Exercice I - Commentaire B - Philippe Jaccottet · Bac STMG Français Polynésie remplacement 2021
Thème : Commentaire de texte : la poésie du XIXe siècle au XXIe siècle · Tiré du sujet Remplacement (2021)
Énoncé
Objet d'étude: la poésie du XIXe siècle au XXIe siècle
B. Philippe Jaccottet, « Les Nouvelles du soir », L'Effraie, 1953.
À l'heure où la lumière enfouit son visage
dans notre cou, on crie les nouvelles du soir,
on nous écorche. L'air est doux. Gens de passage
dans cette ville, on pourra juste un peu s'asseoir
5 au bord du fleuve où bouge un arbre à peine vert,
après avoir mangé en hâte; aurai-je même
le temps de faire ce voyage avant l'hiver,
de t'embrasser avant de partir ? Si tu m'aimes,
retiens-moi, le temps de reprendre souffle, au moins,
10 juste pour ce printemps, qu'on nous laisse tranquilles
longer la tremblante paix du fleuve, très loin,
jusqu'où s'allument les fabriques immobiles...
mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, ou il serait changé
15 en statue: on ne peut qu'avancer. Et les villes
qui sont encor debout brûleront. Une chance
que j'aie au moins visité Rome, l'an passé,
que nous nous soyons vite aimés, avant l'absence,
regardés encore une fois, vite embrassés,
20 avant qu'on crie « Le Monde » à notre dernier monde
ou « Ce Soir » au dernier beau soir qui nous confonde...
tu partiras. Déjà ton corps est moins réel
que le courant qui l'use, et ces fumées au ciel
ont plus de racines que nous. C'est inutile
25 de nous forcer. Regarde l'eau, comme elle file
par la faille entre nos deux ombres. C'est la fin,
qui nous passe le goût de jouer au plus fin.
Vous proposerez un commentaire du poème de Philippe Jaccottet.
Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à:
La relation entre l'amour et la ville.
Le pouvoir de l'écriture contre l'absence.

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Vous proposerez un commentaire du poème de Philippe Jaccottet. Vous pourrez prêter plus particulièrement attention à : - La relation entre l'amour et la ville. - Le pouvoir de l'écriture contre l'absence.
Réponse : ### Proposition de corrigé pour le commentaire composé #### Introduction - Accroche : Publié en 1953 dans *L'Effraie*, premier grand recueil de Philippe Jaccottet, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et en pleine guerre froide, « Les Nouvelles du soir » mêle angoisse historique et inquiétude amoureuse dans une voix retenue, sans emphase. - Présentation du texte : Le poème compte 27 alexandrins d'un seul tenant. Ses rimes sont d'abord croisées (visage/passage, soir/asseoir, vert/hiver, même/m'aimes), puis plus libres, souvent plates (monde/monde, réel/ciel, inutile/file, fin/fin). Les enjambements nombreux brisent le cadre classique. Un couple, « gens de passage » dans une ville au crépuscule, voit son intimité envahie par les cris des vendeurs de journaux et par la menace de la séparation. - Problématique : Comment Jaccottet fait-il de la ville le lieu où l'amour se découvre précaire, et comment la parole poétique tente-t-elle de résister à l'absence tout en en reconnaissant lucidement l'inéluctabilité ? - Annonce du plan : 1. Un amour menacé par une ville hostile. 2. L'urgence du temps et la fatalité de la séparation. 3. L'écriture, ultime recours contre l'absence. --- #### Axe 1 : Un amour menacé par une ville hostile 1. La ville, espace d'agression : - L'irruption de l'actualité est violente : « on crie les nouvelles du soir, / on nous écorche » (v. 2-3). Le pronom indéfini « on » désigne une foule anonyme. Le verbe « écorche » transforme le bruit en blessure physique. - Le contraste avec « L'air est doux » (v. 3) oppose la douceur naturelle et intime à l'agression collective. - Les titres de journaux, « Le Monde » et « Ce Soir » (v. 20-21), font l'objet d'un jeu de mots (syllepse) : le quotidien annonce la fin du « monde » des amants et de leur « beau soir ». 2. Une ville industrielle et vouée à la ruine : - Les « fabriques immobiles » (v. 12) et les « fumées au ciel » (v. 23) composent un paysage moderne et inhumain. - La prophétie « les villes / qui sont encor debout brûleront » (v. 15-16) rappelle les bombardements récents et la peur d'une nouvelle guerre (menace atomique). 