Exercice Deuxième partie · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Asie 2024 (jour 2)
Thème : Les expressions de la sensibilité · Tiré du sujet Jour 2 (2024)
Énoncé
Ainsi l'on parle aux yeux bien mieux qu'aux oreilles. Il n'y a personne qui ne sente la vérité
du jugement d'Horace 1 à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquents
sont ceux où l'on enchâsse 2 le plus d'images; et les sons n'ont jamais plus d'énergie que
quand ils font l'effet des couleurs.
5 Mais lorsqu'il est question d'émouvoir le cœur et d'enflammer les passions, c'est toute
autre chose. L'impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés, vous
donne bien une autre émotion que la présence de l'objet même, où d'un coup d'œil vous
avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue, en voyant la
personne affligée vous serez difficilement ému jusqu'à pleurer; mais laissez-lui le temps
10 de vous dire tout ce qu'elle sent, et bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n'est qu'ainsi
que les scènes de tragédie font leur effet*. La seule pantomime 3 sans discours vous
laissera presque tranquille; le discours sans geste vous arrachera des pleurs. Les
passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accents, et ces accents qui nous font
tressaillir, ces accents auxquels on ne peut dérober son organe, pénètrent par lui jusqu'au
15 fond du cœur, y portent malgré nous les mouvements qui les arrachent, et nous font sentir
ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l'imitation plus exacte,
mais que l'intérêt s'excite mieux par les sons. Ceci me fait penser que si nous n'avions
jamais eu que des besoins physiques, nous aurions fort bien pu ne parler jamais, et nous
entendre parfaitement par la seule langue du geste.
Rousseau, Essai sur l'origine des langues (1765)
* [Note de l'auteur] J'ai dit ailleurs pourquoi les malheurs feints nous touchent bien plus que les véritables. Tel sanglote à la Tragédie qui n'eut de ses jours pitié d'aucun malheureux. L'invention du théâtre est admirable pour enorgueillir notre amour-propre de toutes les vertus que nous n'avons point.
1 Horace: poète du 1 er siècle av. J.-C., selon lequel la peinture – grâce aux images – possède une capacité représentative qui la rend supérieure à la musique.
2 « où l'on enchâsse »: où l'on insère
3 « pantomime »: partie gestuelle du spectacle (mouvements, expressions du visage, etc.)
Deuxième partie: essai littéraire
La littérature nous rend-elle plus sensibles ?

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
La littérature nous rend-elle plus sensibles ?
Réponse : Proposition de plan et éléments de réflexion pour l'essai : Introduction : - Définition de la sensibilité : faculté d'éprouver des émotions, empathie morale, réceptivité esthétique au monde. - Problématique : Si la littérature développe incontestablement notre capacité à ressentir et à comprendre l'autre, ne risque-t-elle pas aussi de cultiver une sensibilité factice, illusoire ou repliée sur la fiction au détriment de l'action réelle ? I. La littérature affine et approfondit notre sensibilité : - Elle élargit notre champ émotionnel en nous faisant vivre d'autres vies par procuration (empathie romanesque, identification aux personnages chez Hugo, Dostoïevski, Annie Ernaux). - Elle éduque le regard et l'écoute poétique : par le travail de la langue et des métaphores, le poète rend le lecteur attentif aux nuances du monde sensible (Baudelaire, Ponge). - Elle éveille la conscience morale et la compassion face à l'injustice (le réquisitoire contre la peine de mort dans *Le Dernier Jour d'un condamné*). II. Les dérives et limites d'une sensibilité purement livresque : - Le risque de l'illusion et de la complaisance émotionnelle : comme le souligne Rousseau en note, les larmes versées devant la fiction théâtrale peuvent flatter l'amour-propre sans engager de charité réelle envers les malheureux véritables. - Le bovarysme et la déconnexion du réel : une sensibilité exacerbée par les fictions peut rendre inadapté ou déçu face à la réalité ordinaire (Don Quichotte, Emma Bovary). III. Une sensibilité éduquée au service du jugement critique et de l'action : - La littérature authentique ne se contente pas de provoquer des émotions brutes ; elle les met en forme et en sens, articulant sensibilité et réflexion (l'engagement sartrien, la littérature testimoniale comme Primo Levi). - Elle transforme l'émotion passagère en éthique partagée et en lucidité humaine. Conclusion : La littérature accroît notre sensibilité, non pas en nous rendant simplement plus émotifs, mais en rendant notre sensibilité plus intelligente, plus critique et plus solidaire.
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