Exercice 1 - Commentaire de texte · Bac STMG Français Asie session normale 2022
Thème : Commentaire de texte : le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2022)
Énoncé
1- Commentaire de texte [20 points]
Objet d'étude: Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle
Texte: Sylvie Germain, Le Livre des Nuits, 1985.
Mathurin et son frère Augustin sont appelés à prendre part à la Première Guerre mondiale. Ils partent pour rejoindre le front et traversent une zone ravagée par les combats. Obligés de faire un détour, ils parviennent au bord de la mer.
Ils partirent à la tombée d'une nuit d'automne, glissant à travers les forêts dont les lisières parfois tremblaient et rougeoyaient de loin en loin. Ils se laissèrent dériver le long des rivières, se mêlèrent à des hordes de gens hagards 1 abandonnant leurs villages en cendres et même à des troupeaux de bêtes chassées des prés dévastés. 5 Ils se vêtirent d'ombre et de silence et se couchèrent souvent parmi les morts qui traînaient au hasard de leur route. Ils traversèrent le pays de leur père mais ne le surent pas; d'ailleurs il n'y avait rien à découvrir, le paysage depuis leur départ était partout le même, la guerre avait tout arasé 2 et indifférencié. Mais plus ils s'éloignaient ainsi de chez eux et plus leurs cœurs y faisaient retour.
10 Tout le temps de leur fuite ils ne se parlèrent pas et jamais ne se séparèrent, seul comptait pour chacun d'entendre et de sentir le souffle de l'autre à son côté.
Un jour ils parvinrent au bout de la terre et découvrirent la mer; ils n'avaient jamais vu la mer, ils étaient des hommes des champs et des forêts. Ils restèrent un long moment à contempler cette énorme masse d'un gris plombé qui mugissait 3 une 15 plainte rauque 4 et continue comme une supplication vide. Mathurin aima la mer qui lui évoquait le beuglement de ses bœufs. Augustin ne l'aima pas, il lui trouva un goût de mort.
Lorsqu'il s'élança vers eux, hors d'haleine, ils ne le reconnurent pas. Il s'affaissa aux pieds de Mathurin et s'échoua sur le flanc. Ses pattes étaient en sang et son 20 pelage noir était roussi 5, souillé de boue, marqué de plaies à plusieurs endroits. Ses yeux étincelaient de l'éclat fixe et sourd des cailloux au fond de l'eau. À son cou il portait une petite sacoche de cuir qu'une balle avait dû traverser. Il haletait 6 si fort que la rumeur de la mer reflua en sourdine. « Folco ! » s'exclama enfin Mathurin en soulevant le chien dans ses bras. Son chien, le gardien de ses bœufs, il le retrouvait 25 là, au terme de sa marche, aux confins de la terre. Il le serra tout contre lui, roulant sa tête dans son cou. « Folco... », ne cessait-il de répéter en berçant l'animal épuisé. Augustin aussi s'était approché et caressait Folco en souriant. « Il porte quelque chose à son cou », remarqua-t-il. Le chien gémissait doucement maintenant. Augustin détacha le sac et l'ouvrit. Il en sortit un gros rouleau de feuilles que l'humidité avait 30 collées les unes aux autres. « Juliette ! » dit-il en passant ses doigts sur l'écriture bien droite et appliquée qui recouvrait le papier. « Juliette ? s'écria Mathurin, mais alors Hortense 7 aussi a écrit ! Lis, lis vite ! » Mais les lettres étaient illisibles tant le papier était mouillé et enroulé. « Il faut laisser sécher les feuilles. Après je pourrai lire », dit Augustin en glissant le rouleau sous ses vêtements.
35 Le chien s'était endormi sur les genoux de Mathurin et le long mugissement de la mer emplissait à nouveau la plage déserte. Les deux frères s'assoupirent à leur tour, assis épaule contre épaule, en regardant la mer d'un gris violâtre refluer lourdement devant eux. La pluie tombait, tout là-bas, à l'horizon, froissant le ciel comme un grand rideau de gaze 8 sombre. Ils avaient traversé la zone impossible, avaient rampé sous 40 les balles et roulé dans la boue de champs non moissonnés dont les épis noirs s'entortillaient autour des débris d'armes et aux doigts des morts; ils s'étaient égarés si souvent qu'ils s'étaient crus irrémédiablement perdus, s'étaient nourris de racines et avaient bu l'eau des flaques; ils avaient dormi recroquevillés au fond de trous sur des cailloux gelés. Et maintenant ils étaient là, saufs et inséparés, assis face à la mer qui 45 reculait devant eux comme pour mieux leur ouvrir à nouveau l'espace et l'espérance.
1. Hagards: au regard perdu, chargé de peur et de souffrance.
2. Arasé: rasé au même niveau.
3. Mugir: faire entendre un son puissant et prolongé.
4. Rauque: sauvage.
5. Roussi: qui prend une couleur rousse.
6. Haleter: respirer de manière bruyante, rapide et saccadée.
7. Juliette et Hortense sont les deux femmes qu'ils aiment.
8. Gaze: tissu très fin et très léger, presque transparent.
Vous ferez le commentaire du texte extrait du Livre des Nuits en vous aidant des pistes de lecture suivantes:
1- Vous montrerez tout d'abord que les personnages évoluent dans un paysage de mort et de fin du monde.
2- Vous montrerez ensuite comment ils incarnent ce qui reste de vie et d'espoir dans ce monde détruit.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous ferez le commentaire du texte extrait du Livre des Nuits en vous aidant des pistes de lecture suivantes : 1- Vous montrerez tout d'abord que les personnages évoluent dans un paysage de mort et de fin du monde. 2- Vous montrerez ensuite comment ils incarnent ce qui reste de vie et d'espoir dans ce monde détruit.
