Exercice 1 - Commentaire · Bac Français (1ère) Antilles-Guyane session normale 2024

Thème : Commentaire – Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle · Tiré du sujet Session normale (2024)

Énoncé

1- Commentaire (20 points)

Objet d'étude: Le roman et le récit du Moyen Âge au XXI e siècle

Jorge Semprun, Le grand voyage (1963)

Jorge Semprun, résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, est arrêté par la Gestapo. Il raconte le long trajet en train qui doit le conduire dans le camp de concentration de Buchenwald.

1 C'est la nuit qui tombe, la quatrième nuit, qui réveille les fantômes. Dans la cohue

noire du wagon, les types se retrouvent tout seuls, avec leur soif, leur fatigue, leur

angoisse. Il s'est fait un silence lourd, coupé par quelques plaintes indistinctes, continues.

Toutes les nuits, c'est pareil. Plus tard, il y aura les cris affolés de ceux qui croient mourir.

5 Des cris de cauchemar, qu'il faut arrêter par n'importe quel moyen. On secoue le type qui

hurle, convulsé, bouche ouverte. On le gifle, au besoin. Mais à présent c'est encore

l'heure trouble des souvenirs. Ils remontent à la gorge, ils étouffent, ils ramollissent les

volontés. Je chasse les souvenirs. J'ai vingt ans, j'emmerde les souvenirs. Il y a une autre

méthode, aussi. C'est de profiter de ce voyage pour faire le tri. Faire le bilan des choses

10 qui pèseront leur poids dans ta vie, de celles qui ne pèsent rien. Le train siffle dans la

vallée de la Moselle, et je laisse s'envoler les souvenirs légers. J'ai vingt ans, je peux

encore me permettre ce luxe de choisir dans ma vie les choses que je vais assumer et

celles que je rejette. J'ai vingt ans, je peux gommer de ma vie des tas de choses. Dans

quinze ans, quand j'écrirai ce voyage, ce sera impossible. Tout au moins, j'imagine. Les

15 choses n'auront pas seulement un poids dans ta vie, mais aussi leur poids en elles-

mêmes. Dans quinze ans, les souvenirs seront moins légers. Le poids de ta vie sera

peut-être quelque chose d'irrémédiable. Mais cette nuit, dans la vallée de la Moselle,

avec le train qui siffle et mon copain de Semur, j'ai vingt ans et j'emmerde le passé.

19 Ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont des êtres que tu as connus. J'ai compris ça

20 cette nuit-là, une fois pour toutes. J'ai laissé s'envoler des choses légères, des souvenirs

plaisants, mais qui ne concernaient que moi. Une pinède 1 bleue, dans Guadarrama 2. Un

rayon de soleil, dans la rue d'Ulm 3. Des choses légères, pleines d'un bonheur fugace 4

mais absolu. Je dis bien, absolu. Mais ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont certains

êtres que tu as connus. Les livres, la musique, c'est différent. Pour enrichissants qu'ils

25 soient, ils ne sont jamais que des moyens d'accéder aux êtres. Ceci, quand ils sont vrais,

bien entendu. Les autres sont desséchants, en fin de compte. Cette nuit-là, j'ai tiré cette

question au clair, une fois pour toutes.

1. pinède: forêt de pins.

2. Guadarrama: commune espagnole d'où est natif Jorge Semprun.

3. rue d'Ulm: rue parisienne, que Jorge Semprun a fréquentée durant ses études.

4. fugace: de courte durée; qui s'enfuit.

Vous ferez le commentaire du texte de Jorge Semprun extrait de Le grand voyage (1963).

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Corrigé

Corrigé proposé par AprenAI (non officiel)

Vous ferez le commentaire du texte de Jorge Semprun extrait de Le grand voyage (1963).

