Tous les sujets du Bac 2022 · Toutes les annales du Bac de Français
Sujet du Bac STMG Français 2022 · Centres étrangers (Afrique) Session normale
Sujet du Bac STMG de Français 2022, Centres étrangers (Afrique) Session normale : 1 exercice corrigé. Thèmes : Contraction de texte. Gratuit.
Thèmes du sujet : Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Exercice 1 - Commentaire de texte · Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
1- Commentaire de texte (20 points)
Objet d'étude: Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Texte: Edmond et Jules de Goncourt, Germinie Lacerteux, chapitre XII, 1865.
Servante à Paris, Germinie Lacerteux, après sa journée de travail, profite des soirées de printemps pour se promener avec son ami Jupillon en banlieue.
Devant les yeux, elle avait une foule bariolée, des blouses blanches, des tabliers bleus d'enfants qui couraient, un jeu de bague qui tournait, des cafés, des débits de vin, des fritureries, des jeux de macarons 1, des tirs à demi cachés dans un bouquet de verdure d'où s'élevaient des mâts aux flammes tricolores; puis au-delà, dans une vapeur, dans une brume bleuâtre, une ligne de têtes d'arbres dessinait une route. Sur la droite, elle apercevait Saint-Denis et le grand vaisseau de sa basilique 2; sur la gauche au-dessus d'une file de maisons qui s'effaçaient, le disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen 3 était d'un feu couleur cerise et laissait tomber dans le bas du ciel gris comme des colonnes rouges qui le portaient en tremblant. Souvent le ballon d'un enfant qui jouait passait une seconde sur cet éblouissement.
Ils descendaient, passaient la porte 4, longeaient les débits de saucisson de Lorraine, les marchands de gaufres, les cabarets 5 en planches, les tonnelles sans verdure et au bois encore blanc où un pêle-mêle d'hommes, de femmes, d'enfants, mangeaient des pommes de terre frites, des moules et des crevettes, et ils arrivaient au premier champ, à la première herbe vivante: sur le bord de l'herbe, il y avait une voiture à bras chargée de pain d'épice et de pastilles de menthe, et une marchande de coco vendait à boire sur une table dans le sillon 6... Étrange campagne où tout se mêlait, la fumée de la friture à la vapeur du soir, le bruit des palets d'un jeu de tonneau au silence versé du ciel, l'odeur de la poudrette 7 à la senteur des blés verts, la barrière à l'idylle, et la Foire à la Nature ! Germinie en jouissait pourtant; et poussant Jupillon plus loin, marchant juste au bord du chemin, elle se mettait à passer, en marchant, ses jambes dans les blés pour sentir sur ses bas leur fraîcheur et leur chatouillement.
Quand ils revenaient, elle voulait remonter sur le talus. Il n'y avait plus de soleil. Le ciel était gris en bas, rose au milieu, bleuâtre en haut. Les horizons s'assombrissaient; les verdures se fonçaient, s'assourdissaient, les toits de zinc des cabarets prenaient des lumières de lune, des feux commençaient à piquer l'ombre, la foule devenait grisâtre, les blancs de linge devenaient bleus. Tout peu à peu s'effaçait, s'estompait, se perdait dans un reste mourant de jour sans couleur, et de l'ombre qui s'épaississait commençait à monter, avec le tapage des crécelles 8, le bruit d'un peuple qui s'anime à la nuit, et du vin qui commence à chanter. Sur le talus, le haut des grandes herbes se balançait sous la brise qui les inclinait. Germinie se décidait à partir.
Elle revenait, toute remplie de la nuit tombante, s'abandonnant à l'incertaine vision des choses entrevues, passant les maisons sans lumière, revoyant tout sur son chemin comme pâli, lassée par la route dure à ses pieds, et contente d'être lasse, lente, fatiguée, défaillante à demi, et se trouvant bien.
Aux premiers réverbères allumés de la rue du Château, elle tombait d'un rêve sur le pavé.
1 Jeux de macarons: jeux de fête foraine.
2 Basilique: vaste édifice religieux.
3 Saint-Denis, Saint-Ouen: villes situées au nord de Paris.
4 La porte: barrière qui signale la limite de la ville de Paris.
5 Cabarets: débits de boisson modestes, où l'on peut prendre un repas.
6 Sillon: bande de terre tracée dans un champ pour semer.
7 Poudrette: engrais résultant du traitement des excréments humains.
8 Crécelles: instrument dont se servaient les forains et les marchands ambulants pour attirer la clientèle.
Vous ferez le commentaire du texte extrait de Germinie Lacerteux en vous aidant des pistes de lecture suivantes:
1- Vous montrerez comment se dégage une ambiance festive de cette scène.
2- Puis vous montrerez comment les différents sens mobilisés par la description créent une atmosphère contrastée.
