Sujet 1 · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Nouvelle-Calédonie 2022 (jour 1)

Thème : Histoire et violence · Tiré du sujet Jour 1 (2022)

Énoncé

Le candidat traite les 2 parties sur des copies séparées.

Maurice Genevoix, né en 1880, raconte ses propres souvenirs de la guerre de 14-18. Mobilisé dès le début du conflit, il est affecté à un des secteurs les plus difficiles, celui des Eparges, dans le Nord-Est de la France. Alors qu'il vient d'échapper à un obus, à proximité du front, il voit arriver un cheval.

Il s'est arrêté court dès qu'il m'a vu. Il reste là, immobile sur ses pattes enflées, les naseaux battants, une oreille pointée vers moi, l'autre tendue en arrière, du côté où sifflaient les balles. Mais bientôt son col s'incline au poids de sa grosse tête, et le mufle à ras de terre, la lèvre longue, il se met à tondre l'herbe.

5 « On est ami, n'est-ce pas ? »

Je caresse le flanc décharné, la peau tiède tendue sur les cercles de la carcasse.

« Tu saignes, mon pauvre vieux ? Est-ce qu'ils t'auraient touché ? »

Un filet vermeil sinue au poitrail, glisse le long de la patte gauche, jusqu'au genou.

Cela coule d'un petit sillon sombre, près de l'épaule, creusé au passage par la pointe 10 d'une balle.

« Eh bien ! tu l'as échappé belle ! C'est idiot de se promener comme ça au nez des Boches ! »

Le vieux cheval a soulevé la tête, dressé l'oreille comme s'il m'écoutait. Mais ses naseaux s'ouvrent tout grands et ses jambes se mettent à trembler: un obus siffle au loin, franchit la vallée en ronronnant, et plante une colonne de fumée jaune au-dessous 15 du Bois-Haut, à mi-pente. Lorsque le roulement de l'explosion passe sur nous, la pauvre bête, d'un saut maladroit, fait volte-face pour fuir. Plus agile qu'elle, je lui ai barré la route de mes deux bras étendus: elle recule peu à peu devant moi, la tête rejetée en arrière, ses sabots faisant rouler les pierres. Quand je la vois calmée, 20 retombée à sa placidité, je cours glaner dans une grange quelques poignées de foin perdues aux coins de l'aire. Je reviens. Il est toujours là, broutant à petits coups de lèvres.

« Tiens, mon bonhomme, c'est pour toi. Mais il faut venir chercher ça de l'autre côté des maisons. Si tu restes par ici, tu vas retourner dans les champs; et ils te tueront. »

25 Les grands yeux troubles me regardent, voilés parfois d'un lent clignement. Il flotte dans leur eau profonde un infini de stupeur triste.

« Oui, je comprends: tu es un vieux cheval très las. L'abri que te donnaient tes maîtres, chaque soir, en récompense de ton labeur du jour, tu ne l'as plus, ni le râtelier plein de foin, ni la musette gonflée d'avoine. Tu es devenu si maigre que tes os crèvent 30 ta peau. Tu as eu si peur, tant de fois, que tes genoux cessent de trembler. Et cela dure. Et qu'à la fin ceux de là-bas te tuent, cela, n'est-ce pas, c'est bien égal ?... »

Maurice GENEVOIX, Ceux de 14 (1949)

Première partie: interprétation littéraire

En quoi cette rencontre est-elle particulièrement expressive de la violence humaine ?

Deuxième partie: essai philosophique

La violence nous rend-elle insensibles ?

Énoncé: Sujet 1 · Bac Humanités, Littérature et Philosophie Nouvelle-Calédonie 2022 (jour 1)

Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Première partie : interprétation littéraire — En quoi cette rencontre est-elle particulièrement expressive de la violence humaine ?

Réponse : Une bonne copie montrera que la violence de la guerre, absente de toute scène de combat direct, se lit tout entière sur le corps du cheval blessé : plaie décrite avec précision clinique (le "filet vermeil", le "petit sillon sombre"), métonymie de la souffrance humaine à travers l'animal. Le dialogue du narrateur avec le cheval (adresses, tutoiement, questions) humanise l'animal et souligne par contraste la déshumanisation que la guerre impose aux hommes. La peur (naseaux, tremblements, fuite à l'approche de l'obus) traduit une violence omniprésente et anonyme, qui frappe sans distinction homme ou bête. Enfin la méditation finale sur l'indifférence du sort ("cela, n'est-ce pas, c'est bien égal ?") exprime la résignation et l'absurdité de la violence de masse.

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