Réponse : Proposition de plan détaillé et axes d'analyse pour le commentaire : Introduction : - Accroche : La littérature de témoignage de la Seconde Guerre mondiale est confrontée au défi de dire l'indicible sans renoncer à la vérité humaine et littéraire. - Présentation de l'auteur et de l'œuvre : Jorge Semprun, républicain espagnol engagé dans la Résistance en France, arrêté par la Gestapo en 1943. Dans *Le grand voyage* (1963), il relate le transfert en wagon de marchandises vers le camp de Buchenwald. - Situation du passage : Quatrième nuit du trajet ; le narrateur observe la terreur et la souffrance de ses compagnons avant de s'abstraire dans une réflexion intime sur la jeunesse, le tri des souvenirs et la valeur des êtres. - Problématique : Comment ce récit d'un convoi de déportation se transforme-t-il en une méditation existentielle sur la mémoire et la liberté intérieure face à la déshumanisation ? - Annonce du plan : 1. L'expérience traumatisante de la déportation : l'angoisse collective dans le huis clos du wagon. 2. Le tri des souvenirs : une affirmation vitale de liberté et de jeunesse face à la mort. 3. Une réflexion morale et philosophique : la prééminence des relations humaines et le rôle futur de l'écriture. --- I. L'expérience traumatisante du convoi : l'angoisse collective dans le huis clos 1. Un espace clos et hostile : - Cadre spatial et sensoriel oppressant : « la cohue noire du wagon », obscurité totale, « soif », « fatigue », « angoisse » (accumulation traduisant l'épuisement physiologique et psychologique). - Le rythme nocturne implacable : « la quatrième nuit », « réveille les fantômes », personnification de la nuit qui matérialise la terreur. 2. De la prostration à la folie : - Gradation dramatique : du « silence lourd » aux « plaintes indistinctes, continues », puis aux « cris affolés de ceux qui croient mourir » et aux « cris de cauchemar ». - Violence nécessaire pour préserver la survie collective : phrases brèves, verbes d'action (« secoue », « gifle, au besoin »), dépersonnalisation avec le pronom indéfini « on » face à l'homme « convulsé, bouche ouverte ». --- II. Le refus du désespoir : l'affirmation de la jeunesse et le tri des souvenirs 1. Une révolte contre l'emprise du passé : - Rejet viscéral des souvenirs qui affaiblissent : verbes péjoratifs et violents (« remontent à la gorge, ils étouffent, ils ramollissent les volontés »). - Registre familier et défi existentiel répété comme un leitmotiv : « J'ai vingt ans, j'emmerde les souvenirs », « j'emmerde le passé ». 2. L'exercice d'un libre arbitre absolu : - Métaphore du voyage comme bilan : « faire le tri », « faire le bilan ». - La jeunesse comme puissance d'affirmation : anaphores de « J'ai vingt ans » associées à des verbes de décision (« choisir », « assumer », « rejette », « gommer »). Même dans le wagon de la mort, le narrateur préserve son autonomie de conscience. 3. La dialectique du lourd et du léger : - Opposition lexicale constante entre « souvenirs légers » et « choses qui pèseront leur poids ». - Évocation poétique d'instants lumineux pourtant sacrifiés : « Une pinède bleue, dans Guadarrama », « Un rayon de soleil, dans la rue d'Ulm ». Paradoxe du « bonheur fugace mais absolu » qu'il accepte de « laisser s'envoler ». --- III. Une méditation morale et la projection vers l'écriture 1. La primauté des liens humains : - Révélation essentielle : « Ce qui pèse le plus dans ta vie, ce sont des êtres que tu as connus » (structure emphatique répétée aux lignes 19 et 23). - Relativisation de la culture (livres, musique) qui n'a de valeur que si elle permet « d'accéder aux êtres », sous peine d'être « desséchante ». - Solidarité immédiate incarnée par « mon copain de Semur » au milieu de la catastrophe. 2. Le dédoublement de l'énonciation et le devoir de mémoire : - Alternance des pronoms : « je » (intériorité, décision personnelle) et « tu » (universalisation de l'expérience, dialogue intérieur avec soi-même). - Projection vers l'avenir : « Dans quinze ans, quand j'écrirai ce voyage... » ; anticipation de l'acte d'écriture qui conférera une gravité irréversible aux événements. --- Conclusion : - Bilan : Ce passage transcende le simple témoignage historique sur les camps pour devenir un manifeste d'humanisme et de résistance spirituelle. Face à l'anéantissement programmé, Semprun oppose la force invincible de la jeunesse, la fidélité aux êtres et la lucidité de la conscience. - Ouverture : On peut rapprocher ce texte d'autres témoignages concentrationnaires où la littérature et la mémoire jouent un rôle vital de résistance, comme *Si c'est un homme* de Primo Levi ou *L'Espèce humaine* de Robert Antelme.

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