Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Polynésie session normale 2023

Thème : Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2023)

Énoncé

Objet d'étude: le théâtre du XVII e siècle au XXI e siècle.

Texte de Jean Anouilh, Le Voyageur sans bagage, 1937.

Gaston a perdu la mémoire lors de la Première Guerre mondiale. Quand il découvre qu'il a été un jeune homme égoïste et cruel sous le nom de Jacques Renaud, il rejette son passé. Dans cette scène, Valentine, qui a été autrefois sa belle-sœur et sa maîtresse, tente une dernière fois de le convaincre de rester et d'accepter cette identité.

VALENTINE: Ah ? Et que vas-tu faire ?

GASTON: M'en aller.

VALENTINE: Où ?

GASTON: Quelle question ! N'importe où.

5 VALENTINE: C'est un mot d'amnésique. Nous autres, qui avons notre mémoire, nous

savons qu'on est toujours obligé de choisir une direction dans les gares et qu'on ne va

jamais plus loin que le prix de son billet... Tu as à choisir entre la direction de Blois et celle

d'Orléans. C'est te dire que si tu avais de l'argent le monde s'ouvrirait devant toi ! Mais tu

n'as pas un sou en poche, qu'est-ce que tu vas faire ?

10 GASTON: Déjouer vos calculs. Partir à pied, à travers champs, dans la direction de

Châteaudun.

VALENTINE: Tu te sens donc si libre depuis que tu t'es débarrassé de nous ? Mais pour

les gendarmes tu n'es qu'un fou échappé d'un asile. On t'arrêtera.

GASTON: Je serai loin. Je marche très vite.

15 VALENTINE, lui crie en face: Crois-tu que je ne donnerais pas l'alarme si tu faisais un pas

hors de cette chambre ? (Il est allé soudainement à la fenêtre.) Tu es ridicule, la fenêtre est

trop haute et ce n'est pas une solution. (Il s'est retourné vers elle comme une bête traquée.

Elle le regarde et lui dit doucement.) Tu te débarrasseras peut-être de nous, mais pas de

l'habitude de faire passer une à une tes pensées dans tes yeux... Non, Jacques, même si

20 tu me taisais pour gagner une heure de fuite, tu serais pris. (Il a baissé la tête, acculé dans

un coin de la chambre.) Et puis, tu sais bien que ce n'est pas seulement moi qui te traque

et veux te garder. Mais toutes les femmes, tous les hommes...

Jusqu'aux morts bien-pensants qui sentent obscurément que tu es en train d'essayer de

leur brûler la politesse... On n'échappe pas à tant de monde, Jacques. Et, que tu veuilles ou

25 non, il faudra que tu appartiennes à quelqu'un ou que tu retournes dans ton asile.

GASTON, sourdement: Eh bien, je retournerai dans mon asile.

VALENTINE: Tu oublies que j'y ai été lingère tout un jour, dans cet asile ! Que je t'y ai vu

bêchant bucoliquement 1 les salades peut-être, mais aussi aidant à vider les pots, à faire la

vaisselle; bousculé par les infirmiers auxquels tu quémandais une pincée de tabac pour ta

30 pipe... Tu fais le fier avec nous: tu nous parles mal, tu nous railles, mais sans nous tu n'es

qu'un petit garçon impuissant qui n'a pas le droit de sortir seul et qui doit se cacher dans

cabinets pour fumer.

GASTON a un geste quand elle a fini: Allez-vous-en, maintenant. Il ne me reste pas le plus

petit espoir: vous avez joué votre rôle.

35 Elle est sortie sans un mot. Gaston reste seul, jette un regard lassé dans sa chambre;

il s'arrête devant son armoire à glace, se regarde longtemps. Soudain, il prend un objet sur

la table, près de lui, sans quitter son image des yeux, et il le lance à toute volée dans la

glace qui s'écroule en morceaux. Puis il s'en va s'asseoir sur son lit, la tête dans ses mains.

Un silence, puis doucement la musique commence, assez triste d'abord, puis peu à peu,

40 malgré Gaston, malgré nous, plus allègre². Au bout d'un moment, un petit garçon habillé en

collégien d'Eton³ ouvre la porte de l'antichambre, jette un coup d'œil fureteur puis referme

soigneusement la porte et s'aventure dans le couloir sur la pointe des pieds. Il ouvre toutes

les portes qu'il trouve sur son passage et jette un coup d'œil interrogateur à l'intérieur des

pièces. Arrivé à la porte de la chambre, même jeu. Il se trouve devant Gaston, qui lève la

45 tête, étonné par cette apparition.

LE PETIT GARÇON: Je vous demande pardon, Monsieur. Mais vous pourrez peut-être me

renseigner. Je cherche le petit endroit.

GASTON, qui sort d'un rêve: Le petit endroit ? Quel petit endroit ?

LE PETIT GARÇON: Le petit endroit où on est tranquille.

50 GASTON, comprend, le regarde, puis soudain éclate d'un bon rire, malgré lui. Comme cela

se trouve !... Figurez-vous que, moi aussi, je le cherche en ce moment le petit endroit où

on est tranquille...

LE PETIT GARÇON: Je me demande bien alors à qui nous allons pouvoir le demander.

