Exercice Première partie : interprétation littéraire · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Asie 2024 (jour 1)

Thème : Éducation, transmission, émancipation · Tiré du sujet Jour 1 (2024)

Énoncé

Mademoiselle Giroud donne une leçon de piano à l'un de ses élèves, « l'enfant ». Elle veut lui faire traduire la mention « Moderato cantabile », inscrite dans sa partition, dont ils ont à de nombreuses reprises revu le sens lors des séances précédentes.

– Une dernière fois. Tu es sûr de ne pas le savoir ?

Une vedette 1 passa dans le cadre de la fenêtre ouverte. L'enfant, tourné vers

sa partition, remua à peine – seule sa mère le sut – alors que la vedette lui passait

le sang. Le ronronnement feutré du moteur s'entendit dans toute la ville. Rares

5 étaient les bateaux de plaisance. Le rose de la journée finissante colora le ciel tout

entier. D'autres enfants, ailleurs, sur les quais, arrêtés, regardaient.

– Sûr, vraiment, une dernière fois, tu es sûr ?

Encore, la vedette passait.

La dame s'étonna de tant d'obstination. Sa colère fléchit et elle se désespéra

10 de si peu compter aux yeux de cet enfant, que d'un geste, pourtant, elle eût pu réduire

à la parole, que l'aridité de son sort, soudain, lui apparut.

– Quel métier, quel métier, quel métier, gémit-elle.

Anne Desbaresdes 2 ne releva pas le propos, mais sa tête se pencha un peu de

la manière, peut-être, d'en convenir.

15 La vedette eut enfin fini de traverser le cadre de la fenêtre ouverte. Le bruit de

la mer s'éleva, sans bornes, dans le silence de l'enfant.

– Moderato ?

L'enfant ouvrit sa main, la déplaça et se gratta légèrement le mollet. Son geste

fut désinvolte et peut-être la dame convint-elle de son innocence.

20 – Je sais pas, dit-il, après s'être gratté.

Les couleurs du couchant devinrent tout à coup si glorieuses que la blondeur

de cet enfant s'en trouva modifiée.

– C'est facile, dit la dame un peu plus calmement.

Elle se moucha longuement.

25 – Quel enfant j'ai là, dit Anne Desbaresdes joyeusement, tout de même, mais

quel enfant j'ai fait là, et comment se fait-il qu'il me soit venu avec cet entêtement-là...

La dame ne crut pas bon de relever tant d'orgueil.

– Ça veut dire, dit-elle à l'enfant – écrasée – pour la centième fois, ça veut dire

modéré et chantant.

30 – Modéré et chantant, dit l'enfant totalement en allé où ?

La dame se retourna.

– Ah, je vous jure.

– Terrible, affirma Anne Desbaresdes, en riant, têtu comme une chèvre, terrible.

– Recommence, dit la dame.

35 L'enfant ne recommença pas.

– Recommence, j'ai dit.

L'enfant ne bougea pas davantage. Le bruit de la mer dans le silence de son

obstination se fit entendre de nouveau. Dans un dernier sursaut, le rose du ciel

augmenta.

40 – Je ne veux pas apprendre le piano, dit l'enfant.

Marguerite Duras, Moderato cantabile (1958)

1 « vedette »: bateau rapide et puissant.

2 Anne Desbaresdes: mère de l'enfant.

Première partie: interprétation littéraire

Comment la liberté de l'enfant se manifeste-t-elle dans ce texte ?

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Comment la liberté de l'enfant se manifeste-t-elle dans ce texte ?

Réponse : Une interprétation littéraire structurée peut s'articuler autour des axes suivants : 1. Une liberté d'abord passive : la résistance silencieuse et l'inertie physique - L'enfant oppose un refus d'obéir qui passe par le silence et l'immobilité (« remua à peine », « dans le silence de l'enfant », « L'enfant ne bougea pas davantage »). - Le geste désinvolte (se gratter le mollet) et l'affirmation trompeuse d'ignorance (« Je sais pas ») soulignent une feinte docilité qui désarme l'autorité de Mademoiselle Giroud. - Cette résistance obstinée (« tant d'obstination », « entêtement », « têtu comme une chèvre ») épuise l'adulte et renverse le rapport de force. 2. Une communion avec le dehors et l'échappée imaginaire - L'enfant est en symbiose avec les éléments extérieurs perçus à travers la fenêtre ouverte : la vedette qui passe, la couleur du ciel (« le rose de la journée finissante »), la mer. - Il refuse le cadre clos de la leçon bourgeoise et disciplinaire pour s'ouvrir au sensible et à la liberté de la nature (« la vedette lui passait dans le sang », « les couleurs du couchant devinrent tout à coup si glorieuses que la blondeur de cet enfant s'en trouva modifiée »). - Sa liberté s'exprime dans cette rêverie et cette présence au monde qui échappe totalement au contrôle de la professeure (« totalement en allé où ? »). 3. L'affirmation d'une volonté propre et l'émancipation par le refus explicite - D'une résistance en creux, l'enfant passe à un acte de parole direct et décisif au dénouement : « Je ne veux pas apprendre le piano, dit l'enfant ». - La liberté de l'enfant se concrétise par la formulation de son désir propre (ou de son non-désir), face auquel l'autorité éducative et la répétition mécanique sont rendues impuissantes. - La complicité implicite et fascinée de sa mère, Anne Desbaresdes (« Quel enfant j'ai là [...] avec cet entêtement-là... »), confère à cette rébellion une valeur d'émancipation presque héroïque.

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