Exercice 2.A - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Le candidat traite, compte tenu de l'œuvre et du parcours étudiés durant l'année, l'un des trois sujets suivants:
A - Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte: Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles, 1973.
Dans les rapports quotidiens entre adultes et enfants, l'injonction « tiens-toi tranquille » est l'une des plus fréquentes. Pour l'enfant, elle est certainement tout à fait incompréhensible, car se mouvoir ne dépend pas d'une décision qui lui serait propre, mais d'une impulsion aussi impérieuse que le besoin de manger. Cependant il ne viendrait à l'esprit de personne de lui faire manquer les repas, parce que la corrélation entre la nourriture et son développement physique est évidente: il n'en va pas de même en revanche pour le rapport entre mouvement et développement physique et intellectuel. Les adultes trouvent étrange que l'enfant, pour devenir un sédentaire 1 comme eux tous, doive traverser une longue phase d'agitation. Contraints comme ils le sont à certains rythmes, ils subissent avec ennui la perpétuelle agitation des enfants, ils voudraient que ceux-ci deviennent tout de suite des adultes, qu'ils sautent à pieds joints du berceau à l'âge mûr, c'est-à-dire à l'immobilité maximum. Les parents tolèrent mal les jeux de mouvement, ils ne les comprennent pas et donc enjoignent à l'enfant de « rester tranquille » ou « d'aller jouer plus loin ».
La motricité 2 requiert une série de coordinations neuro-musculaires délicates et une activité cérébrale intense. Plus l'enfant bouge, plus il a l'occasion de faire des expériences sensorielles dans son milieu, plus ses cellules cérébrales et son intelligence se développent. Réduire ses possibilités de mouvements signifie réduire sa curiosité, son champ d'expériences et donc son intelligence. Un enfant qui grandit dans un milieu pauvre en sollicitations et en liberté développe moins son esprit qu'un autre vivant dans un milieu plus enrichissant, plus varié et plus tolérant.
La répression du mouvement chez l'enfant est à interpréter comme un refus de l'accepter tel qu'il est: elle est plus accentuée et constante quand elle pèse sur les petites filles, précisément parce qu'on veut à tout prix qu'elles se conforment au modèle préétabli. Cela signifie que la curiosité et la possibilité de faire des expériences sont moins satisfaites chez les petites filles, moins stimulées, et cet obstacle les empêche presque totalement d'utiliser les sollicitations du milieu pour développer leur intelligence créatrice.
Simone de Beauvoir 3 décrit les sentiments des petites filles qu'on empêche de se risquer physiquement à la conquête d'objectifs difficiles. Même si cette description date de plus de vingt ans, elle garde toute sa valeur.
« Elles envient doublement les activités par lesquelles les garçons se singularisent 4: elles ont un désir spontané d'affirmer leur pouvoir sur le monde et elles protestent contre la situation inférieure à laquelle on les condamne. Elles souffrent entre autres de ce qu'on leur interdise de monter aux arbres, aux échelles, sur les toits. Adler 5 remarque que les notions de haut et de bas ont une grande importance, l'idée d'élévation spatiale impliquant une supériorité spirituelle, comme on voit à travers nombre de mythes héroïques; atteindre une cime, un sommet, c'est émerger par-delà le monde donné comme sujet souverain; c'est entre garçons un prétexte fréquent de défi. La fillette à qui ces exploits sont interdits et qui, assise au pied d'un arbre ou d'un rocher, voit au-dessus d'elle les garçons triomphants, s'éprouve corps et âme comme inférieure. [...] »
Qu'est-ce qui empêche les petites filles de se mesurer entre elles, ou avec des garçons, dans ces jeux où la force et l'adresse physique ont une part si importante ? Si réellement leur désir de le faire était si grand, elles se risqueraient dans ces entreprises qui les attirent et dont elles souffrent de se sentir exclues. Le fait est que, en cédant à leur impulsion, elles sentent qu'elles sortent de la norme. Les enfants ne supportent pas de se sentir différents de leurs compagnons du même âge, car la différence porte les autres à les juger « bizarres », à les refuser, à les critiquer. Le conformisme leur est nécessaire puisqu'ils ont besoin de règles et de modèles qui les rassurent. [...]
Quand une petite fille vive, créative, pleine d'énergie, se mesure dans les jeux de force avec les garçons, elle éprouve toujours un léger sentiment de malaise et de faute; elle sait obscurément qu'elle n'est pas approuvée, elle sait qu'elle déçoit l'attente d'autrui, elle a toujours devant les yeux le modèle de la petite fille qu'elle ne parviendra jamais à être. Personne ne se réjouit de sa combativité, de son courage, de sa loyauté, de son indépendance: on préfère qu'elle soit docile, conformiste, timide et hypocrite, quitte à le lui reprocher par la suite.