Réponse : Proposition de plan détaillé et rédigé pour le commentaire composé : ### Introduction - Accroche : Romancière contemporaine marquée par le tragique de l'Histoire et par une écriture poétique et mythique, Sylvie Germain publie en 1985 *Le Livre des Nuits*, vaste fresque familiale traversée par les guerres. - Présentation de l'extrait : Mathurin et Augustin, appelés au front pendant la Première Guerre mondiale, traversent une zone ravagée jusqu'au bord de la mer. Ils y retrouvent Folco, le chien de Mathurin, qui porte des lettres de Juliette et d'Hortense, les femmes qu'ils aiment. - Problématique : Comment Sylvie Germain, à partir d'une vision d'apocalypse guerrière, fait-elle des deux frères les porteurs de ce qui subsiste de vie et d'espérance ? - Annonce du plan : Nous montrerons d'abord que les personnages évoluent dans un paysage de mort et de fin du monde. Nous verrons ensuite comment ils incarnent la vie et l'espoir qui demeurent dans ce monde détruit. --- ### I. Un paysage de mort et de fin du monde #### 1. Une apocalypse guerrière - Un exode nocturne et infernal : Le départ « à la tombée d'une nuit d'automne » crée un climat crépusculaire. Les lisières qui « tremblaient et rougeoyaient » suggèrent l'incendie. Les « villages en cendres », les « hordes de gens hagards » et les « troupeaux de bêtes chassées » composent un exode d'allure biblique. - La mort omniprésente : Les frères « se couchèrent souvent parmi les morts ». La rétrospective finale accumule les images macabres : « rampé sous les balles », « épis noirs » qui s'entortillent « aux doigts des morts », « cailloux gelés ». L'énumération rythmée par les points-virgules mime l'épuisement de cette traversée. - Un monde nivelé, sans repères : « la guerre avait tout arasé et indifférencié ». Les frères traversent « le pays de leur père mais ne le surent pas ». L'identité des lieux est abolie, et la « zone impossible » forme un espace hors du monde humain. #### 2. Les confins de la terre et une mer inquiétante - Un voyage jusqu'aux limites du monde : Ils parviennent « au bout de la terre », « aux confins de la terre ». Ces expressions donnent au trajet une dimension de fin du monde. - Une mer funèbre : Les couleurs sont sinistres (« gris plombé », « gris violâtre »). La personnification est plaintive (« mugissait une plainte rauque et continue comme une supplication vide ») et la comparaison exprime la détresse. Pour Augustin, la mer a « un goût de mort ». - Le chien, figure de souffrance : Folco arrive blessé : « pattes en sang », pelage « roussi, souillé de boue, marqué de plaies ». Sa sacoche a été traversée par une balle. Il porte sur son corps les stigmates de la guerre. --- ### II. Des personnages qui incarnent la vie et l'espoir #### 1. La force du lien fraternel - Une union silencieuse : Les frères « ne se parlèrent pas et jamais ne se séparèrent ». Pour chacun, seul compte « le souffle de l'autre », c'est-à-dire le signe même de la vie. - Deux corps solidaires : À la fin, ils sont « assis épaule contre épaule ». Le néologisme « inséparés », associé à « saufs », célèbre leur survie commune face à la dislocation générale. - Une fidélité intérieure aux racines : « plus ils s'éloignaient ainsi de chez eux et plus leurs cœurs y faisaient retour ». L'antithèse oppose l'éloignement physique au retour affectif. Hommes « des champs et des forêts », ils gardent leur attache à la terre : Mathurin aime la mer parce qu'elle lui évoque « le beuglement de ses bœufs ». #### 2. Les retrouvailles et le retour de l'espérance - Une scène quasi miraculeuse : L'apparition de Folco, d'abord non reconnu, crée un effet de suspense. L'exclamation « Folco ! », répétée avec tendresse, et les gestes d'affection (« le serra tout contre lui », « berçant l'animal », Augustin « en souriant ») réintroduisent la chaleur et la vie. Le halètement du chien couvre même la rumeur de la mer : la vie l'emporte un instant sur la plainte. - La parole de l'amour : Les lettres de Juliette et d'Hortense, à « l'écriture bien droite et appliquée », rappellent le monde de l'arrière et la fidélité amoureuse. L'impatience de Mathurin (« Lis, lis vite ! ») et le report de la lecture (« Après je pourrai lire ») ouvrent sur un futur : la promesse remplace le désespoir. - Un apaisement final : Le chien endormi et les frères qui « s'assoupirent » forment un tableau de paix. La pluie lointaine, comparée à un « rideau de gaze », adoucit le paysage. La phrase finale renverse le motif de la fin du monde : la mer « reculait devant eux comme pour mieux leur ouvrir à nouveau l'espace et l'espérance ». L'allitération en « es » relie l'espace et l'espérance. Le connecteur « Et maintenant » oppose le présent du salut à l'horreur passée. --- ### Conclusion - Bilan : Sylvie Germain peint d'abord un monde dévasté, nocturne et mortifère, jusqu'aux confins de la terre. Elle en fait pourtant le lieu d'une renaissance : la fraternité, la fidélité du chien et l'amour des femmes absentes font des deux frères les gardiens de la vie. Le passage d'une mer funèbre à une mer qui « ouvre » l'espérance traduit cette dialectique entre la mort et la vie, portée par une écriture poétique proche du mythe. - Ouverture : On peut rapprocher ce texte d'autres récits de la Grande Guerre, comme *Le Feu* de Barbusse ou *Les Croix de bois* de Dorgelès, où la boue et la mort côtoient la fraternité. On peut aussi penser au retour d'Ulysse reconnu par son chien Argos dans l'*Odyssée*.
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