Exercice 2.A - Essai · Bac STMG Français Métropole 2022

Thème : Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Tiré du sujet Métropole France (2022)

Énoncé

A – Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.

A – Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.

Texte de Jacqueline de Romilly, Écrits sur l'enseignement, 1984.

1 Je crois que la force de tout enseignement par rapport aux « événements qui font l'histoire du monde » est d'imposer aux esprits un détour. Si l'on veut s'orienter convenablement, dans une promenade au cours de laquelle on doit retrouver son chemin, il faut prendre, en pensée, du recul. Il faut se retourner, voir d'où vient le 5 chemin que l'on est en train de parcourir et où sont les repères, recourir à une carte, sur laquelle le paysage confus, masqué de buissons et d'arbres, d'ombres et de creux, se ramène à un tracé schématique, couvrant un horizon bien plus étendu et qui soudain rend compte du paysage. Il en va de même dans les choses de l'esprit. Complexe, notre société ? Ô combien ! Mais dans ce cas pour l'appréhender, pour 10 la comprendre, pour en comprendre les problèmes et les tendances, il faut précisément faire le détour et apprendre à connaître d'autres sociétés plus simples. J'ai l'air en disant cela de présenter, une fois de plus, un plaidoyer pour le grec et le latin. En un sens, c'est parfaitement vrai. Je reste convaincue que l'on comprend mieux la collectivité qu'est l'État quand on connaît la cité grecque, avec les dévouements 15 qu'elle suscitait si largement et les crises qu'elle traversa et surmonta, que l'on comprend mieux les relations entre les pays quand on a pratiqué la relation toute simple qui s'établit au niveau de deux cités de régime politique différent et luttant pour la suprématie 1, ou bien entre des cités grecques et un envahisseur barbare. Après 20 tout, si l'on ne cesse de découvrir, dans la littérature grecque, l'« actualité » de tel passage ou de tel autre, cela n'est point dû au hasard de situations qui se répéteraient, mais au fait que situations simples, analysées avec rigueur, fournissent divers schèmes 2 d'interprétation susceptibles d'être appliqués à des situations plus 25 complexes. Je crois aussi que, dans l'ordre des conduites humaines, les problèmes peuvent être posés avec une force accrue, lorsque se découvre, au niveau de la famille ou de la cité, le premier exemple éclatant d'un dilemme humain: la mort d'Antigone et la mort de Socrate aident à comprendre l'héroïsme et à le sentir dans sa simplicité 30 absolue. Je plaide donc bien pour le grec et le latin. Mais pas seulement. Je plaide pour tout ce qui est lointain, différent, et pourtant humain. Je plaide pour la sociologie, je plaide pour l'histoire, je plaide pour tout ce qui n'est pas notre temps, pour tout ce qui lui ressemble et en diffère, pour tout ce qui nous donne, je le répète, du recul.

35 Et ce qui est vrai de la complexité du monde actuel l'est aussi pour le changement accéléré que connaît aujourd'hui notre civilisation. On dirait que le progrès scientifique et technique s'est emballé, que l'évolution sociale et les transformations morales se sont précipitées à un rythme sans précédent. Ma petite maison de Provence devait être, il y a quarante ans, une maison tenue pour confortable et moderne, voire raffinée. 40 Or les jeunes qui y viennent croient un peu visiter une maison médiévale. Pourtant, au cours de ces quarante années, nous pensions l'avoir modernisée. Nous avions désormais l'eau sous pression, les tuyaux plastiques, les aspersateurs… Les jeunes croient avec peine que cela n'existait pas, que l'on se débrouillait avec des petits 45 canaux et des vannes, comme dans l'Antiquité ! […] Et cependant je suis la même personne, assise sur la même terrasse, et il me semble qu'il ne s'est guère écoulé de temps… […] Seulement ces changements, dans le domaine moral du moins, peuvent avoir un aspect grave qui intéresse l'enseignement: ils peuvent en effet susciter le désarroi. 50 Quand tout change, on ne sait plus très bien à quoi ou à qui se retenir. Parce que tout change, on condamne ce qui est venu avant. Parce que tout change, on ne croit plus ni aux valeurs d'hier, ni à celles d'avant-hier, et peut-être pas à celles de demain. Parce que tout change, on ne sait plus si ce qui était bien hier l'est encore, si ce qui était mal hier présente un risque ou un inconvénient. On flotte, on s'étourdit, parce que, dans cette grande marée du temps présent, toutes les amarres ont lâché. Je ne vois aucun moyen d'aider les jeunes à trouver leurs valeurs ni leur voie: c'est à eux de le faire. En revanche, du point de vue intellectuel, je crois que l'enseignement peut les aider – à condition qu'ils s'attachent à l'intemporel et non à l'éphémère.

795 mots

1 Suprématie: domination.

2 Schèmes: principes, modèles.

Essai:

Dans un monde qui change, a-t-on forcément besoin d'une éducation nouvelle ?

Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur Gargantua de Rabelais, sur le texte de l'exercice de la contraction et sur ceux que vous avez étudiés dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.

Énoncé: Exercice 2.A - Essai · Bac STMG Français Métropole 2022

Corrigé

Corrigé établi d’après les éléments de correction officiels

Dans un monde qui change, a-t-on forcément besoin d'une éducation nouvelle ?

Réponse : Réponse ouverte argumentée sous forme d'essai.

Dans un monde qui change, a-t-on forcément besoin d'une éducation nouvelle ?

Réponse : On n'exige pas une thèse dialectique : une thèse bien étayée et argumentée peut obtenir tous les points. Pistes possibles : 1) L'éducation, quelle que soit l'époque, doit former la jeunesse et favoriser son épanouissement en s'appuyant sur des aptitudes universelles (le programme humaniste de Rabelais chez Ponocrates s'oppose aux méthodes stériles des Sorbonagres) ; J. de Romilly souligne la nécessité de s'appuyer sur l'intemporel plutôt que sur l'éphémère, en se tournant vers le passé (littérature et civilisation antiques). 2) L'éducation doit néanmoins adapter ses contenus à son époque et aux mutations de la société : développement des connaissances, démocratisation scolaire (école gratuite et obligatoire dans les années 1880), apprentissage des langues vivantes et des compétences numériques aujourd'hui, comparable à la révolution de l'imprimerie du temps de Rabelais. 3) Les défis de chaque époque (enjeux climatiques, fonctionnement de l'information) contraignent à modifier les priorités éducatives, sans que l'éducation ne devienne prisonnière de l'esprit du temps ni des technologies présentes, elles-mêmes destinées à devenir obsolètes. La difficulté est de savoir si les nouveaux contenus doivent remplacer les objectifs anciens ou seulement les renouveler : pour Rabelais comme pour J. de Romilly, la culture du détour par l'ancien prépare aussi au monde moderne.

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