Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Polynésie 2021 (jour 2)
Thème : Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 (2021)
Énoncé
Objet d'étude: le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Marcel Pagnol, Marius, Acte II, scène 5, 1929.
Marius tient avec son père un petit bar à Marseille. Il aime Fanny, une jeune marchande de coquillages, mais tarde à lui demander de l'épouser. Celle-ci s'inquiète de ses hésitations.
MARIUS
Fanny, je te jure qu'il n'y a pas de femme qui ait de l'importance dans ma vie.
FANNY
Alors, c'est simplement parce que tu ne veux pas de moi. C'est à cause de ma tante Zoé 1 que tu as honte de m'épouser ? Tu sais moi, je ne suis pas comme elle ! Au contraire !
MARIUS
Je le sais bien.
FANNY
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Alors, dis-moi que je ne suis pas assez jolie, ou pas assez riche... Enfin, donne-moi une raison, et je ne t'en parlerai jamais plus.
MARIUS
Si je te le disais, tu ne comprendrais pas, et peut-être tu le répéterais, parce que tu croirais que c'est pour mon bien.
FANNY
Dis-moi ton secret, et je te jure devant Dieu que personne ne le saura jamais !...
MARIUS
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Fanny, je ne veux pas rester derrière ce comptoir toute ma vie à rattraper la dernière goutte ou à calculer le quatrième tiers pendant que les bateaux m'appellent sur la mer.
FANNY
(Elle pousse un soupir. Elle est presque rassurée)
Ah bon ! C'est Piquoiseau 2 qui t'a monté la tête ?
MARIUS
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Non... Il y a longtemps que cette envie m'a pris... Bien avant qu'il vienne... J'avais peut-être dix-sept ans... et un matin, là, devant le bar, un grand voilier s'est amarré... C'était un trois-mâts franc qui apportait du bois des Antilles, du bois noir dehors et doré dedans, qui sentait le camphre et le poivre. Il arrivait d'un archipel qui s'appelait les Iles Sous le Vent... J'ai bavardé avec les hommes de l'équipage quand ils venaient s'asseoir ici; ils m'ont parlé de leur pays, ils m'ont fait boire du rhum de là-bas, du rhum qui était très doux et très poivré. Et puis un soir, ils sont partis. Je suis allé sur la jetée, j'ai regardé le beau trois-mâts qui s'en
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allait... Il est parti contre le soleil, il est allé aux Iles Sous le Vent... Et c'est ce jour-là que ça m'a pris.
FANNY
Marius, dis-moi la vérité: il y avait une femme sur ce bateau et c'est elle que tu veux revoir ?
MARIUS
Mais non ! Tu vois, tu ne peux pas comprendre.
FANNY
Alors ce sont ces îles que tu veux connaître ?
MARIUS
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Les Iles Sous le Vent ? J'aimerais mieux ne jamais y aller pour qu'elles restent comme je les ai faites. Mais j'ai envie d'ailleurs, voilà ce qu'il faut dire. C'est une chose bête, une idée qui ne s'explique pas. J'ai envie d'ailleurs.
FANNY
Et c'est pour cette envie que tu veux me quitter ?
MARIUS
Ne dis pas que « je veux », parce que ce n'est pas moi qui commande... Lorsque je vais
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sur la jetée, et que je regarde le bout du ciel, je suis déjà de l'autre côté. Si je vois un bateau sur la mer, je le sens qui me tire comme avec une corde. Ça me serre les côtes, je ne sais plus où je suis... Toi, quand nous sommes montés sur le Pont Transbordeur, tu n'osais pas regarder en bas... Tu avais le vertige, il te semblait que tu allais tomber. Eh bien moi, quand je vois un bateau qui s'en va, je tombe vers lui...
FANNY
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Ça ce n'est pas bien grave, tu sais... C'est des bêtises, des enfantillages... ça te passera tout d'un coup...
MARIUS
Ne le crois pas ! C'est une espèce de folie... Oui, une vraie maladie... Peut-être c'est le rhum des Iles Sous le Vent que ces matelots m'ont fait boire... Peut-être qu'il y a de l'autre côté un sorcier qui m'a jeté un sort... ça paraît bête ces choses-là, mais ça existe... Souvent,
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je me défends: je pense à toi, je pense à mon père... Et puis, ça siffle sur la mer, et me voilà parti ! Fanny, c'est sûr qu'un jour ou l'autre je partirai, je quitterai tout comme un imbécile... Alors, je ne peux pas me charger de ton bonheur... Si je te la gâche, ta vie ?
FANNY
Si tu ne me veux pas, c'est déjà fait.
1 La tante Zoé: qualifiée un peu plus loin dans l'œuvre de « fille des rues ».
2 Le personnage de Piquoiseau est un ancien marin qui aime raconter à Marius ses souvenirs de tour du monde.
Vous commenterez ce texte extrait de Marius de Pagnol.
