Exercice 1. Commentaire · Bac Français (1ère) Polynésie 2021 (jour 1)

Thème : Commentaire – Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Jour 1 (2021)

Énoncé

1. Commentaire (20 points)

Objet d'étude « Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle »

Texte: Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes, 1951

[...] Je descendais déjà les dernières marches de mon belvédère 1 préféré quand une apparition

inattendue m'arrêta, dépité et embarrassé: à l'endroit exact où je m'accoudais d'habitude à la

balustrade se tenait une femme.

Il était difficile de me retirer sans gaucherie, et je me sentais ce matin-là d'humeur parti-

5 culièrement solitaire. Dans cette position assez fausse, l'indécision m'immobilisa, le pied sus-

pendu, retenant mon souffle, à quelques marches en arrière de la silhouette. C'était celle d'une

jeune fille ou d'une très jeune femme. De ma position légèrement surplombante, le profil perdu

se détachait sur la coulée de fleurs avec le contour tendre et comme aérien que donne la ré-

verbération d'un champ de neige. Mais la beauté de ce visage à demi dérobé me frappait moins

10 que le sentiment de dépossession exaltée que je sentais grandir en moi de seconde en se-

conde. Dans le singulier accord de cette silhouette dominatrice avec un lieu privilégié, dans

l'impression de présence entre toutes appelée qui se faisait jour, ma conviction se renforçait

que la reine du jardin venait de prendre possession de son domaine solitaire. Le dos tourné aux

bruits de la ville, elle faisait tomber sur ce jardin, dans sa fixité de statue, la solennité soudaine

15 que prend un paysage sous le regard d'un banni; elle était l'esprit solitaire de la vallée, dont les

champs de fleurs se colorèrent pour moi d'une teinte soudain plus grave, comme la trame de

l'orchestre quand l'entrée pressentie d'un thème majeur y projette son ombre de haute nuée 2.

La jeune fille tourna soudain sur ses talons tout d'une pièce et me sourit malicieusement. C'est

ainsi que j'avais connu Vanessa.

20 Je ne devais me rendre compte que bien plus tard de ce privilège qu'elle avait de se

rendre immédiatement inséparable d'un paysage ou d'un objet que sa seule présence semblait

ouvrir d'elle-même à la délivrance attendue d'une aspiration intime, réduisait et exaltait en

même temps au rôle significatif d' attribut 3. « Baigneuse sur la plage », « châtelaine à son

rouet 4 », « princesse sur sa tour », c'étaient les termes presque emblématiques qui me venaient

25 à l'esprit quand j'essayai plus tard de me rendre compte du pouvoir de happement redoutable

de cette main ensorcelée.

1 Belvédère: petite terrasse au sommet d'un édifice d'où la vue s'étend au loin.

2 Nuée: nuage de grande étendue, épais et sombre.

3 Attribut: signe distinctif qui accompagne une figure souvent remarquable.

4 Rouet: instrument ancien à roue pour filer la laine.

Vous ferez le commentaire composé du texte de Julien Gracq extrait de Le Rivage des Syrtes (1951).

Énoncé: Exercice 1. Commentaire · Bac Français (1ère) Polynésie 2021 (jour 1)

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Commentaire composé du texte de Julien Gracq (Le Rivage des Syrtes, 1951)

Réponse : Proposition d'axes de lecture pour le commentaire composé : Introduction - Accroche : Julien Gracq, géographe et écrivain proche de l'esthétique surréaliste sans en avoir suivi les dogmes, publie *Le Rivage des Syrtes* en 1951 (prix Goncourt refusé). Ce roman de l'attente et du pressentiment raconte comment Aldo, jeune patricien de la vieille seigneurie d'Orsenna, est envoyé à l'Amirauté des Syrtes, face au Farghestan ennemi. - Présentation de l'extrait : Le narrateur, Aldo, se souvient de la première apparition de Vanessa Aldobrandi, figure féminine énigmatique. Il l'aperçoit alors qu'il descend les marches de son belvédère préféré, dans un jardin dominant la ville. - Problématique : Comment Gracq renouvelle-t-il le topos romanesque de la première rencontre pour faire de cette silhouette une incarnation souveraine, poétique et troublante du destin ? Axe I : Une scène de rencontre sous le signe du suspens et de la métamorphose du regard 1. Une perturbation soudaine : L'apparition rompt un rituel solitaire (« mon belvédère préféré », « apparition inattendue »). L'arrêt physique (« l'indécision m'immobilisa, le pied suspendu, retenant mon souffle ») traduit la stupeur d'Aldo. 2. Une composition quasi picturale : Le point de vue en surplomb (« De ma position légèrement surplombante ») et le « profil perdu » composent un tableau. La comparaison lumineuse (« la réverbération d'un champ de neige ») sculpte une apparition plastique et aérienne. 3. Le dénouement théâtral de la scène : Le geste vif et inattendu (« tourna soudain sur ses talons tout d'une pièce et me sourit malicieusement ») rompt la posture hiératique et scelle le contact (« C'est ainsi que j'avais connu Vanessa »). Axe II : Une figure dominatrice et mythique qui absorbe le paysage 1. La prise de possession du lieu : Vanessa s'impose immédiatement comme souveraine (« silhouette dominatrice », « la reine du jardin venait de prendre possession de son domaine »). Sa « fixité de statue » fige et sacralise l'espace ; elle devient « l'esprit solitaire de la vallée ». 2. L'analogie musicale et tragique : Gracq compare la scène à « la trame de l'orchestre quand l'entrée pressentie d'un thème majeur y projette son ombre de haute nuée ». Vanessa introduit la tonalité grave du destin qui va troubler la paix d'Orsenna. 3. Une allégorie vivante : Rétrospectivement, Vanessa est investie d'une dimension archétypale (« Baigneuse sur la plage », « châtelaine à son rouet », « princesse sur sa tour »). Elle transfigure le réel en symbole, réduisant et exaltant les choses au rôle d'« attribut ». Axe III : L'expérience de la fascination et de l'envoûtement 1. La « dépossession exaltée » : Cet oxymore fondamental dit l'ambivalence du sentiment gracquien : la perte de soi s'accompagne d'une euphorie esthétique et presque mystique. 2. Le pouvoir magnétique : Le lexique est magique et inquiétant (« pouvoir de happement redoutable », « main ensorcelée »). Vanessa ne séduit pas de manière conventionnelle : elle captive le narrateur et l'entraîne vers un destin collectif et tragique, que suggère le regard rétrospectif (« bien plus tard »). Conclusion Gracq sublime la scène de rencontre classique en une épiphanie poétique : la femme s'assimile à l'esprit d'un lieu et annonce la marche inéluctable vers la guerre avec le Farghestan. Prose musicale, picturale et symbolique, ce passage illustre l'art gracquien du pressentiment. On peut l'ouvrir sur d'autres scènes de première rencontre, comme celle de Frédéric et Mme Arnoux dans *L'Éducation sentimentale* de Flaubert, ou sur la figure de la femme médiatrice dans *Nadja* de Breton.

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