Exercice Étude critique de documents · Bac Histoire-Géographie, Géopolitique et Sciences Politiques Polynésie 2025 (jour 2)

Thème : L'histoire et les mémoires du génocide des Juifs et des Tsiganes · Tiré du sujet Jour 2 (2025)

Énoncé

Étude critique de documents – Juger les crimes nazis

Consigne: en analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, montrez que les procès des crimes nazis soulèvent la question des rapports entre la justice, l'histoire et la mémoire.

DOCUMENT 1

Le 16 décembre 1947, Walter Gumpert, ancien machiniste dans une usine Krupp témoigne pour l’accusation lors du procès de douze responsables de l’entreprise industrielle Krupp.

Source: United States Holocaust Memorial Museum.

Note: Les tableaux, au second plan, récapitulent l’organisation interne de l’entreprise Krupp avec le nom des principaux dirigeants et des principales filiales de 1902 à 1945. L’entreprise Krupp exploitait une main-d’œuvre issue des camps de concentration et a ainsi participé aux crimes nazis.

DOCUMENT 2

« Le procès Eichmann marque un véritable tournant dans l’émergence de la mémoire du génocide, en France, aux États-Unis comme en Israël. Avec lui s’ouvre une ère nouvelle: celle où la mémoire du génocide devient constitutive d’une certaine identité juive tout en revendiquant fortement sa présence dans l’espace public. Tous les chercheurs qui, dans divers pays, ont étudié l’évolution de la construction de la mémoire ont indiqué ce tournant.

Mais ce procès est aussi puissamment novateur. Toutes les « premières fois » s’y rassemblent. Pour la première fois, un procès se fixe comme objectif explicite de donner une leçon d’histoire. Pour la première fois apparaît le thème de la pédagogie et de la transmission, un thème de grand avenir puisqu’il est aujourd’hui présent dans de nombreux pays et se décline sous plusieurs formes: inscription de la Shoah dans les programmes éducatifs, érection de musées-mémoriaux destinés aux jeunes, constitution d’archives filmées […] destinées entre autres à fabriquer des matériaux pédagogiques multimédias, etc. Si le procès de Nuremberg avait été filmé dans son intégralité [et] des séquences diffusées par les actualités cinématographiques, les images du procès Eichmann, lui aussi filmé dans son intégralité, sont diffusées internationalement par le biais de la télévision. Pour la première fois encore, un historien, Salo Baron, alors professeur à l’université de Columbia, est cité à la barre des témoins pour fixer le cadre historique du procès, sans d’ailleurs que la présence à la barre d’un historien soulève alors la moindre question. Mais surtout, et c’est ce qui nous intéresse principalement ici, le procès Eichmann marque ce que nous appelons l’avènement du témoin. »

Source: WIEVIORKA (A.), L’ère du témoin, Paris, Fayard, 2013, pp. 81-82.

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Consigne : en analysant les documents, en les confrontant et en vous appuyant sur vos connaissances, montrez que les procès des crimes nazis soulèvent la question des rapports entre la justice, l'histoire et la mémoire.

