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Sujet du Bac ST2S Français 2023 · Centres étrangers (Afrique) Session normale
Sujet du Bac ST2S de Français 2023, Centres étrangers (Afrique) Session normale : 1 exercice corrigé. Thèmes : Contraction de texte. Gratuit.
Thèmes du sujet : Contraction de texte (littérature d'idées moderne et contemporaine) · Essai sur la littérature d'idées du XVIe au XVIIIe siècle · Commentaire de texte : le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle
Exercice 1 - Commentaire de texte
Vous traiterez au choix, l'un des deux sujets suivants:
1- Commentaire de texte (20 points)
Objet d'étude: Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle.
Texte: Alfred de Musset, Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, scène unique, 1845.
La marquise est une jeune femme qui vit seule et s'ennuie. Elle reçoit en visite le comte et se moque de ses tentatives de séduction, tout en se plaignant de ne pas éprouver de sentiments amoureux.
LA MARQUISE. – […] Je vous jure qu'il y a des instants où je donnerais de grosses sommes pour avoir seulement un petit chagrin. Tenez, j'étais comme cela pendant qu'on me coiffait, pas plus tard que tout à l'heure. Je poussais des soupirs à me fendre l'âme de désespoir de ne penser à rien.
5 LE COMTE. – Raillez, raillez, vous y viendrez.
LA MARQUISE. – C'est bien possible; nous sommes tous mortels. Si je suis raisonnable, à qui la faute ? Je vous assure que je ne me défends pas.
LE COMTE. – Vous ne voulez pas qu'on vous fasse la cour.
LA MARQUISE. – Non. Je suis très bonne personne; mais, quant à cela, c'est par trop bête. Dites-moi un peu, vous qui avez le sens commun, qu'est-ce que signifie cette chose-là: faire la cour à une femme ?
10 LE COMTE. – Cela signifie que cette femme vous plaît, et qu'on est bien aise de le lui dire.
LA MARQUISE. – À la bonne heure; mais cette femme, cela lui plaît-il, à elle, de vous plaire ? Vous me trouvez jolie, je suppose, et cela vous amuse de m'en faire part. Eh bien, après ? Qu'est-ce que cela prouve ? Est-ce une raison pour que je vous aime ? J'imagine que, si quelqu'un me plaît, ce n'est pas parce que je suis jolie. Qu'y gagne-t-il, à ses compliments ? La belle manière de se faire aimer que de venir se planter
20 devant une femme avec un lorgnon 1, de la regarder des pieds à la tête, comme une poupée dans un étalage, et de lui dire bien agréablement: « Madame, je vous trouve charmante ! » Joignez à cela quelques phrases bien fades, un tour de valse et un cornet de bonbons, voilà pourtant ce qu'on appelle faire la cour. Fi donc ! comment un homme d'esprit peut-il prendre goût à ces niaiseries-là ? Cela me met en colère quand j'y pense.
24 LE COMTE. – Il n'y a pourtant pas de quoi se fâcher.
25 LA MARQUISE. – Ma foi, si. Il faut supposer à une femme une tête bien vide et un grand fonds de sottise, pour se figurer qu'on la charme avec de pareils ingrédients. Croyez-vous que ce soit bien divertissant de passer sa vie au milieu d'un déluge de fadaises, et d'avoir du matin au soir les oreilles pleines de baliverne s 2 ? Il me semble, en vérité, que, si j'étais homme et si je voyais une jolie femme, je me dirais: « Voilà
30 une pauvre créature qui doit être bien assommée de compliments »; je l'épargnerais, j'aurais pitié d'elle, et, si je voulais essayer de lui plaire, je lui ferais l'honneur de lui parler d'autre chose que de son malheureux visage. Mais non, toujours: « Vous êtes jolie », et puis: « Vous êtes jolie », et encore jolie. Eh ! mon Dieu, on le sait bien.
35 Voulez-vous que je vous dise ? vous autres hommes à la mode, vous êtes des confiseurs 3 et des perruquiers.
LE COMTE. – Eh bien ! madame, vous êtes charmante, prenez-le comme vous voudrez. (On entend la sonnette.) On sonne de nouveau, adieu, je me sauve.
Il se lève et ouvre la porte.
40 LA MARQUISE. – Attendez donc, j'avais à vous dire… je ne sais plus ce que c'était…
1 Lorgnon: lunettes sans branches, que l'on tient à la main.
2 Fadaises, balivernes: propos futiles, sans intérêt.
3 Confiseurs: fabricants de sucreries.
Vous ferez le commentaire du texte extrait de Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée en vous aidant des pistes de lecture suivantes:
1. Vous étudierez les critiques que la marquise adresse aux hommes et à leur manière de « faire la cour à une femme ».
2. Puis vous vous demanderez comment le texte théâtral installe malgré tout un jeu de séduction entre les deux personnages.
