Exercice 1- Commentaire · Bac Français (1ère) Polynésie jour 2 - Remplacement 2021
Thème : Commentaire – Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Jour 2 - Remplacement (2021)
Énoncé
1- Commentaire [20 points]
Objet d'étude « Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle »
TEXTE: Victor HUGO, Les Misérables, cinquième partie « Jean Valjean », Livre 4, chapitre 2, « Javert déraillé », 1862
L'inspecteur de police Javert a consacré une partie de sa vie à poursuivre Jean Valjean, un ancien bagnard récidiviste qui s'est rendu coupable du vol d'une pièce, avant de vouer son existence au bien. Convaincu jusqu'ici qu'un homme ne pouvait changer, Javert est sauvé par Jean Valjean lors des émeutes de 1832 à Paris et il renonce à l'arrêter. Cette décision vient bouleverser tout le sens qu'il donnait à sa vie.
L'obscurité était complète. C'était le moment sépulcral 1 qui suit minuit. Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n'était qu'une épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité 2 n'avaient plus une seule lumière; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des quais était désert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice semblaient des linéaments 3 de la nuit. Un réverbère rougissait la margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière.
L'endroit où Javert s'était accoudé était, on s'en souvient, précisément situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans fin.
Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait rien. On entendait un bruit d'écume; mais on ne voyait pas la rivière. Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en couleuvre. La lueur s'évanouissait, et tout redevenait indistinct. L'immensité semblait ouverte là. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt, confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un escarpement de l'infini.
On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu'aperçu, le tragique chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine d'horreur.
Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de ténèbres; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à de l'attention. L'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire, que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme, apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement sourd; et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette forme obscure disparue sous l'eau.
1 Sépulcral: qui évoque la mort.
2 La Cité: île située sur la Seine, en plein cœur de Paris.
3 Linéaments: lignes, contours.
Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo extrait de « Javert déraillé » ( Les Misérables).

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
1- Commentaire (20 points) : Vous ferez le commentaire du texte de Victor Hugo extrait de « Javert déraillé » (Les Misérables).
Réponse : ### Proposition de plan détaillé et axes de lecture #### Introduction - Accroche : Dans *Les Misérables* (1862), Victor Hugo met en scène le conflit tragique entre la loi des hommes, rigide et impitoyable, et la conscience morale incarnée par Jean Valjean. - Situation du passage : Javert, inspecteur inflexible, représentant de la justice légale, a été sauvé par l'ancien forçat Valjean et a choisi de le laisser libre. Incapable de concilier son devoir absolu et sa dette morale, « déraillé », il s'est accoudé au parapet d'un quai de la Cité, au-dessus du rapide de la Seine. - Problématique : Comment cette scène nocturne transforme-t-elle le suicide d'un homme de loi en un engloutissement tragique et métaphysique dans le néant ? - Annonce du plan : 1. Un décor nocturne d'angoisse et de mort, miroir du déchirement intérieur. 2. L'attraction du gouffre : une dramatisation fantastique et vertigineuse des éléments. 3. La mise en scène théâtrale et funèbre de la disparition de Javert. --- #### I. Un cadre nocturne et sépulcral : le paysage-état d'âme 1. Un Paris désert et funèbre : - Champ lexical de l'obscurité et de la mort : « obscurité complète », « sépulcral », « sinistre », « lugubre ». - Effacement des repères urbains et symboliques : « Notre-Dame et les tours du Palais de justice » sont réduits à des « linéaments de la nuit ». La foi et la loi, les deux piliers de l'ordre, s'effacent, comme dans l'esprit de Javert. - Le ciel fermé (« plafond de nuages », « épaisseur sinistre ») suggère un monde sans transcendance ni espérance. 2. La solitude absolue du personnage : - Phrases courtes et accumulation de tournures négatives (« n'avaient plus une seule lumière », « personne ne passait », « désert ») : Javert est isolé du monde. - Seule touche de couleur, inquiétante : « Un réverbère rougissait la margelle », qui évoque le sang et annonce la mort. - Les formes se brouillent : les ponts « se déformaient dans la brume ». Ce flou figure la perte des repères moraux de Javert. #### II. L'abîme aquatique : une force destructrice et fascinante 1. La Seine transformée en monstre et en gouffre métaphysique : - Images mécaniques et animales : « redoutable spirale de tourbillons », « vis sans fin », lueur changée « en couleuvre » (image du serpent, de la tentation et du mal). - Glissement du réel vers l'abstrait : « ce n'était pas de l'eau, c'était du gouffre », « L'immensité semblait ouverte là », « escarpement de l'infini ». La rivière devient le néant. 2. Une expérience sensorielle de l'horreur : - La vue est abolie (« Tout était noir », « On ne distinguait rien »). Les autres sens prennent le relais : ouïe (« bruit d'écume », « tragique chuchotement du flot »), toucher (« froideur hostile »), odorat (« odeur fade des pierres mouillées »). - Le pronom indéfini « on » associe le lecteur au vertige. - L'abîme est personnifié : il respire un « souffle farouche » et « chuchote ». - La phrase-bilan, en gradation, s'achève sur « toute cette ombre était pleine d'horreur ». La « chute imaginable » est déjà annoncée. #### III. La chute finale : effacement et tragédie d'une conscience anéantie 1. La ritualisation du geste : - L'immobilité préalable révèle la détermination : « il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à de l'attention ». Le policier observe le néant comme il surveillait autrefois les suspects. - L'adverbe « Tout à coup » marque la rupture. - Geste dérisoire et digne, vestige de l'ordre et de la discipline : « il ôta son chapeau et le posa sur le rebord du quai ». C'est un salut funèbre, un dernier geste de politesse réglée. 2. La déshumanisation et la dissolution dans les ténèbres : - Javert n'est plus nommé. Il devient « une figure haute et noire », un « fantôme » vu par un hypothétique « passant attardé » : focalisation externe, mise à distance tragique. - Succession rapide de verbes au passé simple (« apparut », « se courba », « se redressa », « tomba droite ») : le mouvement est mécanique. La droiture de Javert le suit jusque dans la mort (« droite »). - Ellipse de l'agonie : le « clapotement sourd » et « l'ombre seule fut dans le secret des convulsions ». La mort reste invisible, avalée par la nuit ; la « forme obscure » a « disparu ». L'homme de la lumière légale finit englouti par l'ombre. #### Conclusion - Bilan : Hugo fait du décor nocturne le miroir de la crise intérieure de Javert. Le gouffre de la Seine matérialise le néant où sombre une conscience qui ne peut admettre qu'un forçat soit meilleur que la loi. La chute est mise en scène avec une sobriété tragique. - Ouverture : On peut rapprocher ce passage de l'esthétique du sublime romantique ou d'autres grands abîmes hugoliens, par exemple « Une tempête sous un crâne » (Jean Valjean) ou les poèmes des *Contemplations*. On peut aussi le comparer au suicide d'Emma Bovary, traité de façon réaliste par Flaubert.
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