GASTON, rit encore: Je me le demande aussi.

1 bucoliquement: comme à la campagne

2 allègre: vive, gaie

3 Eton: prestigieuse école anglaise

Vous commenterez cet extrait du Voyageur sans bagage de Jean Anouilh. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à:

- une scène d'évasion

- des émotions contrastées

- Gaston, un personnage entre le monde adulte et celui de l'enfance

Énoncé: Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Polynésie session normale 2023

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Vous commenterez cet extrait du Voyageur sans bagage de Jean Anouilh.

Réponse : Introduction : Jean Anouilh, dans *Le Voyageur sans bagage* (1937), met en scène Gaston, amnésique depuis la Première Guerre mondiale, qui refuse de redevenir Jacques Renaud, l'homme égoïste et cruel qu'il a été. Dans cet extrait, Valentine, ancienne belle-sœur et maîtresse de Jacques, tente une ultime fois de le retenir. Puis l'irruption inattendue d'un petit garçon vient détendre la scène. On se demandera comment Anouilh transforme une scène de traque en une possible libération. On étudiera successivement la tentative d'évasion de Gaston, les émotions contrastées qui traversent la scène, puis la manière dont Gaston apparaît comme un personnage tiraillé entre monde adulte et univers enfantin. I. Une scène d'évasion Dès l'ouverture (« Et que vas-tu faire ? » / « M'en aller »), le dialogue est construit sur un rythme de fuite. Les répliques sont très courtes, et les points d'exclamation et d'interrogation traduisent l'urgence et la tension. Les didascalies (« Il est allé soudainement à la fenêtre », « comme une bête traquée ») transforment la chambre en un espace clos, presque carcéral, d'où Gaston cherche une issue. La comparaison animale et le champ lexical de la chasse (« te traque », « te garder », « tu serais pris ») font de la scène une véritable traque. Valentine y joue le rôle du chasseur logique et implacable. À l'élan physique de Gaston (« Je marche très vite »), elle oppose un raisonnement serré sur l'impossibilité matérielle et sociale de fuir : l'argent, les gares, les gendarmes, « toutes les femmes, tous les hommes », et même « les morts bien-pensants ». Gaston, « acculé dans un coin de la chambre », semble vaincu : l'évasion réelle échoue. Mais le bris du miroir et l'arrivée du petit garçon ouvrent une autre forme d'évasion, symbolique : la fuite hors de l'identité imposée. II. Des émotions contrastées La scène alterne des tonalités opposées. - Valentine passe de la violence (« lui crie en face ») à la douceur (« lui dit doucement »). Elle revient ensuite à une cruauté humiliante en rappelant la vie de Gaston à l'asile : « vider les pots », « bousculé par les infirmiers », « quémandais une pincée de tabac ». - Gaston passe de la révolte ironique (« Déjouer vos calculs ») à l'abattement (« Il a baissé la tête », « sourdement »). Il en vient ensuite au désespoir (« Il ne me reste pas le plus petit espoir »), puis à un geste de violence symbolique : il brise son image dans la glace, rejetant ce visage qui est celui de Jacques. La longue didascalie marque ensuite une rupture : la musique, « triste d'abord », devient « plus allègre », « malgré Gaston, malgré nous ». Le comique de situation l'emporte alors avec la quête du « petit endroit », euphémisme enfantin pour les toilettes. Il provoque le rire de Gaston, qui « éclate d'un bon rire, malgré lui ». Ce passage du pathétique au comique, presque à la fantaisie, est caractéristique d'Anouilh. III. Gaston, entre monde adulte et monde de l'enfance Valentine traite explicitement Gaston en enfant : « sans nous tu n'es qu'un petit garçon impuissant qui n'a pas le droit de sortir seul et qui doit se cacher dans les cabinets pour fumer ». Le monde adulte, incarné par la famille, les gendarmes et les « morts bien-pensants », est celui de la mémoire, des calculs, de l'argent et de la tutelle sociale. Gaston le refuse. Son amnésie le place dans une sorte d'innocence retrouvée : « N'importe où » est, dit Valentine, « un mot d'amnésique ». Le miroir brisé signifie qu'il refuse l'image de l'adulte qu'il fut, Jacques, égoïste et cruel. L'apparition du petit garçon, double enfantin de Gaston, fait écho à la réplique de Valentine. Lui aussi cherche, « sur la pointe des pieds », un lieu où se cacher. Le « petit endroit où on est tranquille » prend alors un double sens : les toilettes pour l'enfant, et pour Gaston un refuge, une paix intérieure, un lieu sans passé. Gaston reprend les mots de l'enfant (« moi aussi, je le cherche ») et partage son rire, ce qui marque une complicité. Ce garçon sans famille apparente laisse pressentir une nouvelle identité possible, libre du poids du passé. Conclusion : Cet extrait mêle traque et libération, pathétique et comique. Une scène d'enfermement s'y transforme en une ouverture inattendue grâce à l'irruption de l'enfance. Anouilh y exprime son thème cher : le refus d'une identité imposée par les adultes et par le passé, et la nostalgie d'une pureté enfantine. Ce dénouement léger annonce le choix final de Gaston, qui pourra devenir un « voyageur sans bagage ».

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