Exercice 2.A - Contraction de texte
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Le candidat traite, compte tenu de l'œuvre et du parcours étudiés durant l'année, l'un des trois sujets suivants:
A – Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte: René Blanchet, « Connaissance de la Terre et éducation » in Le défi du XXIe siècle, Relier les connaissances, Journées thématiques, 1999.
1 Nous savons de nos jours que les théories ou les approches concernant la Terre ont considérablement évolué depuis les années 1960, que de nombreux livres jadis importants sont aujourd'hui périmés. Et, malgré cela, on persiste à vouloir transférer directement des publications scientifiques dans des ouvrages destinés aux élèves. Je crois qu'il y a là une erreur fondamentale. La recherche est une démarche progressive. 5 Ce sont des acquisitions au cours du temps, avec des difficultés et des erreurs d'application sur lesquelles les chercheurs savent revenir. Mais les jeunes n'ont pas encore cette capacité de critiquer, qu'on ne leur enseigne d'ailleurs guère.
Et cependant l'exigence critique est fondamentale dans les sciences. Le rôle de l'esprit critique, comme le montre Bachelard, est de dissoudre les obstacles qui 10 s'opposent à la démarche scientifique, au premier rang desquels il y a l'expérience première. « Dans la formation d'un esprit scientifique, écrit-il, le premier obstacle, c'est l'expérience première, c'est l'expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l'esprit scientifique. Puisque la 15 critique n'a pas opéré explicitement, l'expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui sûr 1. » Par exemple, le système astronomique de Ptolémée 2 était conforme à l'expérience première, c'est-à-dire à l'observation des astres à l'œil nu. À partir d'un autre type d'expérience, l'observation, au moyen de la lunette astronomique, des 20 satellites de Jupiter et des taches solaires, l'esprit critique conclut à la fausseté du géocentrisme 3 et de l'incorruptibilité des corps célestes.
D'autre part, il faut le rappeler sans cesse, l'éveil de l'esprit critique est une des fins 4 principales de l'éducation: il s'agit non pas d'entasser des connaissances, mais de former le jugement. Il faut que l'élève fasse l'expérience d'une analyse rationnelle 25 visant à séparer le vrai du faux, qu'il apprenne à se garder de l'erreur, à se défier de la crédulité, à éviter les jugements inconsidérés, à ne rien affirmer dont il n'ait reconnu la légitimité rationnelle. Le bénéfice serait nul d'un enseignement scientifique qui, voulant supprimer l'obstacle, voulant épargner à l'enfant les difficultés de la recherche, exposerait dogmatiquement 5 des théories que l'enfant recevrait sans examen, comme 30 des acquisitions définitives. [...]
Or, si nous consentions à modifier nos modes de transmission des connaissances, je pense qu'un travail de fond sur la planète Terre permettrait d'offrir une meilleure formation générale aux jeunes: une formation aux méthodes et en particulier à l'observation. Car les qualités d'observation, pour tout citoyen, sont 35 devenues essentielles. Les gens ne s'observent plus, ne se regardent même plus, ne regardent plus ce qui est autour d'eux, ce qui se passe dans leur voisinage. Ayant quitté la Provence il y a peu de temps, circulant dans Paris depuis trois jours, je constate qu'ici les gens regardent encore moins qu'ailleurs. Il me semble nécessaire pour les jeunes de revenir à ces qualités d'observation. On parle beaucoup 40 d'expérimentation, de technique et de technologie. Tout cela est bien, mais pour réussir des expériences, pour déboucher sur des techniques nouvelles, il faut fondamentalement observer. C'est à partir de l'observation que l'on peut proposer une démarche. Je plaide donc pour l'observation à toutes les échelles. Observer, c'est le microscope, c'est la nature, c'est la biologie, c'est l'astronomie. C'est donc à toutes les 45 échelles. Et cette notion d'échelle d'observation porte aussi la dimension de la globalité.
Autre point essentiel en matière d'éducation: l'éveil permanent de la curiosité; je pense que la science commence par cela. Et la curiosité doit être cultivée chez nos 50 jeunes. J'en veux pour preuve que, lorsqu'on parle à des élèves de sixième en difficulté d'astronomie, et qu'on sait leur parler d'astronomie, lorsqu'on parle aux jeunes de quatrième de dinosaures, à condition qu'on sache parler aussi bien que les grands films, on éveille en eux une curiosité formidable. Ils sont aptes à aborder, si l'on sait 55 entretenir cette curiosité, tous les problèmes, même les plus difficiles. Donc, observation, curiosité, mais, bien évidemment, extrême rigueur, respect des faits observés, extrême clarté et précision de la description. Un astronome, un géologue, un paléontologiste 6 ne peuvent pas se permettre l'approximatif, sinon ils sont condamnés dans leur communauté scientifique. On rejoint, par cette rigueur, une formation à l'éthique scientifique 7, indispensable en biologie, mais également nécessaire, me semble-t-il, en ce qui concerne la planète Terre.