Vous pourrez vous inspirer du parcours de lecture suivant:
Comment le désir d'ailleurs s'exprime-t-il dans cette scène ?
Qu'est-ce qui rend la situation douloureuse et impossible à résoudre pour les deux personnages ?

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Commentaire de texte : Marcel Pagnol, Marius, Acte II, scène 5, 1929.
Réponse : Proposition d'analyse et axes pour le commentaire composé : Introduction : - Accroche : Marcel Pagnol renouvelle le théâtre populaire de l'entre-deux-guerres avec sa trilogie marseillaise (*Marius*, *Fanny*, *César*). - Situation de l'extrait : À l'acte II, scène 5 de *Marius* (1929), Marius avoue enfin à Fanny la raison de ses hésitations à l'épouser : son irrépressible tentation de prendre la mer. - Problématique : Comment cette scène d'aveu confronte-t-elle l'appel viscéral du grand large à la douleur d'un amour impossible ? - Annonce du plan : 1. L'expression poétique et irrationnelle du désir d'ailleurs. 2. Un dialogue douloureux entre incompréhension et dilemme insoluble. --- Axe 1 : L'irrésistible appel de la mer et de l'ailleurs chez Marius - Une rupture avec le quotidien étouffant : Marius refuse la médiocrité d'une vie sédentaire (« rester derrière ce comptoir toute ma vie à rattraper la dernière goutte ou à calculer le quatrième tiers »). Le comptoir du bar paternel symbolise l'enfermement, face à la liberté de la mer (« les bateaux m'appellent sur la mer »). - La naissance sensorielle d'une vocation : Le récit du souvenir de ses dix-sept ans évoque poétiquement le voilier : le « trois-mâts franc », le bois « noir dehors et doré dedans », les odeurs de « camphre » et de « poivre », le rhum « très doux et très poivré ». Le nom des « Iles Sous le Vent » est répété comme un refrain. L'ailleurs est magnifié par les sens et l'imagination plus que par la réalité géographique (« J'aimerais mieux ne jamais y aller pour qu'elles restent comme je les ai faites »). Le désir porte sur un ailleurs indéfini (« J'ai envie d'ailleurs », répété). - Une force d'attraction quasi mystique et pathologique : Marius ne se sent pas maître de son désir (« ce n'est pas moi qui commande »). La mer agit comme une force physique (« je le sens qui me tire comme avec une corde », « Ça me serre les côtes »). Il emploie le lexique de l'aliénation et du sortilège (« folie », « vraie maladie », « sorcier qui m'a jeté un sort »). Il recourt aussi à une métaphore saisissante du vertige inversé (« je tombe vers lui »). Enfin, les points de suspension traduisent l'émotion et la difficulté à dire l'indicible. --- Axe 2 : Un dialogue douloureux marqué par l'incompréhension et l'impasse - Un décalage initial des préoccupations : Fanny interprète d'abord les hésitations de Marius selon les codes du dépit amoureux : la honte sociale liée à la tante Zoé, le manque de beauté ou de richesse, puis la peur d'une rivale (« il y avait une femme sur ce bateau »). Elle est « presque rassurée » par l'aveu et tente ensuite de minimiser ce désir (« des bêtises, des enfantillages... ça te passera »). - L'incommunicabilité : Marius l'avait annoncé (« tu ne comprendrais pas ») et le constate (« Tu vois, tu ne peux pas comprendre »). Fanny raisonne en termes de volonté et de choix (« tu veux me quitter ») ; Marius parle de fatalité. La comparaison avec le vertige du Pont Transbordeur est une tentative de lui faire partager son expérience. - Le dilemme insoluble : Marius aime Fanny et tente de résister (« je me défends : je pense à toi, je pense à mon père »). Mais il sait qu'il finira par partir (« c'est sûr qu'un jour ou l'autre je partirai, je quitterai tout comme un imbécile »). S'il l'épousait, il gâcherait donc sa vie en l'abandonnant ; il renonce par scrupule (« je ne peux pas me charger de ton bonheur... Si je te la gâche, ta vie ? »). La réplique finale et laconique de Fanny (« Si tu ne me veux pas, c'est déjà fait ») montre l'impasse : qu'il l'épouse ou qu'il la refuse, le bonheur de Fanny est compromis. Les deux personnages souffrent sans être coupables. --- Conclusion : - Bilan : Cette scène d'aveu dépasse la simple comédie de mœurs marseillaise et atteint une intensité pathétique, voire tragique : le désir d'évasion, vécu comme une fatalité, brise la promesse du bonheur amoureux. La parole poétique de Marius et le désarroi de Fanny rendent la situation à la fois touchante et sans issue. - Ouverture : On peut rapprocher cet « appel du large » du poème « Brise marine » de Mallarmé (« Fuir ! là-bas fuir ! ») ou du « Voyage » de Baudelaire. On peut aussi rappeler la suite de la trilogie : le départ de Marius laissera Fanny seule et enceinte, ce qui confirme le pressentiment douloureux de la scène.
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