Exercice 2.A - Contraction de texte · Bac STMG Français Antilles-Guyane 2021 (jour 2)

Thème : Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · Tiré du sujet Jour 2 (2021)

Énoncé

Sujet A - Contraction de texte

Objet d'étude: la littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle

A - Œuvre: Montaigne, Essais, « Des Cannibales », I, 31 - Parcours: Notre Monde vient d'en trouver un autre.

Baptiste Morizot, Manières d'être vivant, 2020.

Une part de ce que la modernité appelle progrès qualifie quatre siècles de dispositifs

qui permettent de ne pas avoir à faire attention – aux altérités, aux autres formes de vie,

aux écosystèmes. […]

Pour un colon occidental, lorsqu'il arrive dans les jungles d'Afrique ou les rizières à

5 mousson de l'Asie, civiliser un espace dans lequel il s'installe, c'est traditionnellement faire

qu'on puisse y vivre en toute ignorance des cohabitants non humains. C'est supprimer,

contrôler, canaliser les fauves, les insectes, les pluies, les crues. Être chez soi, c'est pouvoir

vivre sans faire attention. Or pour les autochtones 1, c'est l'inverse, le chez-soi implique cette

vigilance vibratile, cette attention au tissage des autres formes de vie, qui enrichissent

10 l'existence, même s'il faut composer avec elles et que c'est souvent exigeant, parfois

compliqué. La concorde 2 est coûteuse en intelligence diplomatique entre humains, elle l'est

aussi avec les autres vivants.

Une grande part des techniques et des représentations du monde des modernes

servent à cela, c'est leur fonction: se dispenser de l'attention, c'est-à-dire pouvoir opérer

15 partout, en tout lieu, malgré l'ignorance et en toute insouciance, c'est-à-dire sans connaître

un lieu et ses habitants. C'est un débranchement à l'égard de ce qui dans le monde vivant

alentour exige une disponibilité généreuse, les tissages avec les pollinisateurs, les plantes,

les dynamiques écologiques, les climats. C'est une métaphysique 3 pratique, dont la fonction

secrète mais puissante est l'interchangeabilité: tout doit être interchangeable, tous les lieux,

20 toutes les techniques, toutes les pratiques, tous les savoir-faire, tous les êtres, les abeilles

domestiques, les variétés de pomme, les souches de blé. Il s'agit d'être chez soi partout en

homogénéisant les conditions d'existence de manière à ne pas avoir besoin de connaître

l'éthologie 4 des autres et l'écologie d'un lieu, c'est-à-dire les mœurs des peuples de vivants

qui l'habitent et le constituent. Pour pouvoir se consacrer à l'« essentiel » aux yeux du

25 momo 5: les relations entre congénères humains. Relations de pouvoir, d'accumulation, de

prestige, d'amour, de famille, sur fond d'un décor inanimé, constitué par les dix millions

d'autres espèces qui, soit dit en passant, sont nos parentes.

C'est très ambivalent comme phénomène, car sur certains points cela a produit des

effets confortables, et avantageux. Il ne s'agit pas de prêcher bêtement et radicalement le

30 contraire, pour passer de la modernité triomphante à l'antimodernité contrite. Mais

d'apprendre à faire la part des choses: il y a des êtres envers lesquels il faut réapprendre

l'attention. Car actuellement, le confort de la modernité s'inverse: à force de ne plus faire

attention au monde vivant, aux autres espèces, aux milieux, aux dynamiques écologiques

qui tissent tout le monde ensemble, on crée de toutes pièces un cosmos muet et absurde

35 qui est très inconfortable à vivre à l'échelle existentielle, individuelle et collective. Mais,

surtout, on génère un réchauffement climatique et une crise de la biodiversité qui menacent

concrètement les conditions d'habitabilité de la Terre pour les humains.

Le paradoxe donc, c'est qu'à un certain degré, il y a un confort appréciable dans l'art

des modernes de se libérer de l'attention exigée par le milieu et ceux qui le peuplent, mais

40 que, dès qu'il dépasse un certain seuil ou prend une certaine forme, il devient pire

qu'inconfortable: il rend le monde invivable. Le problème devient: quel est ce seuil et

quelles sont ces formes, précisément, sérieusement ? Comment hériter intelligemment de

la modernité, faire la part des choses dans nos legs 6 historiques entre les émancipations à

chérir et protéger, et les errances toxiques ? C'est une des grandes questions de ce siècle.

45 C'est la question-boussole pour naviguer, en tenant ferme le cap, dans la houle entre les

deux positions manichéennes 7 que sont, d'un côté, les envolées antimodernes qui

condamnent en bloc toute la « modernité », mal incarné, tout en jouissant de ses produits;

de l'autre, les attitudes hypermodernes, qui veulent accélérer sur le même vecteur du

Progrès dont on sait désormais qu'il est un cap au pire, en défendant une doctrine odieuse

50 du TINA (« There Is No Alternative ») 8 qui permet de ne pas réfléchir, militer, ni remettre en

cause ce qui est toxique dans notre héritage.

(734 mots)

1 Autochtones: personnes nées dans le pays même où elles vivent.

2 Concorde: situation qui existe entre des personnes vivant en harmonie.

3 Métaphysique: partie fondamentale de la philosophie qui porte sur la recherche du sens de l'existence.

4 Éthologie: science qui a pour objet l'étude des comportements individuels et sociaux des humains ou des animaux.

5 L'auteur surnomme « momo » un personnage moderne moyen.

6 Legs: héritages.

7 Manichéennes: qui expriment une manière de voir ou de juger simplificatrice, sans nuance, en opposant le bien au mal.

8 Il n'y a pas d'alternative.

Vous résumerez ce texte en 184 mots. Une tolérance de +/- 10 % est admise: votre travail comptera au moins 166 et au plus 202 mots.

Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.

[10 points]

Consultez la solution proposée pour comparer votre travail.

Énoncé: Exercice 2.A - Contraction de texte · Bac STMG Français Antilles-Guyane 2021 (jour 2)

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Vous résumerez ce texte en 184 mots.

Réponse : La modernité repose sur des dispositifs qui dispensent de prêter attention aux autres vivants. Pour le colon occidental, civiliser un lieu revient à supprimer ou contrôler ses habitants non humains afin de vivre dans l'ignorance ; pour les autochtones, au contraire, habiter suppose une vigilance exigeante mais enrichissante envers les /50/ autres formes de vie. Les techniques modernes servent précisément à cela : rendre tout interchangeable, lieux, pratiques, êtres, pour être chez soi partout sans connaître l'écologie d'un milieu. L'homme moderne se consacre alors aux seules relations humaines, sur fond d'un décor jugé inanimé, composé pourtant d'espèces /100/ qui sont nos parentes. Ce phénomène est ambivalent, car il a apporté du confort. Il ne faut pas condamner la modernité, mais faire la part des choses et réapprendre l'attention. Or ce confort s'inverse : l'indifférence au vivant crée un monde muet et absurde et provoque réchauffement climatique /150/ et crise de la biodiversité, qui menacent l'habitabilité de la Terre. Le paradoxe est qu'au-delà d'un seuil, ce confort rend le monde invivable. Il faut hériter intelligemment de la modernité, entre antimodernes qui la condamnent tout en en profitant et hypermodernes qui refusent toute alternative. (198 mots)

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