(776 mots)
1 Citation de Bachelard extraite de La Formation de l'esprit scientifique.
2 Ptolémée: homme de sciences et astronome grec qui développe la théorie du géocentrisme.
3 Géocentrisme: théorie qui fait de la Terre le centre de l'univers.
4 Fins: buts.
5 Dogmatiquement: avec autorité, sans remise en question ni doute.
6 Paléontologiste: scientifique qui observe les fossiles et étudie les êtres et les organismes des temps géologiques.
7 Éthique scientifique: valeurs, principes qui définissent la démarche scientifique.
Contraction: Vous ferez la contraction de ce texte en 194 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: les limites sont donc fixées à au moins 174 mots et au plus 214 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.
Exercice 2.A - Essai
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Objet d'étude: La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle
Le candidat traite, compte tenu de l'œuvre et du parcours étudiés durant l'année, l'un des trois sujets suivants:
A – Œuvre: Rabelais, Gargantua, chapitres XI à XXIV. Parcours: la bonne éducation.
Texte: René Blanchet, « Connaissance de la Terre et éducation » in Le défi du XXIe siècle, Relier les connaissances, Journées thématiques, 1999.
1 Nous savons de nos jours que les théories ou les approches concernant la Terre ont considérablement évolué depuis les années 1960, que de nombreux livres jadis importants sont aujourd'hui périmés. Et, malgré cela, on persiste à vouloir transférer directement des publications scientifiques dans des ouvrages destinés aux élèves. Je crois qu'il y a là une erreur fondamentale. La recherche est une démarche progressive. 5 Ce sont des acquisitions au cours du temps, avec des difficultés et des erreurs d'application sur lesquelles les chercheurs savent revenir. Mais les jeunes n'ont pas encore cette capacité de critiquer, qu'on ne leur enseigne d'ailleurs guère.
Et cependant l'exigence critique est fondamentale dans les sciences. Le rôle de l'esprit critique, comme le montre Bachelard, est de dissoudre les obstacles qui 10 s'opposent à la démarche scientifique, au premier rang desquels il y a l'expérience première. « Dans la formation d'un esprit scientifique, écrit-il, le premier obstacle, c'est l'expérience première, c'est l'expérience placée avant et au-dessus de la critique qui, elle, est nécessairement un élément intégrant de l'esprit scientifique. Puisque la 15 critique n'a pas opéré explicitement, l'expérience première ne peut, en aucun cas, être un appui sûr 1. » Par exemple, le système astronomique de Ptolémée 2 était conforme à l'expérience première, c'est-à-dire à l'observation des astres à l'œil nu. À partir d'un autre type d'expérience, l'observation, au moyen de la lunette astronomique, des 20 satellites de Jupiter et des taches solaires, l'esprit critique conclut à la fausseté du géocentrisme 3 et de l'incorruptibilité des corps célestes.
D'autre part, il faut le rappeler sans cesse, l'éveil de l'esprit critique est une des fins 4 principales de l'éducation: il s'agit non pas d'entasser des connaissances, mais de former le jugement. Il faut que l'élève fasse l'expérience d'une analyse rationnelle 25 visant à séparer le vrai du faux, qu'il apprenne à se garder de l'erreur, à se défier de la crédulité, à éviter les jugements inconsidérés, à ne rien affirmer dont il n'ait reconnu la légitimité rationnelle. Le bénéfice serait nul d'un enseignement scientifique qui, voulant supprimer l'obstacle, voulant épargner à l'enfant les difficultés de la recherche, exposerait dogmatiquement 5 des théories que l'enfant recevrait sans examen, comme 30 des acquisitions définitives. [...]
Or, si nous consentions à modifier nos modes de transmission des connaissances, je pense qu'un travail de fond sur la planète Terre permettrait d'offrir une meilleure formation générale aux jeunes: une formation aux méthodes et en particulier à l'observation. Car les qualités d'observation, pour tout citoyen, sont 35 devenues essentielles. Les gens ne s'observent plus, ne se regardent même plus, ne regardent plus ce qui est autour d'eux, ce qui se passe dans leur voisinage. Ayant quitté la Provence il y a peu de temps, circulant dans Paris depuis trois jours, je constate qu'ici les gens regardent encore moins qu'ailleurs. Il me semble nécessaire pour les jeunes de revenir à ces qualités d'observation. On parle beaucoup 40 d'expérimentation, de technique et de technologie. Tout cela est bien, mais pour réussir des expériences, pour déboucher sur des techniques nouvelles, il faut fondamentalement observer. C'est à partir de l'observation que l'on peut proposer une démarche. Je plaide donc pour l'observation à toutes les échelles. Observer, c'est le microscope, c'est la nature, c'est la biologie, c'est l'astronomie. C'est donc à toutes les 45 échelles. Et cette notion d'échelle d'observation porte aussi la dimension de la globalité.