(778 mots)
1 Sédentaire: qui reste sur place.
2 Motricité: capacité d'accomplir des mouvements.
3 Simone de Beauvoir: écrivaine et philosophe féministe française du XXe siècle.
4 Se singulariser: se distinguer.
5 Alfred Adler: médecin et psychologue autrichien du début du XXe siècle.
Contraction: Vous ferez la contraction de ce texte en 195 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: les limites sont donc fixées à au moins 175 mots et au plus 215 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.
Réponse enregistrée. Consultez la solution proposée et le corrigé indicatif.
Exercice 2.A - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
A - Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte: Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles, 1973.
Dans les rapports quotidiens entre adultes et enfants, l'injonction « tiens-toi tranquille » est l'une des plus fréquentes. Pour l'enfant, elle est certainement tout à fait incompréhensible, car se mouvoir ne dépend pas d'une décision qui lui serait propre, mais d'une impulsion aussi impérieuse que le besoin de manger. Cependant il ne viendrait à l'esprit de personne de lui faire manquer les repas, parce que la corrélation entre la nourriture et son développement physique est évidente: il n'en va pas de même en revanche pour le rapport entre mouvement et développement physique et intellectuel. Les adultes trouvent étrange que l'enfant, pour devenir un sédentaire 1 comme eux tous, doive traverser une longue phase d'agitation. Contraints comme ils le sont à certains rythmes, ils subissent avec ennui la perpétuelle agitation des enfants, ils voudraient que ceux-ci deviennent tout de suite des adultes, qu'ils sautent à pieds joints du berceau à l'âge mûr, c'est-à-dire à l'immobilité maximum. Les parents tolèrent mal les jeux de mouvement, ils ne les comprennent pas et donc enjoignent à l'enfant de « rester tranquille » ou « d'aller jouer plus loin ».
La motricité 2 requiert une série de coordinations neuro-musculaires délicates et une activité cérébrale intense. Plus l'enfant bouge, plus il a l'occasion de faire des expériences sensorielles dans son milieu, plus ses cellules cérébrales et son intelligence se développent. Réduire ses possibilités de mouvements signifie réduire sa curiosité, son champ d'expériences et donc son intelligence. Un enfant qui grandit dans un milieu pauvre en sollicitations et en liberté développe moins son esprit qu'un autre vivant dans un milieu plus enrichissant, plus varié et plus tolérant.
La répression du mouvement chez l'enfant est à interpréter comme un refus de l'accepter tel qu'il est: elle est plus accentuée et constante quand elle pèse sur les petites filles, précisément parce qu'on veut à tout prix qu'elles se conforment au modèle préétabli. Cela signifie que la curiosité et la possibilité de faire des expériences sont moins satisfaites chez les petites filles, moins stimulées, et cet obstacle les empêche presque totalement d'utiliser les sollicitations du milieu pour développer leur intelligence créatrice.
Simone de Beauvoir 3 décrit les sentiments des petites filles qu'on empêche de se risquer physiquement à la conquête d'objectifs difficiles. Même si cette description date de plus de vingt ans, elle garde toute sa valeur.
« Elles envient doublement les activités par lesquelles les garçons se singularisent 4: elles ont un désir spontané d'affirmer leur pouvoir sur le monde et elles protestent contre la situation inférieure à laquelle on les condamne. Elles souffrent entre autres de ce qu'on leur interdise de monter aux arbres, aux échelles, sur les toits. Adler 5 remarque que les notions de haut et de bas ont une grande importance, l'idée d'élévation spatiale impliquant une supériorité spirituelle, comme on voit à travers nombre de mythes héroïques; atteindre une cime, un sommet, c'est émerger par-delà le monde donné comme sujet souverain; c'est entre garçons un prétexte fréquent de défi. La fillette à qui ces exploits sont interdits et qui, assise au pied d'un arbre ou d'un rocher, voit au-dessus d'elle les garçons triomphants, s'éprouve corps et âme comme inférieure. [...] »
Qu'est-ce qui empêche les petites filles de se mesurer entre elles, ou avec des garçons, dans ces jeux où la force et l'adresse physique ont une part si importante ? Si réellement leur désir de le faire était si grand, elles se risqueraient dans ces entreprises qui les attirent et dont elles souffrent de se sentir exclues. Le fait est que, en cédant à leur impulsion, elles sentent qu'elles sortent de la norme. Les enfants ne supportent pas de se sentir différents de leurs compagnons du même âge, car la différence porte les autres à les juger « bizarres », à les refuser, à les critiquer. Le conformisme leur est nécessaire puisqu'ils ont besoin de règles et de modèles qui les rassurent. [...]