3. Des amants déracinés : - « Gens de passage » (v. 3) et « l'étranger » (v. 13) disent l'exil et l'absence d'ancrage. - Le paradoxe « ces fumées au ciel / ont plus de racines que nous » (v. 23-24) montre que même l'éphémère est plus stable que l'homme. - La référence biblique à la femme de Loth, changée en statue de sel pour s'être retournée, se double d'un écho au mythe d'Orphée : « Il ne faut pas que l'étranger / qui marche se retourne » (v. 13-15). La ville devient Sodome, lieu de catastrophe où seule compte la fuite en avant. --- #### Axe 2 : L'urgence du temps et la fatalité de la séparation 1. Une halte amoureuse dérisoire : - L'adverbe restrictif « juste » (« juste un peu s'asseoir », v. 4 ; « juste pour ce printemps », v. 10) et la locution « au moins » (v. 9) réduisent le désir à presque rien. - La nature fragile accompagne cette halte : un « arbre à peine vert » (v. 5), la « tremblante paix du fleuve » (v. 11). - La supplique « Si tu m'aimes, / retiens-moi » (v. 8-9) est mise en relief par le rejet. La longue phrase de rêverie s'étire jusqu'aux points de suspension (v. 12), puis se brise : « mais pas moyen » (v. 13). 2. La hâte et la menace du temps : - Le lexique de la précipitation est constant : « en hâte » (v. 6), « vite aimés » (v. 18), « vite embrassés » (v. 19). - L'interrogation « aurai-je même / le temps [...] avant l'hiver » (v. 6-8) oppose le printemps de l'amour à l'hiver de la séparation et de la mort. - L'impératif tragique domine : « on ne peut qu'avancer » (v. 15). 3. L'absence annoncée : - Le futur catégorique « tu partiras » (v. 22) est mis en valeur en début de vers. - Le corps de l'aimée se déréalise : « moins réel / que le courant qui l'use » (v. 22-23). Le fleuve, d'abord lieu de paix, devient l'image héraclitéenne du temps qui emporte tout. - L'image finale de l'eau qui « file / par la faille entre nos deux ombres » (v. 25-26) figure la séparation : les amants ne sont déjà plus que des « ombres ». --- #### Axe 3 : L'écriture, ultime recours contre l'absence 1. Dire pour retenir : - Le subjonctif passé, dans « Une chance / que j'aie au moins visité Rome [...] que nous nous soyons vite aimés » (v. 16-18), sauve rétrospectivement ce qui a été vécu. L'anaphore de « que » et l'énumération (« aimés », « regardés », « embrassés ») constituent un petit trésor de mémoire. - Le poème devient le lieu où ces instants sont fixés malgré « l'absence » (v. 18). 2. Une parole contre le cri du monde : - À la parole criée et violente des journaux s'oppose la voix basse et intime du poète, qui s'adresse à un « tu ». - L'impératif « Regarde l'eau » (v. 25) invite au partage d'une contemplation. - La musique même de l'alexandrin et des rimes maintient une forme d'harmonie face au chaos. 3. Une lucidité sans illusion : - L'écriture ne prétend pas vaincre l'absence : « C'est inutile / de nous forcer » (v. 24-25), « C'est la fin » (v. 26). - La rime fin/fin et le dernier vers, « qui nous passe le goût de jouer au plus fin », rejettent ruse et artifice, y compris peut-être l'artifice poétique. - Le poème trouve sa force dans cet aveu humble : il ne sauve pas, mais il témoigne de la beauté fragile de l'instant. C'est l'éthique de Jaccottet, une poésie de la justesse plutôt que de l'éloquence. --- #### Conclusion - Bilan : Dans une ville bruyante, industrielle et promise à la destruction, l'amour apparaît comme une halte précaire, menacée par l'Histoire et par le temps qui « use » les corps. - Réponse à la problématique : L'écriture ne peut empêcher la séparation. Elle en recueille pourtant la trace : par la mémoire et le subjonctif, elle sauve « au moins » quelques instants, avec une lucidité qui refuse toute consolation facile. - Ouverture : On peut rapprocher ce poème du « Pont Mirabeau » d'Apollinaire, où le fleuve emporte aussi l'amour (« Les jours s'en vont je demeure »), ou de « À une passante » de Baudelaire, autre rencontre éphémère au cœur de la ville moderne.
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