Autre point essentiel en matière d'éducation: l'éveil permanent de la curiosité; je pense que la science commence par cela. Et la curiosité doit être cultivée chez nos 50 jeunes. J'en veux pour preuve que, lorsqu'on parle à des élèves de sixième en difficulté d'astronomie, et qu'on sait leur parler d'astronomie, lorsqu'on parle aux jeunes de quatrième de dinosaures, à condition qu'on sache parler aussi bien que les grands films, on éveille en eux une curiosité formidable. Ils sont aptes à aborder, si l'on sait 55 entretenir cette curiosité, tous les problèmes, même les plus difficiles. Donc, observation, curiosité, mais, bien évidemment, extrême rigueur, respect des faits observés, extrême clarté et précision de la description. Un astronome, un géologue, un paléontologiste 6 ne peuvent pas se permettre l'approximatif, sinon ils sont condamnés dans leur communauté scientifique. On rejoint, par cette rigueur, une formation à l'éthique scientifique 7, indispensable en biologie, mais également nécessaire, me semble-t-il, en ce qui concerne la planète Terre.
(776 mots)
1 Citation de Bachelard extraite de La Formation de l'esprit scientifique.
2 Ptolémée: homme de sciences et astronome grec qui développe la théorie du géocentrisme.
3 Géocentrisme: théorie qui fait de la Terre le centre de l'univers.
4 Fins: buts.
5 Dogmatiquement: avec autorité, sans remise en question ni doute.
6 Paléontologiste: scientifique qui observe les fossiles et étudie les êtres et les organismes des temps géologiques.
7 Éthique scientifique: valeurs, principes qui définissent la démarche scientifique.
Essai: En quoi l'observation du monde participe-t-elle d'une bonne éducation ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur Gargantua (chapitres XI à XXIV) de Rabelais, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de René Blanchet) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.B - Contraction de texte
Sujet 2 – B
B – Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l’Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte: Martial Guédron, L’art de la grimace, 2011.
Dès la Renaissance, les traités de civilité 1 décrivent la façon dont se comporter pour être agréable en société. Assimilant les exigences de mesure et de discrétion chères au clergé régulier 2 tout en s’inscrivant dans le prolongement des manuels de table et des romans de chevalerie, ils expliquent que le refoulement de l’animalité constitue la base du savoir-vivre, que celui-ci soit considéré comme inné 3 ou qu’il soit nécessaire d’en établir et d’en appliquer les principes. À partir de ce moment, il est clairement établi que la maîtrise des paroles ne serait rien sans celle des gestes et des attitudes du corps, dont il s’agit de faire oublier les bruits, les sécrétions et les humeurs 4. Ce n’est qu’en faisant taire toutes les actions qui nous sont communes avec les animaux, comme cracher, tousser, éternuer, renâcler, éructer, s’esclaffer ou manger bruyamment, que l’on pourra tendre à la perfection et à la dignité de l’homme. Ces prescriptions concernent souvent la contenance des traits expressifs du visage. En 1530, dans son petit ouvrage rédigé en latin pour le jeune Henri de Bourgogne, mais bientôt traduit, réédité, diffusé et démarqué à travers toute l’Europe, Érasme 5 oppose fermement la politesse et la civilité à l’animalité, dont les rustres 6 et les enfants encore mal éduqués lui semblent proches. […]
Comme l’atteste le succès des traités de civilité, les dérèglements du corps ne sont pas uniquement le fait des sauvages, des proscrits, des parias, des nécessiteux ou des petits roturiers 7. Si l’on éprouve le besoin de préciser quelles sont les qualités indispensables à celui qui veut paraître agréable à la cour, c’est bien que l’on y rencontre des individus qui n’ont aucun sens de la mesure ni de la distinction. […]
Diplomate français et auteur, en 1671, d’un manuel de courtoisie plusieurs fois réédité, Antoine de Courtin prévient: « Il ne faut pas quand on parle, faire de grands gestes des mains: cela sent d’ordinaire les diseurs de riens, qui ne sont pathétiques 8 qu’en mouvements et en contorsions du corps. » Quelques lignes plus loin, il précise: « Il est malséant 9 aussi de faire en parlant certaines grimaces d’habitude; comme de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de se relever la moustache, de s’arracher le poil, de cligner les yeux, de se frotter les mains de joie, de faire craquer les doigts, en se les tirant l’un après l’autre, de se gratter, de hausser les épaules, etc. » Si le commentaire paraît ici assez proche de certaines gravures satiriques, c’est comme pour mieux insister sur la rudesse des élans impulsifs et sur la nécessité, dans un monde d’apparat et d’apparaître, où chacun se sait vu, de les dissimuler sous les bonnes manières. Indissociable du système de cour, ce modèle de comportement influence très fortement les mœurs, les arts, les modes et les styles de vie des élites européennes. Car le centre politique de la monarchie absolue, qui, on le rappellera, tourne autour d’un monarque au visage fixe et insondable 10, est aussi un foyer culturel dont les prédicats 11 se transmettent au-delà des seules catégories sociales bien nées, favorisant du même coup de nouvelles connexions avec d’autres groupes sociaux. En outre, bien que la noblesse conserve des rituels bien spécifiques, elle influe aussi sur l’acquisition de réflexes gestuels et corporels, notamment chez ceux qui aspirent à une promotion sociale ou mondaine. Ce qui fait dire à Boileau, dans ses Satires, que le monde est devenu un grand théâtre où chacun abuse l’autre en public. Certes, insistons-y, faire mauvaise figure, c’est perturber les règles de l’interaction sociale et risquer de perdre la face. Mais l’art de dissimuler, c’est bien s’en faire une autre, jouer un rôle opposé, s’orner d’un faux visage. Or la grimace est aussi définie comme ce qui relève de l’art et de l’artifice, contre la simplicité du naturel. De fait, c’est encore à la cour que l’on apprend le mieux à percer au jour les manœuvres et les subterfuges 12 de ceux qui contrôlent et refoulent par flatterie plus que par politesse. […] En somme, toute la difficulté sera de résoudre la contradiction apparente entre l’urbanité 13 et le naturel.