Quand une petite fille vive, créative, pleine d'énergie, se mesure dans les jeux de force avec les garçons, elle éprouve toujours un léger sentiment de malaise et de faute; elle sait obscurément qu'elle n'est pas approuvée, elle sait qu'elle déçoit l'attente d'autrui, elle a toujours devant les yeux le modèle de la petite fille qu'elle ne parviendra jamais à être. Personne ne se réjouit de sa combativité, de son courage, de sa loyauté, de son indépendance: on préfère qu'elle soit docile, conformiste, timide et hypocrite, quitte à le lui reprocher par la suite.
(778 mots)
1 Sédentaire: qui reste sur place.
2 Motricité: capacité d'accomplir des mouvements.
3 Simone de Beauvoir: écrivaine et philosophe féministe française du XXe siècle.
4 Se singulariser: se distinguer.
5 Alfred Adler: médecin et psychologue autrichien du début du XXe siècle.
Essai: Quelle place selon vous réserver au corps et au mouvement dans une « bonne éducation » ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur Gargantua (chapitres XI à XXIV) de Rabelais, sur le texte de l'exercice de contraction (texte d'Elena Gianini Belotti) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Réponse enregistrée. Consultez la proposition de corrigé.
Exercice 2.B - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
B- Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte: Claude Habib, « Écriture et défaveur: La Bruyère, écrivain moral », revue Esprit, mai 2001.
Pour comprendre l'entreprise de La Bruyère, il faut admettre qu'il existe un bon ressentiment 1. La remémoration des situations, des faussetés, des injustices, c'est ce que La Bruyère appelle étude de l'homme. Elle est clairement nécessaire à l'œuvre: la persistance dans le temps de l'injure, de l'abus, du froissement des susceptibilités forme une condition de l'œuvre. Cette persistance est ce qui permet de les considérer, pour les décomposer en éléments comme font les philosophes, mais surtout pour les mettre à jour: pour les voir. Car l'après coup seul permet de voir et de concevoir ce qu'on entrevoit à peine dans la hâte du présent – les relations obscures qui se jouent dans la fugacité et la presse 2, les coups bas inaperçus, les profits que certains tirent de l'urgence, et le prix que les autres payent. Car les rapports moraux n'existent pas de manière stable. Ils se bousculent, ils disparaissent, et c'est leur mode d'existence propre: ils ont lieu dans l'éphémère d'une attitude, d'un geste, d'un accent de voix. La Bruyère est fasciné par les hommes avantageux 3, mais il ne croit pas à la réalité de leurs avantages. Pour lui, ce sont des thèmes essentiellement passagers: il faut les prendre sur le vif car c'est là qu'ils ont lieu.
La Bruyère est au départ d'une lignée considérable de notre littérature, celle des observateurs extrêmement sensibles et irritables, qui excellent à faire apparaître le général recelé 4 dans le détail, l'intention sous la nonchalance 5 apparente, les agressions dans l'infime. Au XX e siècle, chez Proust ou chez Sarraute 6, la narration tend à dilater l'instant afin d'y redéployer le fourmillement des intentions. La Bruyère, lui, procède par coupe: il supprime l'écoulement du temps dans l'immobilité du portrait. Ce qui apparente pourtant ces entreprises, c'est le goût de l'observation. Qu'elle se répande et s'enfle dans le flux de conscience, ou qu'elle se retienne dans les bornes de la remarque, l'écriture suppose l'exaspération contre tous ceux qui vous marchent plus ou moins volontairement sur les pieds. Elle consigne les innombrables façons de le faire.
Pour une part, le ressentiment s'apparente au recueillement, à la capacité de recueillir l'impression, de la faire perdurer afin de la décrire. Ce n'est pas sa seule signification. Bien des remarques de La Bruyère font aussi songer au ressentiment, dans son acception sociale. Sans doute faut-il ne pas être satisfait de sa place dans la société pour se consacrer à l'écriture morale. Mais l'expression est trop faible. La Bruyère suggère qu'il faut plus encore. Il faut se mettre en un point du corps social tel qu'on puisse y ressentir les situations d'humiliation. Et ce point, il faut s'y tenir.
L'écriture morale est suspecte d'être une posture liée à l'infortune 7. La Bruyère établit fortement la différence entre l'homme en place et l'homme de lettres [...].
