Exercice 1. Commentaire · Bac Français (1ère) Polynésie 2021 (jour 2)
Thème : Commentaire – La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)
Énoncé
1. Commentaire [20 points]
Objet d'étude « La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle »
TEXTE: Philippe JACCOTTET, Poésies, « L'Effraie », 1946-1950.
Les nouvelles du soir
À l'heure où la lumière enfouit son visage
dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche. L'air est doux. Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir
5 au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte; aurai-je même
le temps de faire ce voyage avant l'hiver,
de t'embrasser avant de partir ? Si tu m'aimes,
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins,
10 juste pour le printemps, qu'on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin,
jusqu'où s'allument les fabriques 1 immobiles...
Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, ou il serait changé
15 en statue: on ne peut qu'avancer. Et les villes
qui sont encor debout brûleront 2. Une chance
que j'aie au moins visité Rome, l'an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l'absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
20 avant que l'on crie « Le Monde » à notre dernier monde
ou « Ce Soir » 3 au dernier beau soir qui nous confonde...
Tu partiras. Déjà ton corps est moins réel
que le courant qui l'use, et ces fumées au ciel
ont plus de racines que nous. C'est inutile
25 de nous forcer. Regarde l'eau, comme elle file
par la faille entre nos deux ombres. C'est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.
1 Fabriques: usines
2 Vers 13 à 16: allusion à un épisode biblique dans lequel la colère de Dieu entraîne la destruction de la ville de Sodome et la transformation de la femme de Loth en statue de sel.
3 « Le Monde » et « Ce soir » pour « France soir » sont des titres de journaux. Les vendeurs en criaient les nouvelles importantes pour inciter à l'achat.
Vous ferez le commentaire du poème de Philippe Jaccottet, « Les nouvelles du soir ».

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous ferez le commentaire du poème de Philippe Jaccottet, « Les nouvelles du soir ».
Réponse : Proposition de commentaire composé : Introduction : - Contexte : Philippe Jaccottet (1925-2021) écrit *L'Effraie* entre 1946 et 1950, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et au début de la Guerre froide. « Les nouvelles du soir » porte la trace de cette inquiétude d'une époque où le bonheur paraît toujours menacé. - Présentation du texte : Poème de 27 vers, majoritairement des alexandrins rimés. Les rimes sont d'abord croisées (visage/passage, soir/s'asseoir, vert/hiver, même/m'aimes), puis plates (étranger/changé, réel/ciel, inutile/file, fin/fin). Le mètre se dérègle aux vers 20-21, plus longs que l'alexandrin, au moment où les cris des journaux envahissent l'intimité. La forme régulière est sans cesse bousculée par de nombreux enjambements. Une scène amoureuse au crépuscule, au bord d'un fleuve, est troublée par les cris des vendeurs de journaux et par la conscience de la fin. - Problématique : Comment le poème dit-il la fragilité d'un amour et d'un bonheur menacés à la fois par l'Histoire et par le temps qui passe ? - Annonce du plan : 1. L'irruption violente du monde extérieur et de la menace historique. 2. Une halte amoureuse précaire face à la fuite du temps. 3. L'acceptation lucide et mélancolique de la finitude. --- Axe 1 : L'irruption du monde extérieur et l'angoisse historique - La violence du dehors : Le crépuscule s'ouvre sur une image tendre : la lumière qui « enfouit son visage / dans notre cou ». Elle est aussitôt brisée par l'agression sonore : « on crie les nouvelles du soir, / on nous écorche ». Le rejet de « on nous écorche » et la métaphore de la blessure rendent cette violence sensible. Le pronom indéfini « on » figure une hostilité anonyme et collective. - L'ombre de la catastrophe : Les vers 13 à 16 réécrivent l'épisode biblique de Sodome et de la femme de Loth : « il serait changé / en statue », « les villes / qui sont encor debout brûleront ». Le futur de certitude réactive le souvenir des villes bombardées et annonce une apocalypse possible, peut-être nucléaire. - L'actualité qui dévore l'intime : Les vers 20-21 jouent sur les titres de journaux : « Le Monde » répond à « notre dernier monde », « Ce Soir » au « dernier beau soir ». Cette syllepse montre l'Histoire collective qui recouvre l'espace privé du couple. L'allongement de ces deux vers, qui débordent l'alexandrin, traduit ce débordement. --- Axe 2 : Une halte amoureuse éphémère face à la fuite du temps - Le désir de trêve : Le paysage offre un refuge fragile : « L'air est doux », « un arbre à peine vert », « la tremblante paix du fleuve ». La restriction (« juste un peu », « au moins », « juste pour le printemps ») dit la modestie du vœu. L'impératif suppliant « Si tu m'aimes, / retiens-moi » et le subjonctif de souhait « qu'on nous laisse tranquilles » expriment l'attente d'un sursis. - L'obsession de la hâte : L'urgence revient sans cesse : « mangé en hâte », « avant l'hiver », « avant de partir », « vite aimés », « vite embrassés », « avant l'absence ». La question rhétorique « aurai-je même le temps... ? » et les enjambements rendent sensible cette précipitation. Le poète se dit « gens de passage », « l'étranger / qui marche » : il ne peut « qu'avancer ». - Un bonheur déjà au passé : La formule « Une chance / que j'aie au moins visité Rome » et les subjonctifs passés (« que nous nous soyons vite aimés, / regardés encore une fois ») transforment le présent en souvenir. Le poète fait déjà le bilan d'un bonheur menacé. --- Axe 3 : La finitude acceptée avec lucidité - La dissolution des êtres : Le futur catégorique « Tu partiras » scelle la séparation. La comparaison « ton corps est moins réel / que le courant qui l'use » rend la bien-aimée évanescente. Le paradoxe « ces fumées au ciel / ont plus de racines que nous » renverse les valeurs : l'humain, déraciné, est plus éphémère que la fumée des « fabriques ». - Le fleuve, symbole du temps : Le fleuve du décor devient une image héraclitéenne de l'écoulement. L'eau « file / par la faille entre nos deux ombres » : les amants sont réduits à des ombres et le temps creuse entre eux une séparation irrémédiable. - Le renoncement lucide : Le présentatif « C'est inutile / de nous forcer » et l'impératif « Regarde » invitent à voir la vérité en face plutôt qu'à la fuir. La chute « C'est la fin, / qui nous passe le goût de jouer au plus fin » repose sur une paronomase et une rime équivoquée (fin/fin). La conscience de la mort ôte toute envie de ruser avec le destin. Le ton reste sobre, presque prosaïque : c'est une mélancolie sans pathos, propre à la poétique de Jaccottet. --- Conclusion : - Bilan : Le poème fait se heurter l'intime et l'Histoire. Les cris des journaux, la menace d'apocalypse et l'écoulement du fleuve ruinent le bref bonheur des amants. Le poète ne se révolte pas : il accepte lucidement la séparation et la mort. - Ouverture : On peut rapprocher ce texte du « Pont Mirabeau » d'Apollinaire (« Sous le pont Mirabeau coule la Seine / Et nos amours »). On y retrouve le fleuve, l'amour qui s'en va et le temps qui passe, mais Jaccottet y ajoute l'angoisse historique de l'après-guerre.
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