(722 mots)
1 Civilité: politesse.
2 Clergé régulier: personnes vivant en communautés religieuses, et par conséquent soumises à un certain nombre de règles.
3 Inné: donné à la naissance.
4 Les sécrétions et les humeurs: les différents liquides qui composent le corps.
5 Érasme: auteur représentatif du mouvement humaniste de la Renaissance.
6 Rustres: personnes sans éducation.
7 Roturiers: personnes non nobles.
8 Pathétiques: ici, émouvants.
9 Malséant: contraire aux convenances, aux bonnes manières.
10 Insondable: indéchiffrable.
11 Prédicats: caractéristiques.
12 Les manœuvres et les subterfuges: les stratégies et les ruses.
13 Urbanité: politesse, usages raffinés.
Contraction: Vous ferez la contraction de ce texte en 181 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: les limites sont donc fixées à au moins 163 mots et au plus 199 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.
Exercice 2.B - Essai
Sujet 2 – B
B – Œuvre: La Bruyère, Les Caractères, livre XI « De l’Homme ». Parcours: peindre les Hommes, examiner la nature humaine.
Texte: Martial Guédron, L’art de la grimace, 2011.
Dès la Renaissance, les traités de civilité 1 décrivent la façon dont se comporter pour être agréable en société. Assimilant les exigences de mesure et de discrétion chères au clergé régulier 2 tout en s’inscrivant dans le prolongement des manuels de table et des romans de chevalerie, ils expliquent que le refoulement de l’animalité constitue la base du savoir-vivre, que celui-ci soit considéré comme inné 3 ou qu’il soit nécessaire d’en établir et d’en appliquer les principes. À partir de ce moment, il est clairement établi que la maîtrise des paroles ne serait rien sans celle des gestes et des attitudes du corps, dont il s’agit de faire oublier les bruits, les sécrétions et les humeurs 4. Ce n’est qu’en faisant taire toutes les actions qui nous sont communes avec les animaux, comme cracher, tousser, éternuer, renâcler, éructer, s’esclaffer ou manger bruyamment, que l’on pourra tendre à la perfection et à la dignité de l’homme. Ces prescriptions concernent souvent la contenance des traits expressifs du visage. En 1530, dans son petit ouvrage rédigé en latin pour le jeune Henri de Bourgogne, mais bientôt traduit, réédité, diffusé et démarqué à travers toute l’Europe, Érasme 5 oppose fermement la politesse et la civilité à l’animalité, dont les rustres 6 et les enfants encore mal éduqués lui semblent proches. […]
Comme l’atteste le succès des traités de civilité, les dérèglements du corps ne sont pas uniquement le fait des sauvages, des proscrits, des parias, des nécessiteux ou des petits roturiers 7. Si l’on éprouve le besoin de préciser quelles sont les qualités indispensables à celui qui veut paraître agréable à la cour, c’est bien que l’on y rencontre des individus qui n’ont aucun sens de la mesure ni de la distinction. […]
Diplomate français et auteur, en 1671, d’un manuel de courtoisie plusieurs fois réédité, Antoine de Courtin prévient: « Il ne faut pas quand on parle, faire de grands gestes des mains: cela sent d’ordinaire les diseurs de riens, qui ne sont pathétiques 8 qu’en mouvements et en contorsions du corps. » Quelques lignes plus loin, il précise: « Il est malséant 9 aussi de faire en parlant certaines grimaces d’habitude; comme de rouler la langue dans la bouche, de se mordre les lèvres, de se relever la moustache, de s’arracher le poil, de cligner les yeux, de se frotter les mains de joie, de faire craquer les doigts, en se les tirant l’un après l’autre, de se gratter, de hausser les épaules, etc. » Si le commentaire paraît ici assez proche de certaines gravures satiriques, c’est comme pour mieux insister sur la rudesse des élans impulsifs et sur la nécessité, dans un monde d’apparat et d’apparaître, où chacun se sait vu, de les dissimuler sous les bonnes manières. Indissociable du système de cour, ce modèle de comportement influence très fortement les mœurs, les arts, les modes et les styles de vie des élites européennes. Car le centre politique de la monarchie absolue, qui, on le rappellera, tourne autour d’un monarque au visage fixe et insondable 10, est