Ce qui sous-tend le caractère de l'homme de lettres, c'est un refus. Être un homme de lettres [...], c'est ne pas vouloir être important. Ce renoncement continu et calculé lui ménage une position idéale d'observation. C'est à partir de l'exclusion des honneurs, des charges mondaines et des plaisirs qu'on accède à ce qu'il appelle dans une autre remarque un « joli spectacle » [...]. L'homme qui veut vraiment voir les hommes doit ambitionner la place d'où il ne pourra pas voir ce que les hommes veulent voir – ce qui, du point de vue des courtisans, est à voir (un spectacle, un ballet, une assemblée) –, mais où, de ce fait, il pourra observer leurs manœuvres pour « en être ». La première tâche, pour l'observateur, c'est de ménager cet écart. Il lui faut alors renoncer à compter pour quelque chose dans cette vie. Le ressentiment n'est donc pas un fait occasionnel [...]. Il y a chez l'écrivain moraliste une résolution à ne pas occuper sa juste place, car une telle place le rendrait aveugle à ce fait central de la société: que le mérite 8 y est bafoué, que la juste place est une illusion de nantis 9. Les conséquences pratiques d'une telle décision sont difficiles à apprécier. En particulier, cela ne veut pas dire qu'il faille se dérober aux honneurs et aux charges, si d'aventure ils vous échoient. Cela veut simplement dire qu'il ne faut jamais remplir quelque place que ce soit avec le sentiment satisfait et vaniteux que le monde est en ordre et le mérite, reconnu. Il ne faut jamais coïncider avec sa place. Avec le sentiment de suffisance 10, cesse la possibilité de l'écriture morale.
(787 mots)
1 Ressentiment: rancune.
2 Presse: ici, pression, hâte, impatience.
3 Avantageux: ici, qui se mettent trop en valeur, qui cherchent à prendre avantage sur les autres ou prétendent avoir des avantages qu'ils sont seuls à s'attribuer.
4 Recelé: caché, renfermé.
5 Nonchalance: insouciance, indifférence, mollesse des gestes et des attitudes.
6 Marcel Proust et Nathalie Sarraute: romanciers français du XXème siècle.
7 Infortune: évènements malheureux, revers, mauvaise fortune.
8 Mérite: caractère de celui ou de ce qui est digne d'une appréciation avantageuse par ses qualités morales ou intellectuelles.
9 Nantis: terme péjoratif qui désigne des personnes qui ont de la fortune, une situation aisée.
10 Suffisance: orgueil, fierté, vanité.
Contraction: Vous ferez la contraction de ce texte en 197 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: les limites sont donc fixées à au moins 177 mots et au plus 217 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.
Exercice 2.B - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
B- Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l'Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte: Claude Habib, « Écriture et défaveur: La Bruyère, écrivain moral », revue Esprit, mai 2001.
Pour comprendre l'entreprise de La Bruyère, il faut admettre qu'il existe un bon ressentiment 1. La remémoration des situations, des faussetés, des injustices, c'est ce que La Bruyère appelle étude de l'homme. Elle est clairement nécessaire à l'œuvre: la persistance dans le temps de l'injure, de l'abus, du froissement des susceptibilités forme une condition de l'œuvre. Cette persistance est ce qui permet de les considérer, pour les décomposer en éléments comme font les philosophes, mais surtout pour les mettre à jour: pour les voir. Car l'après coup seul permet de voir et de concevoir ce qu'on entrevoit à peine dans la hâte du présent – les relations obscures qui se jouent dans la fugacité et la presse 2, les coups bas inaperçus, les profits que certains tirent de l'urgence, et le prix que les autres payent. Car les rapports moraux n'existent pas de manière stable. Ils se bousculent, ils disparaissent, et c'est leur mode d'existence propre: ils ont lieu dans l'éphémère d'une attitude, d'un geste, d'un accent de voix. La Bruyère est fasciné par les hommes avantageux 3, mais il ne croit pas à la réalité de leurs avantages. Pour lui, ce sont des thèmes essentiellement passagers: il faut les prendre sur le vif car c'est là qu'ils ont lieu.
La Bruyère est au départ d'une lignée considérable de notre littérature, celle des observateurs extrêmement sensibles et irritables, qui excellent à faire apparaître le général recelé 4 dans le détail, l'intention sous la nonchalance 5 apparente, les agressions dans l'infime. Au XX e siècle, chez Proust ou chez Sarraute 6, la narration tend à dilater l'instant afin d'y redéployer le fourmillement des intentions. La Bruyère, lui, procède par coupe: il supprime l'écoulement du temps dans l'immobilité du portrait. Ce qui apparente pourtant ces entreprises, c'est le goût de l'observation. Qu'elle se répande et s'enfle dans le flux de conscience, ou qu'elle se retienne dans les bornes de la remarque, l'écriture suppose l'exaspération contre tous ceux qui vous marchent plus ou moins volontairement sur les pieds. Elle consigne les innombrables façons de le faire.
Pour une part, le ressentiment s'apparente au recueillement, à la capacité de recueillir l'impression, de la faire perdurer afin de la décrire. Ce n'est pas sa seule signification. Bien des remarques de La Bruyère font aussi songer au ressentiment, dans son acception sociale. Sans doute faut-il ne pas être satisfait de sa place dans la société pour se consacrer à l'écriture morale. Mais l'expression est trop faible. La Bruyère suggère qu'il faut plus encore. Il faut se mettre en un point du corps social tel qu'on puisse y ressentir les situations d'humiliation. Et ce point, il faut s'y tenir.
