâlissent. Les yeux s'éteignent. Les lèvres pâlissent. Les lèvres

meurent.

Toutes les paroles sont depuis longtemps flétries

25 Tous les mots sont depuis longtemps décolorés

Graminée – ombelle 2 – source – une grappe de lilas – l'ondée –

toutes les images sont depuis longtemps livides.

Pourquoi ai-je gardé la mémoire ? Je ne puis retrouver le goût de

ma salive dans ma bouche au printemps – le goût d'une tige d'herbe

30 qu'on suce. Je ne puis retrouver l'odeur des cheveux où joue le vent,

sa main rassurante et sa douceur.

Ma mémoire est plus exsangue 3 qu'une feuille d'automne

Ma mémoire a oublié la rosée

Ma mémoire a perdu sa sève. Ma mémoire a perdu tout son sang.

35 C'est alors que le cœur doit s'arrêter de battre – s'arrêter de battre

– de battre.

1. fifre: petite flûte.

2. ombelle: ensemble de petites fleurs groupées.

3. exsangue: pâle, qui a perdu beaucoup de sang.

Vous ferez le commentaire de ce texte de Charlotte Delbo.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Vous ferez le commentaire de ce texte de Charlotte Delbo.

Réponse : Proposition d'axes de lecture et plan détaillé pour le commentaire composé : Introduction - Accroche et contexte : Charlotte Delbo, résistante communiste, a été déportée à Auschwitz-Birkenau en janvier 1943. En 1965, elle publie *Aucun de nous ne reviendra*, premier volet de la trilogie *Auschwitz et après*. Pour témoigner de l'indicible concentrationnaire, elle choisit une écriture à la frontière de la prose poétique et du vers libre. - Présentation du texte : L'auteure confronte la réalité minérale et mortifère du camp au souvenir du printemps et du monde des vivants. Ce souvenir s'épuise progressivement, jusqu'à l'extinction. - Problématique : Comment Charlotte Delbo, par une poétique du contraste et du dépouillement, traduit-elle l'anéantissement de la vie et le déchirement d'une mémoire qui se vide de son sang ? - Annonce du plan : I. Un univers concentrationnaire figé et mortifère. II. Le supplice de la mémoire : le printemps d'autrefois. III. L'épuisement de la mémoire, du langage et de la vie. --- I. L'univers concentrationnaire : un espace figé, déshumanisé et mortifère - Une nature abolie : l'anaphore ternaire en vers libres (« ici rien n'est vert / ici rien n'est végétal / ici rien n'est vivant ») forme une gradation. Elle va de la couleur à la vie et nie radicalement le vivant. Les matériaux sont artificiels et agressifs (« poteaux de ciment », « barbelés », « fils électriques »). - L'ironie tragique des couleurs : les répétitions « d'un bleu si bleu » et « blancs… plus blanc, plus implacable » créent une lumière aveuglante et glaciale. La beauté du ciel souligne l'horreur de l'enfermement au lieu de la consoler. - Un temps aboli : le « soleil de l'éternité », « d'avant la création », place le camp « en dehors du temps ». C'est un anti-monde, un chaos d'avant la Genèse. - La décomposition des corps : une énumération anatomique déroule l'agonie (« la chair cesse de palpiter, les paupières bleuissent, les mains se fanent, les langues gonflent noires, les bouches pourrissent »). Les phrases courtes et parallèles (« Les yeux pâlissent. Les yeux s'éteignent. Les lèvres pâlissent. Les lèvres meurent. ») miment l'extinction. Le verbe « se fanent » fait des corps des fleurs mortes, dans une inversion macabre de l'image du printemps. II. Le supplice de la mémoire : le printemps d'autrefois - L'irruption sensorielle du passé : « Loin au-delà des fils », le printemps est personnifié par un rythme ternaire (« voltige », « frissonne », « chante »). Il est aussitôt ramené à sa seule existence mentale par la phrase nominale « Dans ma mémoire. ». - Une profusion de souvenirs heureux : une longue énumération rassemble des sensations auditives (« pavés sonores », « fifres », « rires », « cloches »), visuelles (« flèches de soleil sur le parquet blond », « anémones ») et des images de vie quotidienne (« marché », « chapeaux », « premières blouses »). Le contraste entre l'ampleur de cette phrase et la sécheresse du présent est saisissant. - Deux soleils opposés : le soleil du camp s'oppose à celui « qui brille sur la terre des vivants, […] sur la terre des blés ». L'antithèse oppose mort et fécondité. - Une mémoire-fardeau : la question rhétorique obsédante (« Pourquoi ai-je gardé la mémoire ? », reprise trois fois sous diverses formes) fait du souvenir une torture. Se souvenir de la vie rend le présent plus insupportable encore. III. L'épuisement de la mémoire, du langage et de la vie : une poétique du dépouillement - La mort des mots : le parallélisme « Toutes les paroles sont depuis longtemps flétries / Tous les mots sont depuis longtemps décolorés » applique au langage le lexique végétal de la flétrissure. La liste de mots isolés par des tirets (« Graminée – ombelle – source – une grappe de lilas – l'ondée ») n'est plus qu'un catalogue de signes vidés de leur image : « toutes les images sont depuis longtemps livides ». La poète dit l'échec même de la poésie. - L'impossible réminiscence : l'anaphore « Je ne puis retrouver » montre que les sens du passé sont perdus : le goût de la salive, de la tige d'herbe, l'odeur des cheveux, la douceur d'une main aimée. L'intime se dérobe. - Une mémoire exsangue : l'anaphore « Ma mémoire » et la comparaison avec « une feuille d'automne » assimilent la mémoire à un organisme qui meurt. La gradation « a oublié la rosée », « a perdu sa sève », « a perdu tout son sang » passe du végétal à l'humain. Le printemps du début cède à l'automne. - Une chute en forme d'agonie : l'épanadiplose dégradée (« s'arrêter de battre – s'arrêter de battre – de battre ») fait s'amenuiser la phrase, comme un pouls qui faiblit. Elle laisse place au silence et réalise dans la forme même la mort annoncée. Sans mémoire du vivant, il n'y a plus de raison de vivre. Conclusion - Bilan : par les contrastes (camp minéral contre printemps vivant, soleil d'éternité contre soleil des blés), par les anaphores et par le dépouillement progressif de la phrase, Delbo fait éprouver au lecteur la déshumanisation du camp. Elle montre aussi la mort intérieure d'une mémoire qui se vide de sa substance. - Portée : le texte pose un paradoxe. Il dit la faillite des mots, mais c'est par la poésie que le témoignage devient transmissible. L'écriture redonne, après coup, un sang à cette mémoire. - Ouverture : on peut le rapprocher des réflexions de Primo Levi (*Si c'est un homme*) ou de la formule d'Adorno sur la poésie après Auschwitz. Delbo y répond en inventant une poésie du témoignage.

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