aussi un foyer culturel dont les prédicats 11 se transmettent au-delà des seules catégories sociales bien nées, favorisant du même coup de nouvelles connexions avec d’autres groupes sociaux. En outre, bien que la noblesse conserve des rituels bien spécifiques, elle influe aussi sur l’acquisition de réflexes gestuels et corporels, notamment chez ceux qui aspirent à une promotion sociale ou mondaine. Ce qui fait dire à Boileau, dans ses Satires, que le monde est devenu un grand théâtre où chacun abuse l’autre en public. Certes, insistons-y, faire mauvaise figure, c’est perturber les règles de l’interaction sociale et risquer de perdre la face. Mais l’art de dissimuler, c’est bien s’en faire une autre, jouer un rôle opposé, s’orner d’un faux visage. Or la grimace est aussi définie comme ce qui relève de l’art et de l’artifice, contre la simplicité du naturel. De fait, c’est encore à la cour que l’on apprend le mieux à percer au jour les manœuvres et les subterfuges 12 de ceux qui contrôlent et refoulent par flatterie plus que par politesse. […] En somme, toute la difficulté sera de résoudre la contradiction apparente entre l’urbanité 13 et le naturel.
(722 mots)
1 Civilité: politesse.
2 Clergé régulier: personnes vivant en communautés religieuses, et par conséquent soumises à un certain nombre de règles.
3 Inné: donné à la naissance.
4 Les sécrétions et les humeurs: les différents liquides qui composent le corps.
5 Érasme: auteur représentatif du mouvement humaniste de la Renaissance.
6 Rustres: personnes sans éducation.
7 Roturiers: personnes non nobles.
8 Pathétiques: ici, émouvants.
9 Malséant: contraire aux convenances, aux bonnes manières.
10 Insondable: indéchiffrable.
11 Prédicats: caractéristiques.
12 Les manœuvres et les subterfuges: les stratégies et les ruses.
13 Urbanité: politesse, usages raffinés.
Essai: Dans quelle mesure ce que l'on nomme nature humaine est-il aussi une construction sociale et culturelle ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur le livre XI des Caractères de La Bruyère, sur le texte de l'exercice de contraction (texte de Martial Guédron) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
Exercice 2.C - Contraction de texte
C – Œuvre
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte: Lucie Azéma, Les femmes aussi sont du voyage, 2021.
1 J'aime l'imprévisible du voyage, le frisson du dépaysement, l'adrénaline qui nous envahit lorsque l'on se plonge dans des environnements dont on ne maîtrise ni la langue, ni la culture, ni le climat. Ou, du moins, j'aime les aimer, parce qu'ils font écho aux livres d'aventures que j'ai dévorés, aux rêves que j'ai nourris en parcourant de longues distances sur les mappemondes à l'aide de mon simple index. En réalité, par bien des aspects, je ne 5 suis pas une voyageuse. La traversée me semble moins séduisante que l'amarrage 1, j'aime les arrivées beaucoup plus que les départs. Je cherche le temps long, sa densité, sa profondeur – la complexité du réel, celle qui n'est accessible que si l'on reste. Le voyage exige de s'attarder, de prendre refuge: s'acclimater, apprendre la langue, s'entourer de 10 fenêtres pour mieux les traverser – et ainsi accéder à une chambre à soi.
Le fait que les femmes aient traditionnellement été cantonnées à la sphère privée ne signifie pas qu'elles aient eu accès à une intimité – ni à elles-mêmes. Les interruptions constantes, liées aux obligations domestiques qui leur incombent, ainsi que leur 15 dépendance financière, organisée par l'assignation 2 à un travail non rémunéré, ont longtemps empêché l'esprit de liberté, d'invention et de créativité des femmes de se déployer. En 1929, Virginia Woolf 3 livrait au monde la phrase qui deviendra la plus célèbre de toute son œuvre: « Il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une 20 chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction ». L'écrivaine soulignait ainsi l'absolue nécessité pour les femmes d'accéder à une certaine intimité, matérialisée par une pièce « dont la porte est pourvue d'une serrure » et à la liberté d'esprit, rendue possible grâce à un minimum d'argent personnel.