L'écriture morale est suspecte d'être une posture liée à l'infortune 7. La Bruyère établit fortement la différence entre l'homme en place et l'homme de lettres [...].
Ce qui sous-tend le caractère de l'homme de lettres, c'est un refus. Être un homme de lettres [...], c'est ne pas vouloir être important. Ce renoncement continu et calculé lui ménage une position idéale d'observation. C'est à partir de l'exclusion des honneurs, des charges mondaines et des plaisirs qu'on accède à ce qu'il appelle dans une autre remarque un « joli spectacle » [...]. L'homme qui veut vraiment voir les hommes doit ambitionner la place d'où il ne pourra pas voir ce que les hommes veulent voir – ce qui, du point de vue des courtisans, est à voir (un spectacle, un ballet, une assemblée) –, mais où, de ce fait, il pourra observer leurs manœuvres pour « en être ». La première tâche, pour l'observateur, c'est de ménager cet écart. Il lui faut alors renoncer à compter pour quelque chose dans cette vie. Le ressentiment n'est donc pas un fait occasionnel [...]. Il y a chez l'écrivain moraliste une résolution à ne pas occuper sa juste place, car une telle place le rendrait aveugle à ce fait central de la société: que le mérite 8 y est bafoué, que la juste place est une illusion de nantis 9. Les conséquences pratiques d'une telle décision sont difficiles à apprécier. En particulier, cela ne veut pas dire qu'il faille se dérober aux honneurs et aux charges, si d'aventure ils vous échoient. Cela veut simplement dire qu'il ne faut jamais remplir quelque place que ce soit avec le sentiment satisfait et vaniteux que le monde est en ordre et le mérite, reconnu. Il ne faut jamais coïncider avec sa place. Avec le sentiment de suffisance 10, cesse la possibilité de l'écriture morale.
(787 mots)
1 Ressentiment: rancune.
2 Presse: ici, pression, hâte, impatience.
3 Avantageux: ici, qui se mettent trop en valeur, qui cherchent à prendre avantage sur les autres ou prétendent avoir des avantages qu'ils sont seuls à s'attribuer.
4 Recelé: caché, renfermé.
5 Nonchalance: insouciance, indifférence, mollesse des gestes et des attitudes.
6 Marcel Proust et Nathalie Sarraute: romanciers français du XXème siècle.
7 Infortune: évènements malheureux, revers, mauvaise fortune.
8 Mérite: caractère de celui ou de ce qui est digne d'une appréciation avantageuse par ses qualités morales ou intellectuelles.
9 Nantis: terme péjoratif qui désigne des personnes qui ont de la fortune, une situation aisée.
10 Suffisance: orgueil, fierté, vanité.
Essai: Dans quelle mesure faut-il se tenir à l'écart des hommes que l'on peint pour examiner la nature humaine ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Claude Habib) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.C - Contraction de texte · Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine)
C – Œuvre: Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte: Tristan Garcia, Nous, 2016.
Si nous cernons d'abord tous les êtres humains par une ligne imaginaire, nous disposons d'une immense figure initiale plus ou moins circulaire, à l'intérieur de laquelle nous savons bien que se multiplient les sections de cercle. La plus éminente, en tout cas la plus importante en superficie et l'une des plus présentes dans les discours politiques, c'est celle de « nous, pauvres gens » comme dans Woyzeck 1, des sans-terre ou des déshérités, des prolétaires, des travailleurs, des exploités, des petits. Le nom change et, à mesure qu'il se transforme, le cercle n'est plus tout à fait le même. Au plus large, et par défaut, c'est le nous du slogan du mouvement Occupy 2: « Nous sommes les 99 %. » C'est le nous sans nom, le nous du nombre opposé à l'infime minorité détentrice des richesses économiques de la planète. [...]
Mais ce nous du nombre, qui a le droit de prétendre à tout, ce nous immense de tous ceux qui se sentent dépossédés des capitaux économiques, du patrimoine, de l'écriture de l'Histoire et de la maîtrise de la culture, de l'exercice de la loi et de l'appareil d'État, ce nous-là est faiblement déterminé. Il devrait être le sujet démocratique de l'Histoire. Pourtant, à peine essaie-t-on de le nommer, de l'encercler, qu'il se divise en une multitude de nous un peu plus particuliers, qui parfois se recoupent, parfois s'opposent, le plus souvent se superposent et se chevauchent. Le diamètre du cercle diminue, ou plutôt son contour change et devient plus difficile à se figurer.
