Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Polynésie remplacement 2022

Thème : Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2022)

Énoncé

1- Commentaire de texte (20 points)

Objet d’étude: le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle

Zola, Le Rêve, Chap. V, 1888.

Angélique et Félicien sont tombés amoureux l’un de l’autre mais Angélique en semble troublée, au point d’éviter Félicien. Elle s’aperçoit alors que celui-ci la précède systématiquement au chevet des mêmes malheureux qu’elle visite pour leur apporter son aide. La voici chez les Lemballeuse, une mère et ses filles qui vivent de mendicité. Tiennette, l’aînée, s’est blessée en marchant pieds nus. Angélique se demande comment lui procurer des souliers.

Elle avait cinq sous tout ronds dans sa poche. Avec cinq sous, on ne pouvait guère acheter des souliers, même d’occasion. Chaque fois, son manque d’argent la paralysait. Et, à cette minute, ce qui acheva de la jeter hors d’elle, ce fut, comme elle détournait les yeux, d’apercevoir Félicien, debout à quelques pas, dans l’ombre croissante. Il avait dû entendre, peut-être se trouvait-il là depuis longtemps. C’était toujours ainsi qu’il lui apparaissait, sans qu’elle sût jamais par où ni comment il était venu.

5 « Il va donner les souliers », pensa-t-elle.

En effet, il s’avançait déjà. Dans le ciel violâtre, naissaient les premières étoiles. Une grande paix tiède tombait de haut, endormait le Clos-Marie, dont les saules se noyaient d’ombre. La cathédrale n’était plus qu’une barre noire, sur le couchant.

10 « Pour sûr, il va donner les souliers. »

Et elle en éprouvait un véritable désespoir. Il donnerait donc tout, pas une fois elle ne le vaincrait ! Son cœur battait à se rompre, elle aurait voulu être très riche, pour lui montrer qu’elle aussi faisait des heureux.

Mais les Lemballeuse avaient vu le bon monsieur, la mère s’était précipitée, les deux petites sœurs geignaient, la main tendue, tandis que la grande, lâchant ses chevilles sanglantes, regardait de ses yeux obliques.

15 — Écoutez, ma brave femme, dit Félicien, vous irez dans la Grand-Rue, au coin de la rue Basse...

Angélique avait compris, la boutique d’un cordonnier était là.

20 Elle l’interrompit vivement, si agitée, qu’elle bégayait des mots au hasard.

— En voilà une course inutile !... À quoi bon ?... Il est bien plus simple...

Et elle ne la trouvait pas, cette chose plus simple. Que faire, qu’inventer pour le devancer dans son aumône ? Jamais elle n’aurait cru le détester à ce point.

— Vous direz que vous venez de ma part, reprit Félicien. Vous demanderez...

25 De nouveau, elle l’interrompit, répétant d’un air anxieux:

— Il est bien plus simple... il est bien plus simple...

Tout d’un coup, calmée, elle s’assit sur une pierre, dénoua ses souliers, les ôta, ôta les bas eux-mêmes, d’une main vive.

— Tenez ! c’est si simple ! Pourquoi se déranger ?

30 — Ah ! ma bonne demoiselle, Dieu vous le rende ! s’écria la mère Lemballeuse, en examinant les souliers, presque tout neufs. Je les fendrai dessus, pour qu’ils aillent... Tiennette, remercie, grande bête !

Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas, que celles-ci convoitaient. Elle ne desserra pas les lèvres.

35 Mais, à ce moment, Angélique s’aperçut qu’elle avait les pieds nus et que Félicien les voyait. Une confusion l’envahit. Elle n’osait plus bouger, certaine que, si elle se levait, il les verrait davantage. Puis, elle s’alarma, perdit la tête, se mit à fuir. Dans l’herbe, ses petits pieds couraient, très blancs. La nuit s’était accrue encore, le Clos-Marie devenait un lac d’ombre, entre les grands arbres voisins et la masse noire de la cathédrale. Et il n’y avait, au ras des ténèbres du sol, que la fuite des petits pieds blancs, du blanc satiné des colombes.

40

Vous commenterez cet extrait du Rêve d’Émile Zola. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention:

aux deux personnages en compétition

à la dimension sociale de la scène

à la description des sentiments mêlés d’Angélique et leur surprenante évolution

Énoncé: Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Polynésie remplacement 2022

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Vous commenterez cet extrait du Rêve d’Émile Zola.