Accéder à une chambre à soi permet d'appréhender l'intérieur, non plus comme le 25 lieu de l'aliénation 4 des femmes, mais comme celui où elles peuvent s'atteindre. Un espace dans lequel elles aménagent une oasis de solitude consentie, retranchée du monde, où elles peuvent écrire, lire, dormir; un lieu qui donne sa place au silence, leur permettant de se dérober temporairement au monde extérieur pour mieux l'assimiler. La chambre à soi est celle qui se referme sur l'imagination et la rêverie, sur ce que Gaston Bachelard appelle 30 « l'immensité de l'intime ». Grâce au voyage et à la solitude qu'il offre, les femmes se réapproprient non seulement le dehors, mais aussi le dedans, car il crée un aller-retour de l'un vers l'autre, et lie ces deux espaces jusqu'à les confondre et n'en former plus qu'un: le territoire intime de la voyageuse.
Le monde est peuplé de chambres à soi: elles éclosent 5 à la vue quand le train 35 ralentit ou lorsque l'avion se met à descendre lentement. Elles sont là, fourmillantes, comme autant de petits points lumineux qui forment la constellation de nos intimités – maisons temporaires, alvéoles 6 propices à laisser le temps se dilater et à vider des tasses de thé jusque tard dans la nuit. En voyage, la chambre à soi peut prendre la forme d'une auberge, d'une guest house, d'un ryokan japonais, d'une yourte kirghize, d'un bungalow dans la 40 jungle, d'un caravansérail, d'un hôtel capsule, d'une cabine de bateau ou de train, etc. Certaines voyageuses se contentent de peu, d'une chambre vétuste 7 et de quelques éléments qui leur suffisent à créer un sentiment d'appartenance au lieu: « Assez de lumière pour écrire, un feu, une couverture en peau de mouton, du raki 8 – on n'a besoin de rien de plus ni de moins » écrit Schwarzenbach alors qu'elle séjourne à Konya, en Turquie. 45 D'autres, au contraire, voient les choses en grand, comme Anne Brassey, qui, au XIXe siècle, transforma sa cabine de bateau en une véritable demeure flottante, ou bien à la manière d'Alexine Tinné, qui installait des campements gigantesques à chacune de ses étapes, et faisait transporter par ses domestiques une bibliothèque entière, un service à thé en porcelaine de Chine qu'elle aimait remplir de lait, un chevalet et des couleurs pour 50 peindre.
Si chaque voyageuse a ses préférences concernant la chambre qui va lui servir de port d'attache, toutes ont en commun d'avoir consacré plusieurs pages à décrire le bonheur d'accéder à une chambre à soi à l'autre bout du monde. « Logé partout mais enfermé nulle part, telle est la devise du rêveur de demeures », écrit Bachelard. […] Une chambre à soi, c'est aussi une fenêtre vers l'ailleurs.
(778 mots)
1 Amarrage: fait d'attacher un bateau à un quai ou une rive.
2 Assignation: ici, obligation de faire quelque chose.
3 Virginia Woolf: écrivaine britannique; Gaston Bachelard, philosophe français; Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et aventurière suisse; Annie Brassey, écrivaine et voyageuse anglaise; Alexine Tinné, photographe et exploratrice néerlandaise.
4 Aliénation: ici, privation de liberté.
5 Éclosent: ici, font leur apparition.
6 Alvéoles: ici, recoins, refuges.
7 Vétuste: qui est usée par le temps, qui n'est plus en bon état.
8 Raki: boisson consommée au Proche-Orient.
Vous ferez la contraction de ce texte en 195 mots. Une tolérance de plus ou moins 10% est admise: les limites sont donc fixées à au moins 175 mots et au plus 215 mots. Vous placerez un repère dans votre travail tous les 50 mots et vous indiquerez à la fin de la contraction le nombre de mots qu'elle comporte.
Exercice 2.C - Essai
C – Œuvre
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule »). Parcours: écrire et combattre pour l'égalité.
Texte: Lucie Azéma, Les femmes aussi sont du voyage, 2021.
1 J'aime l'imprévisible du voyage, le frisson du dépaysement, l'adrénaline qui nous envahit lorsque l'on se plonge dans des environnements dont on ne maîtrise ni la langue, ni la culture, ni le climat. Ou, du moins, j'aime les aimer, parce qu'ils font écho aux livres d'aventures que j'ai dévorés, aux rêves que j'ai nourris en parcourant de longues distances sur les mappemondes à l'aide de mon simple index. En réalité, par bien des aspects, je ne 5 suis pas une voyageuse. La traversée me semble moins séduisante que l'amarrage 1, j'aime les arrivées beaucoup plus que les départs. Je cherche le temps long, sa densité, sa profondeur – la complexité du réel, celle qui n'est accessible que si l'on reste. Le voyage exige de s'attarder, de prendre refuge: s'acclimater, apprendre la langue, s'entourer de 10 fenêtres pour mieux les traverser – et ainsi accéder à une chambre à soi.