Dans un célèbre discours qui date de 1913, la suffragette Emmeline Pankhurst 3 déclarait ainsi: « Dans notre guerre contre le gouvernement vous ne pouvez pas nous localiser. Nous ne portons aucune marque; nous appartenons à toutes les classes; nous nous infiltrons dans toutes les classes de la communauté, de la plus haute à la plus basse (...) vous ne pouvez pas nous localiser et vous ne pouvez pas nous arrêter. » Or par ce « nous », elle n'entendait pas les dépossédés en général, mais un nous sexué: « nous, femmes ». Ce nous lui paraissait produire un effet de coupe transversale à travers toutes les classes sociales: parmi les 99 % comme dans le petit groupe des 1 %, à l'intérieur du prolétariat et de la bourgeoisie, au sein des pays colonisés et des pays colonisateurs, il y a des femmes. Elles ne sont pas également réparties dans toutes les classes et à tous les postes, mais leur identité n'est pas non plus réductible à des termes de classe: une femme, ce n'est pas une partie des classes inférieures de la société. Alors, qu'est-ce que c'est ? Arrachant à tous les sous-ensembles sociaux un nous qui les transcende 4, une identité féminine universelle, Pankhurst désigne par « nous » un principe qui échappe à la localisation de classe: dans tous les cercles sociaux, culturels ou ethniques, on trouve des femmes. Dire « nous » pour les rassembler, c'est produire un autre découpage, réorganiser l'ensemble, tracer un autre cercle qui déborde des frontières habituelles, des castes, des tribus ou des lignées, pour unir non plus les prolétaires de tous les pays, mais les femmes de tous les pays, et de toutes les classes.
L'histoire du féminisme est l'histoire de la constitution de ce nous. C'est le long récit de la formation d'un nouveau cercle de l'humanité non plus sectionné en classes mais en sexes, donc coupé en deux, et qui réclame que les deux parties de cette figure soient égales. C'est ce nous-là qui est le sujet de la célèbre déclaration de Carrie Chapman Catt 5: « Nous femmes demandons une voix égale. Nous n'accepterons rien de moins. » Nous demandons à pouvoir être nous, ni plus ni moins que vous. C'est aussi ce nous qui se révèle au fil du « Manifeste des 343 salopes », rédigé par Simone de Beauvoir 6: ouvrant la déclaration par un constat factuel à la troisième personne (« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. (...) On fait le silence sur ce million de femmes »), Beauvoir poursuit en disant « je » (« Je déclare que je suis l'une d'elles »), afin que chaque signataire puisse assumer d'être ce « je », avant de conclure: « nous réclamons l'avortement libre ». En quelques lignes, c'est un modèle miniature de constitution d'une personne politique: d'abord le fait impersonnel, puis l'expérience subjective isolée, et enfin la réclamation d'un droit, qui se fait au nom de nous toutes.
(760 mots)
1 Woyzeck: pièce de théâtre de l'auteur allemand Georg Büchner, écrite en 1836.
2 Occupy: mouvement international de protestation contre les inégalités économiques, apparu en 2011.
3 Emmeline Pankhurst: femme politique britannique qui a organisé le mouvement des suffragettes en faveur du droit de vote des femmes.
4 Transcender: dépasser.
5 Carrie Chapman Catt: militante féministe américaine connue pour son combat pour le droit de vote des femmes, qui est promulgué par le Congrès des États-Unis en 1919.
6 « Manifeste des 343 »: pétition rédigée en 1971 par Simone de Beauvoir, réunissant 343 signatures qui demandent la légalisation de l'avortement en France. Elle a été abusivement nommée « Manifeste des 343 salopes » à la suite d'une caricature de presse.
Contraction: Vous ferez la contraction de ce texte en 190 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: les limites sont donc fixées à au moins 171 mots et au plus 209 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.
Exercice 2.C - Essai · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle
C – Œuvre: Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte: Tristan Garcia, Nous, 2016.
Si nous cernons d'abord tous les êtres humains par une ligne imaginaire, nous disposons d'une immense figure initiale plus ou moins circulaire, à l'intérieur de laquelle nous savons bien que se multiplient les sections de cercle. La plus éminente, en tout cas la plus importante en superficie et l'une des plus présentes dans les discours politiques, c'est celle de « nous, pauvres gens » comme dans Woyzeck 1, des sans-terre ou des déshérités, des prolétaires, des travailleurs, des exploités, des petits. Le nom change et, à mesure qu'il se transforme, le cercle n'est plus tout à fait le même. Au plus large, et par défaut, c'est le nous du slogan du mouvement Occupy 2: « Nous sommes les 99 %. » C'est le nous sans nom, le nous du nombre opposé à l'infime minorité détentrice des richesses économiques de la planète. [...]
