Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Asie session normale 2025
Thème : Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2025)
Énoncé
1- Commentaire de texte (20 points)
Objet d'étude: Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle.
Texte: Joris-Karl Huysmans, En rade, 1887.
Jacques et sa femme, Louise, passent leur première nuit dans un château délabré. Alors que Jacques est plongé dans un rêve étrange, il est réveillé par un grand cri. Il se lève et explore les lieux à la lueur de sa bougie.
Par instants, tout cela craquait. Jacques se retournait précipitamment, éclairant le côté d'où partait le bruit, mais les coins sombres de la pièce qu'il explorait ne cachaient personne, et, de tous les côtés, les portes qu'il entrouvrait laissaient voir des enfilades de chambres muettes et chancie 1, sentant la tombe, se pulvérisant lentement, sans
5 air.
Il revint sur ses pas, se réservant, dès qu'il ferait jour, de visiter chacune de ces pièces en détail, se proposant de les condamner, s'il était possible. Il repassa dans les salles qu'il avait parcourues, se retournant, à chaque enjambée, car les murs s'étiraient et de nouveaux craquements se faisaient entendre.
10 Il s'énervait dans cette tension d'une recherche qui n'aboutissait point; la lamentable solitude de ces chambres le poignait et, avec elle, une peur inattendue, atroce, la peur non d'un danger connu, sûr, car il sentait que cette transe 2 s'évanouirait devant un homme qu'il trouverait tapi dans un coin, là, mais une peur de l'inconnu, une terreur de nerfs exaspérés par des bruits inquiétants dans un désert noir.
15 Il tenta de se raisonner, se moqua, sans y réussir, de cette défaillance, en s'imaginant le château hanté, allant du coup aux idées les plus impossibles, les plus romanesques, les plus folles, exprès pour se rassurer, en se démontrant d'une façon péremptoire 3 l'inanité 4 de ses craintes. Quoi qu'il fît, son trouble s'accentuait. Il le refoula pourtant, durant une minute, par la vision qu'il se suggéra d'un péril immédiat, d'une lutte corps à
20 corps, subite; il entra dans le couloir, le fouilla fiévreusement, jurant de colère, voulant à tout prix découvrir pour se sauver de la peur un danger vrai.
Découragé, il se décidait à remonter quand un bruit d'orage retentit soudainement au-dessus de sa tête dans l'escalier; il s'avança. En l'air quelque chose d'énorme emplissait, en la ventilant, la cage 5.
25 La bougie, comme secouée par une bourrasque, coucha sa flamme, dardant 6 d'âcres jets de fumée, éclairant à peine; il n'eut que le temps de se reculer, de s'arc-bouter sur une jambe, de cingler 7 à toute volée, de sa canne d'épine dure à côtes, la masse tourbillonnante qui s'affaissa dans un cri strident.
Un autre cri répondit, celui de Louise, sortie, épouvantée, penchée sur la rampe.
30 — Prends garde ! Prends garde !
Dans un souffle ronflant de forge, deux rouelles 8 de phosphore 9 en flamme se jetaient sur lui.
Alors, il recula et frappa, piquant comme avec une épée dans les deux trous de feu, coupant comme avec un sabre, tapant de toutes ses forces sur la masse hurlante qui
35 se débattait, butant contre les murs, ébranlant la rampe.
Il s'arrêta exténué enfin, regarda, stupide, le cadavre d'un énorme chat-huant 10 dont les serres 11 crispées rayaient le bois ensanglanté de gouttes.
1 Chancies: moisies.
2 Transe: inquiétude, appréhension très vive; excitation extrême, trouble.
3 Péremptoire: qui n'admet aucune contestation possible.
4 Inanité: caractère de ce qui est vide et sans réalité.
5 Cage: cage d'escalier.
6 Dardant: lançant.
7 Cingler: frapper d'un coup vif, fouetter.
8 Rouelles: disques, tranches rondes.
9 Phosphore: matière chimique qui brûle avec une flamme éblouissante et qui dégage beaucoup de chaleur.
10 Chat-huant: rapace nocturne, chouette.
11 Serres: griffes.
Vous ferez le commentaire du texte de Joris-Karl Huysmans extrait d' En rade en vous aidant des pistes de lecture suivantes:
1- Vous étudierez d'abord comment le récit met en scène la montée de l'inquiétude et de l'effroi.
2- Vous montrerez ensuite comment le texte joue avec cette peur et la met à distance.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous ferez le commentaire du texte de Joris-Karl Huysmans extrait d'En rade en vous aidant des pistes de lecture suivantes : 1- Vous étudierez d'abord comment le récit met en scène la montée de l'inquiétude et de l'effroi. 2- Vous montrerez ensuite comment le texte joue avec cette peur et la met à distance.
