Exercice 2.B - Essai · Bac STMG Français Métropole remplacement 2022
Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Métropole France remplacement (2022)
Énoncé
B – La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Essai
Selon vous, peindre les Hommes, est-ce nécessairement les juger ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le chapitre « De l'Homme » des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
B – La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte de Jean-Pierre Landry et Isabelle Morlin, La Littérature française du XVII e siècle, 1993.
Le siècle classique, en s'attachant à l'idée d'une nature humaine permanente et universelle, en privilégiant la connaissance de « l'homme » par rapport à celle du tissu social, apparaît tout naturellement comme l'âge d'or de la littérature morale, qui tend vers la recherche d'une expression définitive et vers un propos généralisant. Les moralistes se multiplient donc dans la seconde moitié du siècle: La Rochefoucauld (1613-1680) publie ses Maximes et sentences morales en 1665, Madame de Sablé (1598-1678) ses Maximes en 1678, l'année où paraissent également les Pensées diverses de l'abbé d'Ailly. Bussy-Rabutin (1618-1693) fait paraître en 1663 Le Recueil de Sercy, contenant des « maximes d'amour », Dufresny (1657-1724) ses Amusements sérieux et comiques en 1699, Saint-Évremond (1613-1703) ses Œuvres mêlées en 1689, La Bruyère (1645-1696) publie la première édition des Caractères en 1688.
Pourtant, la notion de « moraliste » reste alors imprécise dans les consciences: Furetière, dans son Dictionnaire de 1690, prête à ce terme le sens le plus restrictif, en définissant le moraliste comme un auteur « traitant » de manière didactique 1 « de la morale ». C'est en 1762 seulement que le Dictionnaire de l'Académie présente le moraliste comme un « écrivain qui traite des mœurs », définition qui élargit le champ de la littérature morale, et confère à ses auteurs un statut nouveau, en leur prêtant une ambition stylistique. Dans ce domaine donc, la réalité semble précéder largement la dénomination 2: les moralistes du XVII e siècle ne se perçoivent plus comme des moralisateurs. Ils occupent une place aux limites floues entre le philosophe, dont ils n'ont pas la visée systématique, et le théologien, comme Pascal ou Bossuet, qui fonde sa réflexion et la connaissance de soi sur une foi religieuse. À mi-chemin entre les deux, le moraliste s'appuie sur l'expérience vécue, compose un discours sur l'homme plus descriptif que prescriptif 3, où connaissance de soi et connaissance de l'autre sont sans cesse mêlées, qui oscille enfin constamment entre subjectivité et tendance à la généralisation, à la parole oraculaire 4. Par là, les moralistes du XVII e siècle se situent, parfois explicitement, dans le sillage de Montaigne: ils refusent l'abstraction et l'esprit de système, l'illusion de l'exhaustivité 5, et enregistrent scrupuleusement paradoxes, contradictions et hésitations. Comme lui enfin, ils se représentent l'œuvre comme une sorte de cheminement vers l'apprentissage de soi, avec ce que cela comporte de chaotique et d'incertain. C'est cette conception ouverte et infinie du savoir sur l'homme qui explique en partie l'extraordinaire essor de la forme fragmentée et discontinue dans la littérature morale. […]
Cette forme discontinue et fragmentée est fortement liée à la vie en société: comme dans la conversation, elle appelle commentaires, contradictions, recherche intellectuelle et, en somme, ne fonctionne pleinement qu'à travers autrui. De même, privilégiant la densité et l'éclat, elle s'appuie sur l'art de la pointe, du bon mot, de la chute. Ce n'est pas un hasard si la maxime et la sentence deviennent une véritable mode dans les salons (« l'envie des sentences, dit La Rochefoucauld, se gagne comme le rhume ») et si, par exemple, la rédaction des Maximes donne lieu à de nombreux échanges par lettres entre leur auteur et Madame de Sablé, dont il fréquente le cercle 6. Sans faire de cette littérature, soumise à un travail stylistique intense, véritable polissage, incompatible avec la spontanéité de la conversation, une simple activité de salon, force est de souligner qu'elle s'épanouit conjointement à l'essor de la vie mondaine, et dans un milieu à la recherche d'un idéal social. […]
Les moralistes de la seconde moitié du XVII e siècle refusent le privilège de détenir la vérité. Ils adoptent donc une position « en retrait » par rapport au lecteur, tout en laissant s'épanouir, de manière paradoxale, une authenticité personnelle qui marque l'énoncé du sceau de l'expérience 7. Dans cette perspective, l'œuvre se fait invitation à l'examen de conscience, à une sorte de catharsis 8 intime, occasion à la fois d'une rencontre avec un autre et d'un retour sur soi, l'apparente impersonnalité du propos permettant une identification immédiate du lecteur au locuteur. C'est là l'ambivalence de cette littérature: elle refuse le discours d'autorité: « je consens qu'on dise de moi que je n'ai pas quelquefois bien remarqué » (La Bruyère, préface des Caractères). Mais elle dissimule la subjectivité, à peine perceptible lors d'une lecture rapide, exerçant ainsi sur le lecteur une fascination comparable à celle des oracles. […]
Enfin, la discontinuité peut correspondre à un parti pris esthétique et signifier l'incertitude du savoir et de la connaissance, les méandres 9 de la conscience et, à l'extrême fin du XVII e siècle, la représentation d'un monde qui perd de sa cohérence.
806 mots
1 Didactique: qui enseigne.
2 Dénomination: appellation, attribution d'un nom.
3 Prescriptif: qui formule des règles de vie.
4 Oraculaire: relatif à l'oracle, c'est-à-dire ici à une parole qui fait autorité.
5 Exhaustivité: volonté de traiter une question de manière absolument complète.
6 Cercle: entourage; ici, salon littéraire.
7 Marquer du sceau de l'expérience: attester du caractère authentique de l'expérience.
8 Catharsis: purification.
9 Méandres: replis, détours.

Corrigé
Corrigé établi d’après les éléments de correction officiels
Selon vous, peindre les Hommes, est-ce nécessairement les juger ?
Réponse : L'essai peut s'articuler autour des axes de réflexion suivants : 1. Peindre les hommes, c'est s'attacher à la vérité du portrait : - Décrire les Hommes dans leur diversité et rechercher les traits universels de la nature humaine (portraits de La Bruyère fondés sur un raccourci qui saisit une vérité générale). - Restituer la complexité, les contradictions et les paradoxes de l'être humain sans porter immédiatement un jugement moral (« Tel homme au fond et en lui-même ne se peut définir... »). - Tenter d'approcher une forme d'objectivité (ambition documentaire, ethnologique ou réaliste). 2. Peindre les hommes, c'est le plus souvent porter sur eux un jugement de valeur : - Tout acte de représentation repose sur des choix (cadrage, sélection des traits significatifs) qui trahissent une prise de position et un regard subjectif. - La visée satirique et moraliste : mettre en évidence les vices pour inviter à les corriger (démarche de l'honnête homme chez La Bruyère, dénonciation de l'amour-propre chez La Rochefoucauld). - La caricature (exagération plaisante ou tragique, portraits en saynètes de Gnathon, Ménalque, Argyre) ou l'éloge héroïsant (portrait épidictique pour édifier). 3. Peindre les hommes, pour apprendre à les comprendre et à se comprendre : - La peinture permet d'observer avec lucidité les ressorts humains pour mieux vivre en société (avertir sans mordre, selon la formule d'Érasme). - Dépasser le jugement tranché pour cheminer vers la connaissance de soi et l'examen de conscience : comme chez Montaigne, la peinture de l'autre est un miroir qui renvoie chacun à sa propre condition.
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