Mais ce nous du nombre, qui a le droit de prétendre à tout, ce nous immense de tous ceux qui se sentent dépossédés des capitaux économiques, du patrimoine, de l'écriture de l'Histoire et de la maîtrise de la culture, de l'exercice de la loi et de l'appareil d'État, ce nous-là est faiblement déterminé. Il devrait être le sujet démocratique de l'Histoire. Pourtant, à peine essaie-t-on de le nommer, de l'encercler, qu'il se divise en une multitude de nous un peu plus particuliers, qui parfois se recoupent, parfois s'opposent, le plus souvent se superposent et se chevauchent. Le diamètre du cercle diminue, ou plutôt son contour change et devient plus difficile à se figurer.
Dans un célèbre discours qui date de 1913, la suffragette Emmeline Pankhurst 3 déclarait ainsi: « Dans notre guerre contre le gouvernement vous ne pouvez pas nous localiser. Nous ne portons aucune marque; nous appartenons à toutes les classes; nous nous infiltrons dans toutes les classes de la communauté, de la plus haute à la plus basse (...) vous ne pouvez pas nous localiser et vous ne pouvez pas nous arrêter. » Or par ce « nous », elle n'entendait pas les dépossédés en général, mais un nous sexué: « nous, femmes ». Ce nous lui paraissait produire un effet de coupe transversale à travers toutes les classes sociales: parmi les 99 % comme dans le petit groupe des 1 %, à l'intérieur du prolétariat et de la bourgeoisie, au sein des pays colonisés et des pays colonisateurs, il y a des femmes. Elles ne sont pas également réparties dans toutes les classes et à tous les postes, mais leur identité n'est pas non plus réductible à des termes de classe: une femme, ce n'est pas une partie des classes inférieures de la société. Alors, qu'est-ce que c'est ? Arrachant à tous les sous-ensembles sociaux un nous qui les transcende 4, une identité féminine universelle, Pankhurst désigne par « nous » un principe qui échappe à la localisation de classe: dans tous les cercles sociaux, culturels ou ethniques, on trouve des femmes. Dire « nous » pour les rassembler, c'est produire un autre découpage, réorganiser l'ensemble, tracer un autre cercle qui déborde des frontières habituelles, des castes, des tribus ou des lignées, pour unir non plus les prolétaires de tous les pays, mais les femmes de tous les pays, et de toutes les classes.
L'histoire du féminisme est l'histoire de la constitution de ce nous. C'est le long récit de la formation d'un nouveau cercle de l'humanité non plus sectionné en classes mais en sexes, donc coupé en deux, et qui réclame que les deux parties de cette figure soient égales. C'est ce nous-là qui est le sujet de la célèbre déclaration de Carrie Chapman Catt 5: « Nous femmes demandons une voix égale. Nous n'accepterons rien de moins. » Nous demandons à pouvoir être nous, ni plus ni moins que vous. C'est aussi ce nous qui se révèle au fil du « Manifeste des 343 salopes », rédigé par Simone de Beauvoir 6: ouvrant la déclaration par un constat factuel à la troisième personne (« Un million de femmes se font avorter chaque année en France. (...) On fait le silence sur ce million de femmes »), Beauvoir poursuit en disant « je » (« Je déclare que je suis l'une d'elles »), afin que chaque signataire puisse assumer d'être ce « je », avant de conclure: « nous réclamons l'avortement libre ». En quelques lignes, c'est un modèle miniature de constitution d'une personne politique: d'abord le fait impersonnel, puis l'expérience subjective isolée, et enfin la réclamation d'un droit, qui se fait au nom de nous toutes.
(760 mots)
1 Woyzeck: pièce de théâtre de l'auteur allemand Georg Büchner, écrite en 1836.
2 Occupy: mouvement international de protestation contre les inégalités économiques, apparu en 2011.
3 Emmeline Pankhurst: femme politique britannique qui a organisé le mouvement des suffragettes en faveur du droit de vote des femmes.
4 Transcender: dépasser.
5 Carrie Chapman Catt: militante féministe américaine connue pour son combat pour le droit de vote des femmes, qui est promulgué par le Congrès des États-Unis en 1919.
6 « Manifeste des 343 »: pétition rédigée en 1971 par Simone de Beauvoir, réunissant 343 signatures qui demandent la légalisation de l'avortement en France. Elle a été abusivement nommée « Manifeste des 343 salopes » à la suite d'une caricature de presse.
Essai: Que signifie selon vous la constitution d'un « nous » dans le combat pour l'égalité ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule ») d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Tristan Garcia) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVI e siècle au XVIII e siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Tu peux aussi réviser par thème
Entraîne-toi sur un thème avec les exercices des sujets de toutes les années.
- Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · 18 exercices · 70 % de chances de tomber
- Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · 18 exercices · 70 % de chances de tomber
- Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · 3 exercices · 60 % de chances de tomber
- Commentaire de texte : la poésie du XIXe siècle au XXIe siècle · 2 exercices · 50 % de chances de tomber
- Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle · 1 exercice · 45 % de chances de tomber