Le fait que les femmes aient traditionnellement été cantonnées à la sphère privée ne signifie pas qu'elles aient eu accès à une intimité – ni à elles-mêmes. Les interruptions constantes, liées aux obligations domestiques qui leur incombent, ainsi que leur 15 dépendance financière, organisée par l'assignation 2 à un travail non rémunéré, ont longtemps empêché l'esprit de liberté, d'invention et de créativité des femmes de se déployer. En 1929, Virginia Woolf 3 livrait au monde la phrase qui deviendra la plus célèbre de toute son œuvre: « Il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une 20 chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction ». L'écrivaine soulignait ainsi l'absolue nécessité pour les femmes d'accéder à une certaine intimité, matérialisée par une pièce « dont la porte est pourvue d'une serrure » et à la liberté d'esprit, rendue possible grâce à un minimum d'argent personnel.
Accéder à une chambre à soi permet d'appréhender l'intérieur, non plus comme le 25 lieu de l'aliénation 4 des femmes, mais comme celui où elles peuvent s'atteindre. Un espace dans lequel elles aménagent une oasis de solitude consentie, retranchée du monde, où elles peuvent écrire, lire, dormir; un lieu qui donne sa place au silence, leur permettant de se dérober temporairement au monde extérieur pour mieux l'assimiler. La chambre à soi est celle qui se referme sur l'imagination et la rêverie, sur ce que Gaston Bachelard appelle 30 « l'immensité de l'intime ». Grâce au voyage et à la solitude qu'il offre, les femmes se réapproprient non seulement le dehors, mais aussi le dedans, car il crée un aller-retour de l'un vers l'autre, et lie ces deux espaces jusqu'à les confondre et n'en former plus qu'un: le territoire intime de la voyageuse.
Le monde est peuplé de chambres à soi: elles éclosent 5 à la vue quand le train 35 ralentit ou lorsque l'avion se met à descendre lentement. Elles sont là, fourmillantes, comme autant de petits points lumineux qui forment la constellation de nos intimités – maisons temporaires, alvéoles 6 propices à laisser le temps se dilater et à vider des tasses de thé jusque tard dans la nuit. En voyage, la chambre à soi peut prendre la forme d'une auberge, d'une guest house, d'un ryokan japonais, d'une yourte kirghize, d'un bungalow dans la 40 jungle, d'un caravansérail, d'un hôtel capsule, d'une cabine de bateau ou de train, etc. Certaines voyageuses se contentent de peu, d'une chambre vétuste 7 et de quelques éléments qui leur suffisent à créer un sentiment d'appartenance au lieu: « Assez de lumière pour écrire, un feu, une couverture en peau de mouton, du raki 8 – on n'a besoin de rien de plus ni de moins » écrit Schwarzenbach alors qu'elle séjourne à Konya, en Turquie. 45 D'autres, au contraire, voient les choses en grand, comme Anne Brassey, qui, au XIXe siècle, transforma sa cabine de bateau en une véritable demeure flottante, ou bien à la manière d'Alexine Tinné, qui installait des campements gigantesques à chacune de ses étapes, et faisait transporter par ses domestiques une bibliothèque entière, un service à thé en porcelaine de Chine qu'elle aimait remplir de lait, un chevalet et des couleurs pour 50 peindre.
Si chaque voyageuse a ses préférences concernant la chambre qui va lui servir de port d'attache, toutes ont en commun d'avoir consacré plusieurs pages à décrire le bonheur d'accéder à une chambre à soi à l'autre bout du monde. « Logé partout mais enfermé nulle part, telle est la devise du rêveur de demeures », écrit Bachelard. […] Une chambre à soi, c'est aussi une fenêtre vers l'ailleurs.
(778 mots)
1 Amarrage: fait d'attacher un bateau à un quai ou une rive.
2 Assignation: ici, obligation de faire quelque chose.
3 Virginia Woolf: écrivaine britannique; Gaston Bachelard, philosophe français; Annemarie Schwarzenbach, écrivaine et aventurière suisse; Annie Brassey, écrivaine et voyageuse anglaise; Alexine Tinné, photographe et exploratrice néerlandaise.
4 Aliénation: ici, privation de liberté.
5 Éclosent: ici, font leur apparition.
6 Alvéoles: ici, recoins, refuges.
7 Vétuste: qui est usée par le temps, qui n'est plus en bon état.
8 Raki: boisson consommée au Proche-Orient.
Essai: « Une chambre à soi, c'est aussi une fenêtre vers l'ailleurs », écrit Lucie Azéma. A-t-on besoin d'intimité et de solitude pour s'engager dans un combat pour l'égalité ?
Vous développerez de manière organisée votre réponse à cette question, en prenant appui sur la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (du « préambule » au « postambule ») d'Olympe de Gouges, sur le texte de l'exercice de la contraction (texte de Lucie Azéma) et sur ceux que vous avez étudiés dans l'année dans le cadre de l'objet d'étude « La littérature d'idées du XVIe siècle au XVIIIe siècle ». Vous pourrez aussi faire appel à vos lectures et à votre culture personnelle.
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