Exercice Première partie : interprétation littéraire · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Nouvelle-Calédonie 2025 (jour 2)
Thème : Histoire et violence · Tiré du sujet Jour 2 (2025)
Énoncé
En 1870, lors du conflit qui oppose la France et la Prusse, Théodore-Faustin Péniel est au sol sur le champ de bataille quand un cavalier prussien le charge.
Il entendit siffler l'air au-dessus de sa tête et presque aussitôt ce sifflement s'éteindre
en un son mat et mou. Déjà cheval et cavalier avaient disparu. D'ailleurs tout venait de
disparaître, même le ciel soudain submergé par un afflux de sang.
Théodore-Faustin s'arrêta net de rire, le ciel en crue lui versait du sang plein les yeux
5 et la bouche. Il sentit un mot lui monter à la bouche mais s'y noyer aussitôt; c'était le nom
de son père, le nom qu'il voulait crier à Noémie pour qu'elle le donne à leur fils. Le cavalier
poursuivait sa course droit devant lui, dansant toujours avec souplesse sur sa selle avec
d'amples gestes infatigables accompagnés de sifflements.
Ainsi se termina la guerre du soldat Péniel. Elle avait duré moins d'un mois. Mais
10 alors elle s'installa au-dedans même du corps de sa victime où elle se prolongea pendant
près d'un an. Théodore-Faustin demeura si longtemps couché, les yeux clos, les membres
inertes, dans un lit de fer au fond d'une salle, que lorsqu'il se releva enfin il lui fallut
réapprendre à marcher. Il lui fallut d'ailleurs tout réapprendre, à commencer par lui-même.
Tout en lui avait changé, sa voix surtout. Elle avait perdu son timbre grave et ses inflexions
15 si douces. Il parlait maintenant d'une voix criarde et syncopée, aux accents heurtés, trop
puissants. Il parlait avec effort, cherchant incessamment ses mots qu'il jetait ensuite dans
des phrases désarticulées, incohérentes presque. Il parlait surtout avec violence, lançant
ses débris de phrases à la tête de ses interlocuteurs comme autant de poignées de cailloux.
Mais le plus terrible était son rire; un rire mauvais qui le prenait sept fois par jour, secouant
20 son corps à le distordre. Cela ressemblait davantage à un grincement de poulie rouillée qu'à
un rire et à chacun de ses accès les traits de son visage se déformaient en rides et grimaces.
Mais l'ensemble de son visage, même au repos, était de toute façon défiguré. Le coup de
sabre du uhlan 1 lui avait fracassé la moitié du crâne et de la face et une énorme cicatrice
sillonnait en diagonale sa peau depuis le haut de la tête jusqu'au menton, divisant son
25 visage en deux pans inégaux. Cette blessure dessinait sur le sommet de son crâne une
étrange tonsure où l'on voyait, à chaque crise de rire, se gonfler et trembler la peau trop
tendre comme un morceau de cire molle.
Il fut félicité, et même décoré. On le laissa rentrer chez lui. C'était le plein été. Il
retraversa la campagne qu'un an plus tôt il avait parcourue. Les champs étaient
30 bouleversés, les ponts effondrés, les villages réduits en cendre, les villes occupées, les
gens partout semblaient méfiants, repliés sur leurs deuils et leur honte avec un air traqué.
Il rentrait seul; de tous ses compagnons de l'aller il n'en restait aucun, la plupart
étaient morts, les autres depuis longtemps déjà revenus dans leurs familles. Il rentrait seul,
et en retard. Mais il ne ressentait ni joie ni hâte de reprendre le chemin du retour. Il était
35 indifférent. Le retard qu'il avait pris était irrémédiable. Il était dorénavant, et pour toujours
trop tard.
Sylvie GERMAIN, Le Livre des Nuits (1985).
1 Cavalier mercenaire de l'armée allemande.
Première partie: interprétation littéraire
Comment la violence de la guerre métamorphose-t-elle le personnage ?

Corrigé
Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)
Comment la violence de la guerre métamorphose-t-elle le personnage ?
Réponse : Une interprétation littéraire organisée mettant en évidence : 1. Une métamorphose physique et corporelle monstrueuse : le coup de sabre défigure Théodore-Faustin en divisant son visage en « deux pans inégaux ». La guerre a pénétré « au-dedans même du corps » ; la chair blessée devient matière malléable et vulnérable (« cire molle »). 2. Une altération du langage et de l'expression humaine : la voix douce est remplacée par une voix heurtée et agressive, les phrases sont déstructurées (« débris de phrases », « poignées de cailloux »). Le rire, signe traditionnel d'humanité et de joie, est corrompu en un spasme mécanique et douloureux (« grincement de poulie rouillée »). 3. Une mutation existentielle et un anéantissement intérieur : le personnage devient étranger au monde et à lui-même (« réapprendre à commencer par lui-même »). Le retour au pays natal, loin d'être une délivrance, consacre un détachement total (« indifférent ») et irréversible (« pour toujours trop tard »).
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