Réponse : Proposition de plan détaillé et éléments de commentaire : Introduction - Accroche / Contexte : *Le Rêve* (1888), seizième volume des *Rougon-Macquart*, se distingue par sa tonalité féerique et mystique tout en conservant l'acuité naturaliste de Zola. Angélique, brodeuse orpheline élevée près de la cathédrale de Beaumont, est éprise de Félicien d'Hautecœur. - Situation du passage : Chapitre V. Angélique rend visite aux Lemballeuse, famille misérable, et se retrouve devancée par Félicien dans son élan de charité. - Problématique : En quoi cette scène de charité se transforme-t-elle en une joute amoureuse paradoxale, révélant la psychologie tourmentée de l'héroïne et basculant d'un réalisme social vers une poétique du conte et du désir ? - Annonce du plan : 1. Une scène de charité réaliste doublée d'une vive peinture sociale. 2. Une compétition amoureuse paradoxale où la rivalité masque le sentiment. 3. L'éveil troublant de la pudeur et la transfiguration poétique d'Angélique. --- Axe I. La dimension sociale : misère brute et pratiques de la charité 1. Le réalisme cru de la misère : - Description physique et presque animale de la détresse : Tiennette et ses « chevilles sanglantes », les sœurs qui « geignaient, la main tendue », les « yeux obliques ». - Âpreté de la survie : querelle immédiate pour les bas (« Tiennette arrachait des mains de Rose et de Jeanne les bas »), absence de remerciement (« Elle ne desserra pas les lèvres »), pragmatisme rude de la mère (« Je les fendrai dessus, pour qu'ils aillent », « grande bête ! »). La mendicité intéressée apparaît aussi dans la précipitation vers « le bon monsieur ». 2. Deux conceptions de la bienfaisance en opposition : - Félicien incarne l'aumône aisée, organisée et médiatisée par l'argent. Il donne des consignes (« vous irez dans la Grand-Rue ») et délègue l'achat au cordonnier grâce à son crédit social (« vous venez de ma part »). - Angélique, démunie (« cinq sous tout ronds », « son manque d'argent la paralysait »), pratique un don immédiat, concret et sacrificiel de ce qu'elle porte (« ôta les bas eux-mêmes »). --- Axe II. La compétition des héros : la rivalité comme aveu amoureux indirect 1. Un duel d'orgueil : - Lexique de l'affrontement et de la victoire : « pas une fois elle ne le vaincrait ! », « Que faire, qu'inventer pour le devancer dans son aumône ? ». - Félicien apparaît comme un rival tout-puissant, presque surnaturel et insaisissable (« sans qu'elle sût jamais par où ni comment il était venu »). L'anticipation répétée (« Il va donner les souliers » / « Pour sûr, il va donner les souliers ») dramatise l'attente. - Le dialogue est construit comme une lutte : Angélique interrompt deux fois Félicien, dont les phrases restent suspendues. 2. L'ambivalence et l'emportement des sentiments d'Angélique : - Démesure affective, rendue par le discours indirect libre et les exclamations : « véritable désespoir », « Son cœur battait à se rompre ». Puis vient une haine paradoxale (« Jamais elle n'aurait cru le détester à ce point »), révélatrice du dépit amoureux : elle veut l'égaler pour être digne de lui (« lui montrer qu'elle aussi faisait des heureux »). - L'agitation verbale (« bégayait », points de suspension, répétition de « Il est bien plus simple... ») cède la place à une soudaine résolution (« Tout d'un coup, calmée »). L'accumulation des verbes (« dénoua », « ôta », « ôta ») en traduit la vivacité. Le triomphe s'exprime dans « Tenez ! c'est si simple ! ». --- Axe III. Du geste héroïque au trouble sensuel : une transfiguration poétique 1. Le surgissement de la pudeur, retournement surprenant : - Le connecteur « Mais, à ce moment » marque la bascule : la victoire se retourne en exposition (« elle avait les pieds nus et que Félicien les voyait »). Le regard masculin érotise un détail anodin. - La gradation des émotions passe de « Une confusion l'envahit » à « Elle n'osait plus bouger », puis à « elle s'alarma, perdit la tête, se mit à fuir ». L'héroïne, jusque-là conquérante, devient une jeune fille effarouchée : l'éveil du désir et de la pudeur succède à l'orgueil. - Paradoxe : en se dépouillant pour vaincre son rival, elle se trouve, symboliquement, dévoilée devant celui qu'elle aime. 2. Un décor nocturne et une image finale de conte : - Le décor accompagne l'émotion : « ombre croissante », « ciel violâtre », « premières étoiles », « grande paix tiède ». La nuit s'épaissit (« La nuit s'était accrue encore », « lac d'ombre »). La cathédrale, « barre noire » puis « masse noire », est une présence sacrée qui veille sur la scène. - Le contraste chromatique noir/blanc isole « ses petits pieds [...] très blancs ». La phrase finale opère une synecdoque et une métaphore : « la fuite des petits pieds blancs, du blanc satiné des colombes ». Elle transforme Angélique en figure de pureté et d'innocence (la colombe, symbole marial et de l'Esprit), presque en apparition de légende dorée. - Le passage glisse ainsi du naturalisme de la misère au registre merveilleux et mystique propre au *Rêve*. --- Conclusion - Bilan : Zola fait d'une scène de charité ancrée dans la misère sociale le théâtre d'une rivalité amoureuse déguisée. Les sentiments mêlés d'Angélique (orgueil, dépit, haine apparente, triomphe, puis pudeur et fuite) révèlent un amour qui n'ose pas encore se dire. - Portée : l'extrait illustre la double écriture du *Rêve* : l'observation naturaliste et la poésie symbolique du conte, où l'héroïne apparaît comme une figure pure et virginale. - Ouverture possible : rapprochement avec les scènes de premier émoi des romans de formation (Flaubert, *L'Éducation sentimentale*), ou avec la *Légende dorée* qu'Angélique lit et qui nourrit son imaginaire.

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