Réponse : Proposition de plan et éléments attendus pour l'étude critique : Introduction : - Accroche et contexte : Dès la guerre, les Alliés annoncent leur volonté de châtier les criminels nazis (déclaration de Moscou, 1943). L'accord de Londres (août 1945) crée le Tribunal militaire international de Nuremberg. Juger des crimes d'une ampleur inédite dépasse cependant la seule fonction pénale : cela interroge la preuve, le rôle de l'histoire et l'affirmation des mémoires. - Présentation des documents : - Le document 1 est une photographie (USHMM) du 16 décembre 1947. Elle montre le témoignage de Walter Gumpert, ancien machiniste, au procès Krupp. Ce procès est l'un des douze procès secondaires de Nuremberg menés par les Américains (1946-1949). On y voit l'importance des preuves documentaires, illustrée par les organigrammes de l'entreprise. - Le document 2 est un extrait de *L'ère du témoin* (2013) de l'historienne Annette Wieviorka. Elle y analyse le procès d'Adolf Eichmann à Jérusalem (1961) comme un tournant mémoriel. - Problématique : Dans quelle mesure les procès des crimes nazis, de Nuremberg à Jérusalem, font-ils de l'acte de juger un enjeu d'écriture de l'histoire et d'affirmation de la mémoire ? - Annonce du plan : 1. Une justice fondée sur la preuve et le droit. 2. Le procès comme leçon d'histoire. 3. L'avènement du témoin et de la mémoire, et les tensions qui en découlent. I. Une justice d'abord centrée sur la preuve documentaire et la sanction pénale (doc. 1) - Une justice novatrice en droit : Nuremberg définit de nouvelles incriminations : crimes contre la paix, crimes de guerre, crimes contre l'humanité. Les procès secondaires visent des acteurs précis : médecins, juristes, industriels. Krupp, Flick et IG Farben sont poursuivis pour l'exploitation du travail forcé, notamment de déportés des camps de concentration. - La primauté de la preuve écrite : Les tableaux au second plan reconstituent la structure de l'entreprise et les responsabilités de ses dirigeants de 1902 à 1945. Ils montrent la volonté d'établir une chaîne de responsabilités à partir des archives saisies. - Un témoin au rôle subordonné : Le témoignage de Gumpert sert la démonstration juridique, mais il reste second derrière les documents. Le génocide des Juifs n'est pas au cœur de ces procès : il est dilué dans les crimes contre l'humanité. - Des limites : - Les peines sont souvent légères. - Alfried Krupp est condamné en 1948 à 12 ans de prison et à la confiscation de ses biens. Il est libéré dès 1951 et ses biens lui sont restitués, dans le contexte de la guerre froide. - Les Allemands dénoncent une « justice des vainqueurs ». II. Le procès comme leçon d'histoire et entreprise pédagogique (doc. 2) - Un objectif explicite : Pour la première fois, un procès se donne pour but de « donner une leçon d'histoire ». C'est voulu par David Ben Gourion et par le procureur Gideon Hausner : l'État d'Israël juge au nom du peuple juif, après la capture d'Eichmann en Argentine par le Mossad en 1960. - L'historien à la barre : Salo Baron (Columbia) est cité comme témoin pour fixer le cadre historique du génocide. À l'époque, cela ne soulève pas de débat. Plus tard, lors des procès Barbie (1987), Touvier (1994) et Papon (1997-1998), des historiens comme Henry Rousso refuseront de témoigner, estimant que le juge et l'historien n'ont pas le même métier. - Pédagogie et transmission : Le procès est filmé intégralement et diffusé à la télévision dans le monde entier, alors que Nuremberg n'était connu que par les actualités cinématographiques. Selon Wieviorka, s'ouvre une « ère » de la transmission : enseignement de la Shoah, musées-mémoriaux, archives filmées de témoignages. - Un éclairage historiographique : Le procès alimente aussi la réflexion des intellectuels, par exemple Hannah Arendt et la « banalité du mal » dans *Eichmann à Jérusalem* (1963). Il nourrit le travail des historiens, comme Raul Hilberg. III. L'avènement du témoin et l'affirmation de la mémoire du génocide (doc. 2, confronté au doc. 1) - L'« avènement du témoin » : - Une centaine de rescapés témoignent à Jérusalem, parfois sans lien direct avec l'accusé. - Leur parole devient centrale et reconnue ; on pense à l'évanouissement de l'écrivain Ka-Tzetnik. - Le contraste est net avec le doc. 1, où le témoin n'est qu'un auxiliaire de la preuve écrite. - Une mémoire identitaire et publique : La mémoire du génocide devient constitutive d'une identité juive, en Israël, aux États-Unis et en France. Elle s'impose dans l'espace public et sort du silence de l'après-guerre. - Des prolongements : - Imprescriptibilité des crimes contre l'humanité en France (1964). - Action de Serge et Beate Klarsfeld. - Procès Barbie, Touvier et Papon, qui mettent en cause la responsabilité de Vichy. - Discours de Jacques Chirac au Vel d'Hiv (1995). - Lois mémorielles, notamment la loi Gayssot (1990). - Des tensions entre justice, histoire et mémoire : - La justice tranche sur une responsabilité individuelle et prononce une vérité définitive. - L'historien, lui, cherche à comprendre et révise sans cesse son récit. - La mémoire est affective et plurielle, et peut entrer en concurrence avec l'histoire. - Il existe un risque d'instrumentalisation du procès, qui devient alors un procès-spectacle ou un procès « pour l'histoire ». Critique des documents : - Le doc. 1 est une source américaine produite dans le cadre de l'accusation. Il montre un dispositif de preuve et non la parole des victimes du génocide. - Le doc. 2 est le regard rétrospectif d'une historienne spécialiste de la mémoire, plus de cinquante ans après les faits. Il insiste sur les ruptures et minore peut-être certaines continuités : des témoins ont aussi été entendus à Nuremberg. Conclusion : - De Nuremberg à Jérusalem, les procès des crimes nazis passent d'une justice fondée sur l'archive et le droit à une justice qui se veut aussi leçon d'histoire et lieu de mémoire, centrée sur la parole des victimes. - Ils ont fondé le droit pénal international : CPI créée en 1998, TPI pour l'ex-Yougoslavie et le Rwanda. - Ils ont aussi installé un débat durable sur les rôles respectifs du juge, de l'historien et du témoin.

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