Réponse : Proposition de corrigé / Plan détaillé d'un commentaire composé : ### Introduction - Accroche : Publié en 1887, *En rade* de Joris-Karl Huysmans illustre la rupture de l'auteur avec le naturalisme strict au profit d'une écriture décadente, attentive aux névroses et au grotesque. - Situation du passage : Dès leur première nuit dans un château en ruine, Jacques, réveillé en sursaut, explore l'obscurité armé d'une bougie et d'une canne. - Problématique : Comment Huysmans fait-il de cette exploration nocturne une dramatisation progressive de la peur pour mieux en subvertir les codes par le grotesque et la dérision ? - Annonce du plan : 1. La mise en scène progressive de l'angoisse et de l'épouvante. 2. Le jeu parodique avec la terreur et sa mise à distance démystificatrice. --- ### I. La mise en scène de la montée de l'inquiétude et de l'effroi #### A. Un cadre spatial hostile et délétère propre au topos gothique - Le château en décomposition : Le vocabulaire de la mort et de la pourriture (« chambres muettes et chancie[s] », « sentant la tombe, se pulvérisant lentement », « désert noir ») crée un univers morbide. - L'espace labyrinthique et trompeur : Les « enfilades de chambres » et l'obscurité (« coins sombres », « éclairant à peine ») désorientent le personnage et le lecteur. - Une atmosphère animée de menaces invisibles : Les personnifications architecturales (« tout cela craquait », « les murs s'étiraient ») suggèrent un lieu vivant et oppressant. #### B. Une focalisation interne révélant la névrose et l'hyperesthésie du héros - L'acuité exacerbée des sens : Jacques est aux aguets de moindres bruits (« craquements », « bruit d'orage »). - L'angoisse de l'inconnu plutôt que du réel : Huysmans théorise la peur moderne (« peur non d'un danger connu, sûr [...] mais une peur de l'inconnu, une terreur de nerfs exaspérés »). L'angoisse naît du vide et de l'imagination débordante (« idées les plus impossibles, les plus romanesques »). - L'échec de la rationalité : Les efforts de la pensée (« Il tenta de se raisonner », « se démontrant d'une façon péremptoire l'inanité de ses craintes ») sont vains face à la montée incontrôlable de l'angoisse. #### C. Une dramatisation dynamique qui culmine dans l'apparition - Rythme saccadé et verbes d'action fébriles : « il entra », « le fouilla fiévreusement », « jurant de colère ». - Rupture temporelle : L'intrusion soudaine au passé simple (« retentit soudainement », « coucha sa flamme ») précipite l'angoisse dans l'affrontement physique. --- ### II. Un jeu avec la peur : théâtralisation, démesure et mise à distance #### A. L'emprunt hyperbolique aux codes du fantastique et du roman noir - Métaphores monstrueuses et visions infernales : L'assaillant est dépeint comme une entité diabolique (« deux rouelles de phosphore en flamme », « souffle ronflant de forge », « trous de feu »). - Le suspense théâtralisé : L'irruption de Louise (« Prends garde ! Prends garde ! ») accentue le caractère dramatique et stéréotypé de la scène d'épouvante. #### B. Le registre héroï-comique de l'affrontement - L'anachronisme héroïque : Jacques se comporte comme un chevalier ou un duelliste (« piquant comme avec une épée », « coupant comme avec un sabre »), alors qu'il n'est armé que d'une « canne d'épine dure à côtes ». - L'exagération burlesque : Le combat acharné contre une « masse tourbillonnante » tourne à la frénésie disproportionnée (« tapant de toutes ses forces »). #### C. La chute grotesque et la démystification finale - La rupture brutale de tonalité : Le monstre se révèle n'être qu'un simple « énorme chat-huant » (une chouette). - La contemplation sidérée : L'adjectif « stupide » souligne le désenchantement de Jacques, épuisé et ridicule devant ce cadavre dérisoire. - Le détail naturaliste cru : « les serres crispées rayaient le bois ensanglanté de gouttes » ramène l'événement à une réalité prosaïque, dissipant l'illusion fantastique au profit de l'ironie huysmansienne. --- ### Conclusion - Bilan : Ce récit offre une savoureuse variation sur le thème de la terreur nocturne : en explorant la psychologie hallucinée de son personnage, Huysmans mime les procédés du fantastique pour mieux en orchestrer la déflation ironique. - Ouverture : On peut rapprocher cette démystification de la peur de certains récits fantastiques de Maupassant (*La Peur*) ou de l'ironie flaubertienne, marquant la dérision fin-de-siècle face aux grands frissons romantiques.
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